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Le rire de Norma Jean Baker




 
Joelle Deniot Professeur de sociologie à l'Université de Nantes Habiter-Pips,  EA 4287 Université de Picardie Jules Verne - Amiens, Membre nommée du CNU

“ suspendue dans le vide, comme l’oiseau dans la cage accrochée à la fenêtre. ”

Dolorès Prado, Brûlures,

Editions Allia, Paris,2000


 
Joëlle-Andrée Deniot
Professeur de sociologie à l'Université de Nantes
Habiter-Pips,  EA 4287
Université de Picardie Jules Verne - Amiens
Membre nommée du CNUJoëlle Deniot Paris 2011

 


http://www.sociologie.univ-nantes.fr/deniot-jauciyer-j/0/fiche___annuaireksup/&RH=SOCIOLOGIE_FR1


L’écriture à vif

La voix, c’est un parfum très puissant de la personnalité de quelqu’un … Moi, j’ai toujours pensé qu’il y passait beaucoup plus de chose que dans l’image …Elle, évidemment, elle a cette coquetterie des gens très sensibles, de toujours rire quand elle avance des propos plus douloureux ou qui chutent un peu

Je vais planter un décor visuel et sonore. Je vais suggérer une atmosphère d’écoute. Le support de ces mots, c’est un documentaire croisant la parole et l’image de deux actrices du cinéma contemporain.

Celle qui parle de son enfance, de son art, des anecdotes de sa courte vie – l’héroïne du reportage – c’est Marilyn Monroe que l’histoire et l’écran ont figé comme icône énigmatique d’une féminité sensuelle.

Celle qui commente le jeu séduisant, le visage bouleversé ou rieur, les expressions, les extraits d’entretiens de la star américaine, c’est une autre icône, mais vivante, celle-là, c’est Catherine Deneuve.


J’entends dans la nuit ce dialogue imaginaire et tendre, ponctué par la note fondamentale du rire très léger, très troublant de Norma Jean Baker. Il y a beaucoup de grâce dans ce regard échangé de l’une à l’autre, dans cette rencontre au-delà de l’absence et du temps.


En cet été 2001
[1] où je suis engagée dans l’écriture de ce qui intimement me dévaste, j’entre ce soir-là dans cette harmonique de rires et de voix avec le sentiment d’une étrange réceptivité. Pourtant, je ne saurai décrire à l’écoute immédiate, les éléments qui me touchent vraiment.

J’enregistre.

J’aimerai revenir sur cette émotion incertaine. Je rêve d’un dire en lien avec elle(s), avec ce désir fascinant de la beauté, d’un dire également en lien avec ce vertige vocalique – ce rire de repli, cet éclat aérien et désenchanté  – qui vient tout démentir et les charmantes évidences de l’image so glamorous et les réassurances raisonnables des commentaires ;  en lien avec cet écart vocal qui, au fil de mon écoute, s’impose comme la vague têtue qui effacerait les châteaux de sable et qui dissiperait  la trace des pas.

Ecrire sans savoir, pour savoir ou plutôt pour voir ce qui va advenir dans le paysage de la langue : seule chance fragile de faire affleurer en soi l’inédit. C’est dans cette tension entre cécité et intuition que j’aime aller vers l’écriture de quelque punctum d’une histoire personnelle ou collective.

C’est ainsi que je vais là, sans balises discursives précises, vers le rire de Norma Jean. Parce qu’il résonne en moi et que pourtant, j’ignore encore la forme et la direction que je peux donner à cette résonance. Et que ce désir de tracer, de façonner l’impossible récit de l’émotion, définit pour moi le sens ultime de l’acte d’écrire … geste qui nous associe, dans ce recueil, pour saluer ton parcours.

La voix est prise dans un jeu de souffles et de sens. Le rire est pris dans les tissés de la voix. Du rire à la voix se profile un continuum d’images sonores, échappant aux lois du verbe, et relevant d’une sémantique (a)logique. Ce sont là des objets rétifs à l’enfermement conceptuel et linguistique.

Ecrire, si l’on en croit le mot, contiendrait, d’origine le cri et le rire ! … Mais écrire sur les rires et les voix, sur les rires dans la voix, c’est tout de même se placer à un point - limite : celui où l’énoncé se dérobe, celui où il prend sa source. Et cela à plus d’un titre, puisque c’est, bien souvent, l’irreprésentable qui sous-tend le motif de l’écriture, cette utopie d’expression, d’inscription en toutes lettres …de l’insaisissable, du vivant.

A mesure que le texte coule, 

Imaginer 

son rire d’enfant au chaud de sa gorge,[2] 

combler pour quelques instants 

le gouffre entre la sensation et le témoignage de celle-ci.[3] 


 

L’infiniment petit …


…Parce que l’on peut, pour appréhender le monde avec tendresse ou mélancolie, prendre le point de vue du minuscule, du modèle réduit, de l’expression condensée.
 

I think that to be happy,

is so difficult than to be a good actress … 

…Ici, la voix sourit faiblement et s’éteint dans un rire très bref, désamorcé, évasif. On est en 1960, Mademoiselle Monroe s’entretient avec un journaliste français.

De l’impudence, une fraîcheur, dix sept ans. Des photos sur une plage de la côte ouest des Etats Unis. Un visage qui cherche la lumière et la capte avec intensité : 1943, les premières images de Marilyn.  Elles n’auront peut-être pas le pouvoir d’éclipser la détresse originelle. Du moins, elles semblent pouvoir faire face aux ombres de l’enfance.


Dans ses rôles, elle a cette grâce de faire les choses comme si c’était pour la première fois. Quand  elle regarde quelqu’un avec étonnement, on ne sent pas chez elle d’arrière pensée, ni de réticence. Elle a une autre forme de mystère que certaines actrices. Dans une première impression, elle a quelque chose de plus limpide, et puis finalement, on va vers plus de mystère parce qu’elle est toujours masquée par cette espèce de haussement d’épaules, par ses sourires, par ses fameux sourires …[4].

Sourires offerts. Rires voilés. C’est sur ces espaces-temps miniatures du visage et de la voix que je relis, à ma façon, que je dessine en pointillé le conte tragique de Norma.

Là, cette image cadrée très serrée où il n’y a plus la coiffure, plus le costume , c’est tellement … çà pourrait être le milieu d’une scène de rire, où tout à coup une espèce d’éclat comme çà, un moment fugitif de délice, d’espoir … 
 

On est dans une séquence de Bus Stop. Au moment attendu de la rencontre entre l’héroїne et le héros. La caméra plonge dans le face à face amoureux, met le spectateur en rapport frontal avec la scène surdimensionnée du visage. On est mille et une fois entré dans cette fiction romanesque. L’image s’est tournée vers le visage de Marilyn. Le front, les pommettes sont éclairées ; l’ombre légère projetée sur la joue gauche, suggère une profondeur. Le maquillage est très soigné. Rien ne bouge. Et puis, tout passe dans les yeux. On oublie le khôl, le soulignement très noir des cils, à la mode de l’époque. On oublie le masque. On est bouleversé par cette subite illumination du dedans, son incertitude, sa capacité à évoquer simultanément un état de ravissement et son contraire.
 

Oui, y’ a un certain bonheur à se rendre compte que l’on peut souffrir, que l’on pourrait être malheureux et y’ a toujours une douleur à  éprouver quelque chose d’heureux  parce qu’on sait à quel point çà peut être court, tout de même. Chez elle, c’est toujours très flagrant. On pourrait dans tous ses films retrouver exactement cette expression. On se demandait tout à l’ heure, ce qui vient d’elle ? Est-ce que ce sont les films qui viennent à elle, ou bien elle, qui va  vers  les  personnages. Je suis persuadée que dans tous ses films, y’ a  ce moment  complètement  Marilyn.
 

                                                  Deux secondes après l’arrêt de l’image opéré par Catherine Deneuve, Marilyn à l’écran, ferme les yeux, fronce à peine les sourcils que déjà l’onde de la douleur se diffuse instantanément du front à la bouche. Et ce visage de l’entre-deux, celui de l’intuition mélancolique … on le retrouve aussi bien dans la scène d’étreinte de Bus Stop que dans The Misfits lorsqu’elle s’identifie au jeune poulain qui s’enfuit.

 

La scène est aussi catharsis, réverbération de l’intériorité. Bien des comédiens, des chanteurs témoignent de cette synergie ente l’image offerte et l’émancipation de l’intime[5]. Certains regards filmés de Marilyn captent bien ces inflexions de solitude, ces moments complètement privés qui passent dans la vibration des traits …Le palimpseste muet de l’inquiétude se révèle sous l’icône ; ce que la parole enregistrée confirme, retient, amplifie.

J’ai relevé, dans le documentaire, toutes les occurrences où, dans l’énoncé, survient le rire de Norma. Ce qui frappe d’abord à la reprise de ces extraits d’entretien de Marilyn, c’est le décalage entre son phrasé d’actrice et sa voix hors jeu. L’une se place dans les registres de l’aigu ; elle est soutenue, souvent enjouée, surtout si l’on garde à l’oreille ses célèbres comédies musicales. L’autre est une voix descendante, instable, plus grave, presque murmurée, parfois …et pourtant, étonnamment  plus enfantine encore. Et ce désaccord sensible fait naître l’émotion …une empathie pour elle.







Modulations vocales venues des coulisses, modulations vocales parvenues à la lumière. Nichés dans la voix, les rires. Et dans le miroir de leurs éclats, ce contraste de gamme, de couleur qui s’affirme avec une force poignante.

Si les rires de Marilyn me frappent, c’est qu’ils livrent – sans rien dire – les particules élémentaires de cette tension entre personne et personnage ; tension partagée par tous, tension créatrice/destructrice dont l’acteur nourrit son art, mais en équilibriste plus ou moins économe, plus ou moins passionné et chanceux.


Qu’est- ce qui fait que  certaines personnes veulent être acteurs par rapport à d’autres, c’est quand même …c’est fait sur des envies, mais c’est fait sur des refus aussi et je pense que les complexes sont aussi importants que les dons, que la sensibilité et l’intelligence dans ce métier … Et donc, être confronté avec vous-même, se servir de choses qui sont difficiles, ou enfouies ou supportées mais qu’on a pas envie d’affronter par moments, c’est une méthode très vraie, très douloureuse.

Il y a quelque chose de radieux dans les rires scénographiés de Marilyn. Les quelques images, souvent diffusées, de Something’s got to give (1962), son film inachevé, sont sur ce registre. Ces dernières images sont curieusement mais  naturellement aussi, celles d’un dernier rire. Dans cette ultime séquence, Marilyn est au bord d’une piscine ; elle est joyeuse ; elle nage, s’éloigne. Et l’on garde en mémoire ce rire haut et clair s’épanouissant au ras de l’eau …Si ces notes cristallines résonnent dans bien des dialogues interprétés par Marilyn, les rires de Norma ne semblent pas composer avec les mêmes sonorités psychiques.

En réécoutant les récits de Norma dans l’entretien, je saisis alors que les rires , dans ce phrasé-là, ne sont jamais liés à une échappée insouciante, qu’ils sont, au contraire, toujours associés aux plus difficile évocations. Seule son entrée en matière est lancée sur une tonalité alerte d’autodérision :


“Chut, on enregistre
Excusez-nous, on essaie de penser (---)
[6] ”


Suit un rire sûr, délié, qui prend son temps. Mais à cette exception près, les autres irruptions du rire de Norma, vont se distribuer dans les vides de la parole : hésitation subite à se souvenir, douleur à dire, faille à combler. Ainsi, qu’ils avortent en soupirs ou qu’ils se déplient en voyelles allongées, ouvertes, tous ces éclats sont comme retenus. Ils sont – à la manière de la mélodie de la voix – sculptés par un souci palpable d’effacement, de rétrécissement
[7]. Le terme d’éclat convient d’ailleurs, assez mal à ces rires – biffures de la parole. Je parlerai plutôt de trouées dans le tissu expressif, de lambeaux d’un silence lointain, pour ce rire que j’entends, en moi, comme une microphysique de l’être secret …

Cette forme de rire se rattache surtout aux réminiscences de l’enfance :
 

Quand on m’a entraînée de force à l’orphelinat, j’ai crié. Je ne suis pas orpheline. Je devais aller chez des gens à la Nouvelle- Orléans, et toutes les fois, à la fin de l’été, je me retrouvais à l’orphelinat. On me plaçait, puis les gens en avaient assez, je me retrouvais autre part (---). Cela fait onze endroits différents (---) .

 

La voix est faible, monochrome, et se perd peu à peu  en un rire abrégé.  

 

C’est très mauvais de mélanger les enfants d’une institution avec ceux de l’école publique parce que les autres chuchotent : They come from the Home …They come from the Home (---).
 

Marilyn imite le chuchotement, elle s’amuse de ce mime et son rire est cette fois, plus libre. Mais il prend tout  à  coup une connotation plus affolée,  plus nerveuse, lorsqu’elle ajoute :  “ Moi, je faisais tout pour être comme les autres, pour être une enfant comme les autres (---) ”.

Sans doute, le moment le plus décalé de son rire est-il celui où elle évoque son père inconnu et sa mère, ancienne monteuse aux studios de la Twentieth Century Fox, qui sera enfermée à l’hôpital psychiatrique et qu’elle ne reverra jamais.

Et si ces rires - chagrins sont plus nombreux quand elle sollicite les images de l’enfance, ils restent toutefois bien présents et dans le rappel de ses premiers rêves et dans le témoignage de son doute permanent.

 

On me déposait chaque Samedi, Dimanche soir au Grauman’s Chinese où pour 10 cents, je pouvais voir toutes sortes de films. Cléopâtre avec Claudette Colbert, je me rappelle très bien. Et je voyais, je revoyais les films, jusque tard dans la nuit. Après dans ma chambre, je rejouais tous les rôles masculins ou féminins. Et moi, je rajoutais des rôles d’hommes, de femmes ”.
       

Jusqu’ici, la voix est plutôt affirmée et dans un saut inattendu, la panique et le rire viennent  brutalement traverser les mots. Elle reprend souffle :
 

 Je me regardais jamais, jamais dans un miroir (elle insiste). Ce qui comptait, c’était ce que les acteurs ressentaient, ce qu’ils disaient et d’habitude, c’était – là, un rire étouffé vient littéralement lui barrer la voie – (---) triste .   

           

En essayant d’être authentique, on frise la folie ; mais ce n’est pas de la folie. En fait, c’est découvrir ce qu’il y a de plus sincère en soi. C’est pour çà que je crois pas être folle (---) proclame-t-elle dans une retombée vaguement rieuse.
 

Rire, rire encore …Elle conclura cet entretien de 1960, en déclarant :
           

 Je n’ai que trente quatre ans et encore quelques années devant moi (---). Se retirant alors sur un rire d’apothéose défensive, qui rétrospectivement prend, bien sûr, une curieuse résonance. Avant cela, elle affirmait :  S’il y a bien quelque chose que je suis en général, c’est malheureuse (---). Parfois, je sens comme un malheur planer sur moi (---). Quand j’arrive sur un plateau, je ne sais pas pourquoi, parfois, çà dure toute la journée (---).
 

Toujours sur ce registre de faible amplitude, avec toujours cette césure irrégulière des signaux de retranchement et/ou de détresse du rire.
 

Rire Blues,

Rire blanc de Norma.

 

Refuge,

Eclipse de soi.
 

Dans le flux et reflux de la voix de Norma Jean Baker, je me heurte à la déroute d’un cri.




Réplique


Ici, Catherine Deneuve s’est faite lectrice attentive de Marilyn. Sans se prendre pour son double fantomatique, elle accompagne le déroulement du reportage ; elle contemple cette présence impérative de la beauté ; elle interpelle cette sœur, celle qu’elle dit admirer “ d’un amour irrationnel ”. Parfois même, on la sent frémir pour celle que la pellicule montre, soudain, cernée par une foule pressante, dévisagée à une sortie de clinique. Pas à pas, Catherine construit le portrait de Norma et comme en tout portrait, il s’y glisse des éléments d’autoportrait. Non de manière directe, bien sûr. Mais en anamorphose. Le miroir de Norma - pour l’actrice, et au delà - renvoie alors à la lecture d’angoisses augurales :

- que sont ces ruses et subterfuge pour échapper au monde, et cette recherche de l’écoute perdue …

C’est terrible de vivre en même temps sur  l’équilibre et le déséquilibre  pour un acteur, et comme en même temps, le savoir, ne vous aide pas …Ignorer c’est aussi une façon d’échapper … Mais c’est  impossible de l’ignorer tout le temps. On  ne peut pas toujours se tromper sur soi. On peut se raconter des histoires, on peut boire, on peut s’amuser, se détendre …On peut faire les choses gravement, on peut avoir l’impression de faire un métier, par moments, sérieusement. Mais on  n’échappe pas tout le temps à cette espèce d’équilibre / déséquilibre  parce qu’on sait bien que çà répond à une forme d’inquiétude sur une envie de prouver à quelqu’un, mais souvent à une personne,  à une personne seulement quelque chose qui n’est jamais vraiment apaisé … .

que sont ces limbes et ces diffractons de l’identité …

Quand on a vécu des choses si importantes et si graves, très jeune …il est absolument impensable que ces choses n’arrivent pas par bribes, par images très fugaces, si on peut, qu’elles n’arrivent dans votre vie, dans les émotions  que l’on  éprouve et que, nous acteurs, on éprouve dans ce qu’on fait, dans ce qu’on a décidé de faire dans la vie active … Elle, c’étaient les films….

- que sont ces craintes de la chute, de la résorption du “ je ” dans l’image …

Toutes ses demandes, toutes ses envies, tout est toujours sur une trame d’émotions, tout et tout le temps …malheureusement. Je dis malheureusement, parce que çà me semble trop fragile pour ce genre de vie, ce genre de métier, ce genre de réussite.

Dans  The Misfits, on sent  une volonté accrue, dans ce sens et c’est, peut-être, au prix d’un déséquilibre.  Dans cette recherche, il faut tout de même une base assez forte pour supporter ce genre d’introspection. … Chez elle, on sent toujours dans ses films, cette quête, cette demande. Elle veut des réponses…et elle   sait que ce qui la  nourrit,  c’est elle-même …  Quand  elle hurle de  toutes ses forces dans The Misfits -  ”assassins, menteurs, vous êtes tous des menteurs, vous n’aimez qu’une seule chose, voir mourir, vous êtes trois hommes morts„ - Ce sont sûrement des cris lancés à  la  face de  quelques - uns et ce qui est terrible, c’est que l’on a du mal à se dire que c’est entièrement joué …Y’ a des regards très émouvants, très  éprouvants…

 

 



Et dans cette cascade d’échos qui alimente l’art des portraits, je ne saurai par contre, pas vraiment dire où je suis !

- Si ce n’est, d’abord, sur ce fil de la voix au rire, qui signe un goût pour la polyphonie, pour ce qui lie, de façon souterraine, les écritures entre elles et fait de cet acte violemment solitaire, un acte coopérant.

- Si ce n’est, aussi, dans cette distance de la voix à la discipline, qui m’aménage une manière latérale d’entrer dans ce portrait de groupe, s’exerçant à l’hommage de son destinataire.

- Si ce n’est, enfin, dans le rêve de ce point de suspension – blessure et investigation du temps – que parcourent, en propos fictivement croisés, ces deux femmes réfléchissant à l’ombre, à l’excessif, à la création, au drame, au cillement de la lumière, “ au vide qui attire avec la même intensité que l’envol
[8]”…

 

  Rire,

Tel l’oiseau hors texte.

Ce rire d’elle,

Le “ désarroi d’une douceur ”.


















Joëlle - Andrée Deniot
UFR de sociologie
Lestamp-Asso
Unité de Nantes EA 4287 Habiter-Pips
Université de Picardie Jules Vern
e

 


 

[1] La première mouture de cet article fut éditée dans Libre Prétexte, in Lestamp ( Laboratoire d’études sur les transformations et acculturations des milieux populaires) - Université de Nantes, 2001
[2] Le pays blanc d’Hélène Cadou (éditions Jean-Marie Pierre)
[3] Jean de Frédéric Cosmeur (éditions José Corti)
[4] Cette “ voix off ” dans le texte est toujours celle de Catherine Deneuve, commentatrice du portrait de ce documentaire INA 1987.
[5]Isabelle Huppert déclare “ être réservée dans la vie, pour être le plus intime possible à l’écran ”.Gérard Le Norman (ancien ouvrier) dira “ ne pouvoir exprimer aucun sentiment sauf sous les lumières de la scène ”. Et l’éclosion des chanteuses réalistes participe largement de cet “ expressionnisme ”.
[6]Ce signe (---), inclus dans les extraits d’entretien de Marilyn, correspond à l’intervention du rire.
[7]Ce comportement dans l’extériorisation porte bien sûr l’écho d’une histoire sociale et culturelle des femmes… des femmes de cette Amérique là, en plus. Mais ce n’est pas là mon propos!
[8]  Jean op. cit.
 

Joëlle-Andrée Deniot
Professeur de sociologie à l'Université de Nantes
Habiter-Pips,  EA 4287
Université de Picardie Jules Verne - Amiens
Membre nommée du CNU


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Sociologie de la chanson et de la voix

Prochain passage de Joëlle Deniot à France Culture, lundi 22 juillet 21 heures dans l'émission La vie en Piaf de Maylis Besserie

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