Rapport à l'écriture par Joëlle Deniot Professeur de sociologie à l'Université de Nantes - Habiter-Pips,  EA 4287 - Université de Picardie Jules Verne - Amiens Membre nommée du CNU
 
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Joëlle Deniot Professeur de sociologie à l'Université de Nantes - Habiter-Pips,  EA 4287 - Université de Picardie Jules Verne - Amiens Membre nommée du CNU Affiche de Joëlle Deniot copyright Lestamp-Edition 2009

 
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Rapport à l'écriture




 
Joëlle Deniot Professeur de sociologie à l'Université de Nantes - Habiter-Pips,  EA 4287 - Université de Picardie Jules Verne - Amiens Membre nommée du CNU
 

Joëlle-Andrée Deniot


Professeur de sociologie à l'Université de Nantes
Habiter-Pips,  EA 4287
Université de Picardie Jules Verne - Amiens
Membre nommée du CNU


Il est vrai qu’écrire, c’est manier un code rhétorique. Il est vrai que la socialisation de l’acte d’écrire – en termes de compétition, de convention, de mode, d’impératifs énonciatifs ou stylistiques – menace paradoxalement la création. Mais le geste d’écrire se situe surtout dans la marge. Il consiste à opérer ce pas de côté qui s’insurge contre les évidences usées du langage et qui n’a pas le souci inhibant d’un destinataire concret. Aussi pour dire cette marge, peut-être faut-il une approche sémiologique plus libre ?





Que signifient les multiples rapports à l’écriture aujourd’hui ?


C’est peu dire que la question est vaste. Il ne s’agit pourtant pas d’emblée de la réduire. Mais l’écriture ne peut être, ici, déchiffrée dans toutes ses modalités sociales ou privées, et ce d’autant plus que l’engouement actuel pour les messages connectés sur la toile électronique, vient encore diversifier les facettes déjà multiples du geste d’écrire. Or si l’écriture ne renvoie pas à l’ensemble indéterminé des manifestations scripturaires, c’est aussi - fondamentalement - que l’on souhaite interroger  l’écrire en un sens plus ultime.

Commençons alors par définir l’écriture comme acte d’engagement intime dans un désir d’exprimer quelque chose de vital dont on ne connaît ni la direction, ni la forme. Prenons pour postulat d’appeler écriture cette hantise à dire, à faire apparaître ce qui est encore  sans représentation. Cela toucherait à la souffrance, au plaisir, au sentiment, au travail, à la perte, au souvenir, à la pensée, à l’errance ou la quête … autrement  dit au plus difficilement symbolisable dans nos liens à nous-mêmes et aux autres, que ces liens soient envisagés sous l’angle de notre propre trajectoire, celle de nos proches ou bien sous l’angle de l’histoire commune.



Écart sensible

Bien sûr ce postulat radical passe sous silence les éléments les plus mobilisés de nos usages professionnels, conviviaux, citoyens de l’écriture. Car écrire suppose très souvent de fournir un message conforme à l’attente d’un destinataire qu’il soit collectif ou individuel, connu ou non, mais toujours idéalement représenté.

Écrire, aurait-il pour raison fondatrice d’écrire à … ? d’écrire pour ? … Sans doute, toutes les formes de l’écrire en appellent-elles à leur insu, ou de leur vœu, non pas d’abord à une visibilité, mais plus essentiellement à une lisibilité. Et c’est précisément la façon de concevoir ce regard – lecteur, cet Autre dans l’écriture qui va orienter le cadre problématique du questionnement du geste d’écrire et placer son interprétation sous le signe d’une sémiologie plus ou moins ouverte.

En effet, si l’on suppose qu’écrire, c’est toujours (tendre à) bien écrire … autrement dit toujours (tendre à) s’inscrire dans un espace sémantiquement, syntaxiquement, lexiqualement normé par les attentes des « scribes », des commanditaires, des correspondants on s’engage alors dans une analyse sémiologique restreinte, ne mesurant la signification de l’écriture qu’à l’aulne d’un simple code culturel.  Or ce dernier nous renvoie plutôt à l’ordre du répétitif, de l’interdit, de la censure et non aux possibilités d’écoute de l’inédit en soi.

Il est vrai qu’écrire, c’est manier un code rhétorique. Il est vrai que la socialisation de l’acte d’écrire – en termes de compétition, de convention, de mode, d’impératifs énonciatifs ou stylistiques – menace paradoxalement la création. Mais le geste d’écrire se situe surtout dans la marge. Il consiste à opérer ce pas de côté qui s’insurge contre les évidences usées du langage et qui n’a pas le souci inhibant d’un destinataire concret. Aussi pour dire cette marge, peut-être faut-il une approche sémiologique plus libre ?


Polygraphies de l'être

Souligner qu’écrire est un geste « profondément intime », ne revient pas à en faire un geste autarcique ou asocial, bien au contraire. Mais c’est effectivement ne pas réduire son caractère socialisé à ses seuls effets de domestication, de standardisation, de neutralisation issues de tel marché de la communication, de l’édition ou bien issues des exigences d’une reconnaissance publique.

Solitaire, l’écriture n’est pas un soliloque. Car écrire suppose d’être en résonance personnelle avec d’autres verbes–amis, d’autres paroles–sœurs, d’autres langages qui vous touchent. Écrire, c’est en ce sens, toujours co-écrire. Écrire trouve son sol natif dans cette intersubjectivité souterraine, dans le tissu des mots ordinaires, dans le tissu des textes qui, dans la vie, vous frappent l’oreille, l’œil et le cœur. Écrire, c’est écouter sa voix à travers d’autres voix, c’est entrer dans une polyphonie des voix humaines ; chœur virtuel des vivants et des morts affirmant, en amont, la racine assurément collective et socialement coopérante de l’acte d’écrire.

Graphismes des traits, chorégraphies des pas, des couleurs, des volumes l’écriture a plus d’un alphabet. L’écrire  ne se décline pas sur la seule ligne graphique des lettres. Écrire, c’est chercher ses traces ; c’est retenir, faire apparaître, recréer ses traces par une médiation d’images, de symboles noués au fil des mots, ou bien liés à de tout autres voies : expressions des corps, des objets …

Si le geste d’écrire est fondamentalement solitaire et intime, c’est qu’il est souvent suscité par des épreuves personnelles ou collectives, qu’il est tenu par cet impossible récit des blessures. « Impossible » … car écrire, c’est saisir une émotion qui toujours échappe.

L’écriture est souvent considérée comme support de mémoire, elle se situe plutôt entre souvenir et avenir. En effet, quel que soit le médium choisi, l’écrire rêve toujours l’absence : ce qui n’est pas encore ( les possibles, l’utopie, les désirs, les langages enfouis … ) et ce qui n’est plus (  l’origine, l’enfance, l’enfui … ). Alors écrire, c’est face au temps, se donner un espace libre de continuité. Cela peut être une expérience d’apaisement, toutefois, toujours menacée … et à reprendre sans cesse.

Si écrire est bien sous-tendu par un désir d’exprimer, cette expression ne peut certes se mettre en œuvre et en forme que face à un récepteur potentiel. Oui, écrire c’est bien s’adresser à … non pas à un destinataire avec demande ciblée - ce serait juger l’écriture d’après ses seuls exercices de commande ou de complaisance - mais s’adresser à un lecteur imaginaire, réel et irréel, idéalement vrai qui, comme pour le musicien, posséderait l’oreille absolue. Cet Autre invisible de l’écriture , qui met à distance l’auteur-sujet du sujet psychologique, qui permet « de parler de soi en faisant abstraction de soi 
»[1], correspond pour qui s’engage dans le chantier de l’écriture - à l’invention de cette oreille absolue.


A l'aube du langage

Écrire, c’est travailler dans l’argile d’une langue vivante. Cela signifie éviter un ensemble de pièges rhétoriques :  les prêts à dire, les associations convenues, les lissages trop convenables. Car il s’agit d’aller vers un langage de l’émotion, qui en fasse résonner les éclats, affleurer les déchirures et les silences. Et c’est une tâche difficile que d’ôter tous ces freins à l’intensité de la parole. C’est une tâche le plus souvent transgressive. On est parfois surpris par la puissance de certaines écritures dites brutes ou par la fulgurance des réparties abruptes du parler populaire qui se placent, pourtant hors considération des atours et disciplines linguistiques. Écrire, c’est aussi résister à la langue. C’est faire surgir, par instants, par fragments la voix de l’intoléré, le cri alogique, la violence du réel, la brûlure inconnue de l’inexprimé.

 

Joëlle-Andrée Deniot
Professeur de sociologie à l'Université de Nantes
Habiter-Pips,  EA 4287
Université de Picardie Jules Verne - Amiens
Membre nommée du CNU

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[1] cf. Régine Poirier in « l’écrit, outil de mémoire » dans le présent numéro de la revue.


 




 

 
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