Parlers ouvriers, parlers populaires par Joëlle Deniot Professeur de sociologie à l'Université de Nantes - Habiter-Pips,  EA 4287 - Université de Picardie Jules Verne - Amiens Membre nommée du CNU
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Parlers ouvriers, parlers populaires



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Joëlle Deniot Professeur de sociologie à l'Université de Nantes - Habiter-Pips,  EA 4287 - Université de Picardie Jules Verne - Amiens Membre nommée du CNU
 

Joëlle-Andrée Deniot
Professeur de sociologie à l'Université de Nantes
Habiter-Pips,  EA 4287
Université de Picardie Jules Verne - Amiens
Membre nommée du CNU









Cette toute présence de la voix (...) que l'on ne peut poncer, comme une bavure d'encre"
P. Zumthor






La perspective des dynamismes vocaux[1]

Inouïe, rétive, inommée

Que les pratiques d'écriture, que l’invention de la raison graphique aient sur la longue durée, gommé l’intérêt central de l’authenticité et de la corporéité des voix humaines, bien des plumes de philosophes, d'ethno-historiens, de critiques littéraires en conviennent. Dans le vaste espace social des communications différées s'estompent - hors sphère familiale, privée, hors registre de l'affectivité, au delà de la réunion, de la rumeur des proches - prestige, priorité, valeur des coprésences vives et de leurs ajustements improvisés.

L'oeil, le point de vue gagnant en finesse d'analyse et acuité de perception, ont réduit (parfois spécialisé dans le métier ou l'écoute musicale) les attentions de l'oreille et de l'ouïe. Il y a historicité et conflits des cultures sensorielles, perceptives. Mais au-delà de ce constat comment saisir les tensions sociales, les luttes d'usages, les enjeux d’imposition où prirent et reprennent continuellement force ces divers antagonismes socio-sensorielles de l'expérience dont les univers de référence résistent à l’analyse ?

C'est dans l'optique de la dépossession, de l'aliénation que se place Michel de Certeau
[2] pour décrire cette maîtrise ancestrale, hégémonique du graphe sur le corps tatoué de l'esclave ; pour décrire l'imposition de la puissance scripturaire, dans l'échange marchand, la vie administrative, juridique, dépouillant la parole de son efficacité, puis le langage de son oralité même. Reste à cette dernière, l'échappée de quelques éclats vocaux tels le cri, le juron, l'interjection, le rire ou autres sonorités signifiantes, plus ou moins paralangagières. Ces fragments de voix étant foncièrement irréductibles à la loi écrite, il resterait au sociologue des "cultures ordinaires" d'en rechercher les énergies, les échardes, les respirations, les moires. Michel Serres[3] n'en appelle pas à cet horizon d'étude, ce n'est pas à l'aune des rapports sociaux et de leur histoire qu'il mesure cet effacement, ce refoulement des connaissances orales-auditives. Au contraire, il les approche par le biais d'une réflexion sur le mythe, celui d'Orphée dont le chant et la mort suggèrent le modèle plus ou moins atypique d'un savoir et d'une sagesse perdues n'appartenant qu'à l'ouïe.

Partant de la chanson de geste Paul Zumthor
[4] redéfinit, quant à lui, les contours historiques d'une scène sociale médiévale où récitants, chanteurs, chroniqueurs, trouvères et autres jongleurs ou jongleresses de bouche font résonner les voix omniprésentes d'une poésie orale, d'une poétique populaire[5] où l'intervention du style vocal façonne et domine toujours la lettre[6].

Ainsi à ne retenir que ces trois repères : Principe de la dépossession et de la bribe vocale résiduelle, allégorie du rite orphique, monde de la performance publique des conteurs et histrions, on perçoit d'une théorie à l'autre de larges discontinuités. Les mots, le temps, les contours explicatifs sont de facture hétérogène ; cet éloignement même des définitions, des problématiques déjà signale l'amplitude, la difficulté des phénomènes à cerner, à nommer. Serait-ce trop dire qu'en raison des césures, mises à distance plurielles existant par rapport à notre propre oralité, nos propres arts vocaux - rhétorique, poésie ou chanson - nous avons bien du mal à entendre dans le flux des discours, la matérialité des voix, même si l'impact de ces dernières déclenche "à fleur de peau" impressions, troubles ou jugements intuitifs ? Outre cette déficience de l'audition quotidienne, la formalisation scientifique à propos de ce nuancier social des modulations, des inflexions vocales ne semble pas plus aisée.  Si l'on se réfère aux trois auteurs précités, la composante vocale devient objet d'investigation pour autant qu'elle renvoie à de nobles généralisations.  En effet, pour les uns elle renvoie à la grande lutte sociale entre les peuples de la transmission orale et les élites conquérantes maniant la lettre, le manuscrit, l'archive. Pour les autres, elle renvoie soit à l'originelle musicalité de la langue, soit au dialogue étouffé (fin XVème siècle ) de la parole vive avec le texte versifié ou rimé.

Nous sommes encore loin de l'étude concrète de la parole courante. Et si les ethnologues de l'oralité populaire se sont, eux, bien placés sur son terrain, cela fut essentiellement pour l'envisager en ses thèmes, ses lexiques, ses syntaxes, très rarement en ses voix ."Aucun livre, aucune étude ne classent les types de voix, aucune nomenclature ne traite comme il faut de l'étonnante complexité des phénomènes vocaux
[7] écrivait dans les années soixante Edward Sapir, qui fut le premier, sans doute, à discerner l'idée d'une anthropologie globale des paroles ordinaires qui irait de la voix à la phrase et qui substituerait à la "lecture" des propos recueillis, leur écoute. Il ouvrait pour ainsi dire le chemin d'une anthropologie auditive dont les applications ne furent malheureusement que limitées.[8] Cependant Edward Sapir nous livre quelques trames fondatrices : 

1°) En suggérant l'idée d'une interprétation spontanée des qualités vocales de l'émetteur chez tout acteur social, il met au centre de sa problématique de la parole ce que d'autres plus tard, créant l'intonologie[9] appelleront "la compétence intonative de l'auditeur-locuteur".

 

2°) Il évoque l'idée d'une "symbolisation" de l'attitude à travers la voix : les pratiques, les modèles articulatoires ou mélodiques devenant en quelque sorte synthèse des statuts endossés et des cultures acquises. Notre question directrice peut alors se résumer d'un seul trait : chercher à savoir ce qui se symbolise des cultures ouvrières à travers le parolier ouvrier.

 

3°) Il met en place des grilles analytiques permettant d'isoler - entre autres - les différents éléments constitutifs de la dynamique vocale. Sa définition a donc le mérite d'être opératoire ; elle a également le mérite de dissocier tant au niveau de l'intonation qu'au niveau des rythmes, la part des régulations de langue et la part des régulations dites "d'expression sociale". Les premières relèvent des lois phonologiques d'une langue maternelle qu'appréhendent la linguistique : les secondes relevant de façonnements externes à la langue, elles peuvent donc éveiller la curiosité des ethnologues de la parole. 

Il reste que les voix même captives du magnétophone sont de nature fugitive, que les qualificatifs usuels les décrivent maladroitement, tandis que les découpages phonétiques les émiettent en séries de petites unités discrètes. Sur le graphe des durées, des fréquences, des intensités où l'intonologie stylise,  fixe les sons et les tons s'évanouissent les dynamismes, les pulsions, les mouvements instantanés des entités vocales.

Faut-il en conclure : Belles éphémères que la mesure fige, que la séquence désarticule; que les savantes mises en discontinuités détruisent ? Pour l'observateur en sciences sociales, plutôt que de vouloir organiser un bataillon de démonstrations, de preuves, de certitudes positives, ne s'agirait-il pas, en ce cas, de s'inventer un rôle de simple porte-voix, de simple monteur ou montreur d'échos ? S'agirait-il de s'en tenir au seul tracé d'un horizon d'attention soutenue envers ce tact caché des voix ? Seulement sur le film des voix, préparer le paysage, le silence et l'imagination critique... Comme si pour parler d'elles, toujours le langage s'apprêtait à manquer ; comme si sur les courbes de ces voix ouvrières entrecroisées, on se savait d'avance contraint à toujours osciller entre la raison d'une analytique dont Edward Sapir donne la note et le souffle inspiré des poétiques de la matérialité se prolongeant de Gaston Bachelard à Francis Ponge.



Des décors aux rythmes vocaux


Obstacle lié à la structure même de la vocalité, obstacle lié aux censures, aux oublis culturels d'une civilisation, à l'orientation prise par les théories linguistiques, aussi ; la paradigme d'une typologie sociale des voix semble avoir bien du mal à émerger dans le champ des sciences humaines. Entre sociololinguistique, sociologie du langage, histoire de la langue, les approches les plus concrètes se situent sans doute du côté des recherches
10] sur l'accentuation régionale ; même si ces dernières à trop traquer l'accent, y perdent tout espoir et méthode de saisie unifiée de la parole survenue, entendue et dite. Comment dans ce domaine déjà incertain des usages sociaux de la voix pourrait-on alors poser la question des usages ouvriers de la voix ? Puisque la difficulté s'accroît ... risquons nous d'abord de manière intuitive, détournée et utopique !

Les gestes, les décors, les voix : Sur la scène théâtrale leur association signifiante s'impose à l'esprit. Hors performances, hors spectacle leur lien n'a plus cette éclatante évidence. Pourtant, c'est à partir d'une recherche réalisée sur les pratiques décoratives
[11] des familles ouvrières que germa l'idée de cette approche des vocalités. D'une recherche à l'autre se frayent des chemins fragiles et discrets : ici, celui des devises accrochées aux murs. En effet, bien des portes en cours d'enquête se sont ouvertes sur des décors de graphes, de maximes de vie, un réseau d'expressions "toutes faites" inscrites sur faïences brillantes à bordures dorées - que le thème de telles sentences concerne les hommes, les femmes, l'amitié, l'amour maternel ou les bons divertissements de vin, de chère ... importe peut-être peu.

En la circonstance l'essentiel n'est-il pas démontrer son ralliement à un "on-dit" partagé, à son air de sagesse familière qui vous retiendrait par sa voix avant de vous retenir par son sens ? Car dans ces ouï-dire, dans ces prêts à dire, la cohérence à la cadence s'assemble. Ce ne sont pas les proverbes issus des peurs et des expériences paysannes que l'on retrouve sur ces maigres rimes achetés au plus près, en passant par le bazar ou le super marché. Toutefois ces sentences brèves que l'on s'offre en famille, cet enchaînement de répliques savoureuses, sentimentales, coupantes données si aisément à "l'entente", à la lecture publique, participent d'une croyance et d'un plaisir voisins : ceux éprouvés à re-connaître le monde, à conserver ses vérités en une parole qui fait autorité par son rythme, ce premier, cet ultime "lieu" ou "bien" commun.

Dérisons-éclair, épaisseurs, outrance du trait, syllabes assonantes, images frappantes, fulgurances proches du slogan : les fréquents usages décoratifs ouvriers de ces rituels langagiers me confrontaient d'emblée à cette "diction", ce style "formulaires" dont un Marcel Jousse
[12], un Paul Zumthor[13] nous rappellent qu'ils sont au coeur des traditions de "l'univers d'oralité"[14] se maintenant (en échos même affadis) de l'épopée au dicton. La question des usages ouvriers de la voix m'apparaît donc comme question concernant l'histoire, la vivacité, la persistance des usages ouvriers de la formule.[15] de certaines formules. Le fait est connu. Reste à penser et repenser en situation quelles sont les efficacités, pertinences, fonctions sociales de ces procédés, de ce goût formulaires qui, de la parole réifiée sur le décor mural à la parole imprévisible, mobile des échanges, animent en maintes occasions et formes, les parlers ouvriers.

Se référant aux devises décoratives - dont les tonalittés vont du tendre au violent, d'ailleurs - on peut supposer que ce "formulisme"
[16] n'est pas seulement à analyser en termes d'expressivité émotive, morale, affective, ludique mais en termes de rééquilibrages régulateurs de tensions, contradictions, conflits.

Maison isolée à la périphérie du bourg, Jacqueline, 30 ans, vient d'accrocher au seuil de son logis, au dessus de l'étroite porte d'entrée, ces mots noirs et peut-être frondeurs : "Ne jetez pas votre mari; ce qui a servi, peut encore servir'...Comme si la devise était bien ce langage-guide de la tradition orale, ce monde qui se remet en ordre quand une bouche le prononce
17], comme si l'accord - ici, celui du couple - se reformait bien à l'aide de ce pacte léger soutenu par les frêles harmonies acoustiques du verbe - sur fond de "noise", cependant ! pour reprendre l'expression de Michel Serres.[18] Autrement dit, le rituel des formules n'évite ni la critique, ni la complexification des visions du monde, mais il les contourne, parfois. Il permet l'échappée. Aussi pourrait-on faire l'hypothèse selon laquelle ce schème formulaire - outre ses fonctions de conservateur, de réassurance serait à mettre en parallèle avec tous les arts d'esquive, de dérobade d'une culture ouvrière qui n'est, ne fut qu'occasionnellement celle de l'affrontement.

Mais la question d'un style formulaire ouvrier à définir dans ses rôles expressifs, mémoriels, stabilisateurs ou plus agonistiques, n'est qu'une question restreinte, à prendre comme figure exemplaire de ces gestes vocaux et sémantiques qu'il s'agit d'appréhender dans une fluidité discursive beaucoup plus globale. En effet passer de la lecture de l'oralité à une écoute des vocalités suppose que l'attention se tourne vers les actes cursifs de l'énonciation et non sur les seuls recensements monographiques des énoncés.

Émile Benvéniste[19] philosophe et historien du langage, nous enseigne que le rythme est synthèse du signifiant et du signifié, qu'il est toute la matérialité sonore des phonèmes, des mots alliée à leur énergie communicative, qu'il est le dire et le vouloir dire, son et sens mêlés. André Leroi-Gourhan[20] élaborant son concept de "rythmicité figurative" - gestes, mesures, mouvements mis en forme symbolique dans les chants, les musiques, les danses - livre son intuition concernant le fait que cette rythmicité-là, opposée à la rythmicité technique, renferme, désigne sans doute la propriété intime du langage. Il me paraît essentiel de rendre ceci opératoire sur un plan ethno-sociologique. La notion sapirienne de dynamisme vocal évalue plus strictement les contours mélodiques, accentuels de la phrase. Plus largement, pour se situer aux sources de ce que portent, transmettent, impulsent, taisent ces voix ouvrières, mieux vaudrait comprendre leurs rythmes et leurs "rythmicités", déceler les multiples facettes, spécificités de ce que l'on pourrait appeler d'un terme générique leurs rythmies récurrentes. Avant de discuter ce point, remarquons que voix et rythmes semblent occuper dans le paysage ouvrier une place particulièrement forte.

- D'abord il y a - au début du siècle - comme nous le montre Laurent Marty
[21] à propos des ouvriers roubaisiens, le réconfort de la chanson[22] le baume de ces voix unies pour exister, pour survivre.

- Puis il y a la cadence, au coeur du travail, celle dont cet ouvrier italien, devenu écrivain, nous dépeint l'ivresse poignante. 

"Je rentre à la maison et j'ai faim, je me mets à table, ma femme fait la cuisine, les enfants se flanquent des beignes, la machine à laver fait un bruit infernal, je prends mon assiette vide, et machinalement je me mets à taper sur la table, moi aussi sans le vouloir, pour faire du bruit, je tape fort sur la table, encore plus fort, maintenant je suis presque satisfait, il manque une dernière touche : j'allume la télé. Maintenant, j'ai vraiment l'impression d'être à l'usine. L'accoutumance au bruit provoque d'étranges extases mécaniques.[23]

S'intéresser à cette zone d'échos de l'expérience vocale, auditive n'est pas indifférent au positionnement du thème de l'oralité par rapport à un groupe, une classe sociale. Comme on ne saurait analyser les voix de femmes sans la référence à leur statut de locutrices étouffées, à l'histoire de leurs silences, on ne saurait entendre les voix ouvrières indépendamment de "leurs bruitages", sans ce fond de cultures rythmiques : tempo de la chanson qui divertit ou choc de la cadence qui brise.

Ce que désigne la notion de rythmie c'est le faisceau des rythmes signifiants à l'oeuvre dans un parolier, les uns sémantisés par les acteurs eux-mêmes, les autres échappant à leur contrôle intentionnel. Si l'on veut composer ce "battement du sens", cela suppose une audition des rythmies populaires du discours sur plusieurs pistes d'enregistrement.

a) Celle des gestes, donnant la mesure des mots, selon leur propre logique et leur propre grammaire. Toute voix nous ramène aux corps parlants. Les pratiques ouvrières du travail, du divertissement engagent des forces, des arts corporels. Sur cet arrière-plan des mobilisations ouvrières du corps, on peut utilement chercher à savoir comment se marque (se marquait ?) chez ces producteurs, avec quelles spécificités, l'amplification de l'énergie communicationnelle dans la gestualité ? On se demandera sous quelles modalités, avec quels "élans" du dire, quels indices de la retenue, en quelles intensités de regards, mimiques faciales, allusion de la main s'opèrent ces ébauches du toucher dans la parole échangée ? En situation de rencontre publique,
[24] familiale, familière, que ces hommes, ces femmes se retrouvent entre pairs ou dans des relations dissymétriques, on peut   tenter d’observer des mutations, tenter de comprendre comment se maintiennent en leur art et leurs actes communicatifs - rythmicité gestuelle aidant - cette entente synchronique, invisible entre les interlocuteurs.[25]

b) Celle des dynamiques vocales prises stricto sensu. C'est en termes de tessiture, de ligne mélodique, d'accentuation, de pause, de débit, de vitesse qu'il faut alors tenter de caractériser les inflexions propres à chacun en chaque occurrence interactive, à tels moments de son âge et de son parcours biographique. Oswald Ducrot
[26] accorde à la voix dans l'oralité la même fonction qu'à la signature dans l'écrit :une fonction "d'authentification" de l'énoncé au locuteur. Ainsi faut-il observer, autant que faire se peut, à travers ces relevés empiriques détaillés, ce que les dynamismes vocaux d'une parole populaire ou ouvrière signent d'un passé, d'une inculcation, d'une identité, d'une vie, authentifient d'un statut, d'un vécu, d'un destin social. On retrouve les balises posées par Edward Sapir ... avec cependant le projet d'insister sur les phénomènes de continuités, de discontinuités, de pauses, d'attaques, d'intensifications, de décélérations. Autrement dit c'est, outre les clefs de l'analytique - compter - non sans optimisme ! sur le développement d'un tact musicien[27] susceptible de capter les flux et reflux de l'onde langagière. Il faut s'arrêter sur l'investissement passionné, sur le tremblé des voix si l'on veut se placer sur le terrain de cet intime contour intonatif du sens. Peut-être serait-il bon d'accorder un intérêt particulier aux hésitations - ces reprises, ces ratés, ces silences avortés - auxquelles les travaux de Basil Bernstein avaient déjà conféré un statut théorique et méthodologique crucial[28].

c) Celle des modulations figuratives, celle des styles et symboliques rythmiques. Il n'est pas que la lettre pour transformer le ton en style. Il n'est pas que les arts oratoires ou les subtilités de la métrique pour muer ipso facto, leurs harmonies ou fractures sonores en symboles. Tout train de phrase, ici et là, s'appuyant soit sur des euphonies, des aspérités de lexique, soit sur des prosodies grammaticales, syntaxiques ou bien sur des jeux intonatifs produit des rythmes figuratifs, autosymbolise ses intentions d'exprimer ou de paraître. Ce dynamisme figuratif est inhérent à l'oralité même, que le locuteur s'en soucie ou non. Ce dynamisme figuratif peut relever d'une norme d'identification communautaire... comme les scansions hautes du militant cégétiste local des années cinquante - soixante-dix par exemple, ou bien comme la gravité virile du registre vocal chez tous les métallos nantais de l'après-guerre. Il peut relever de l'expression d'une contrainte vitale comme l'amplitude de tessiture toujours surélevée de ces ouvriers-mécaniciens habitués à couvrir les bruits de l'atelier pour laisser passer leurs interpellations ou leurs informations. Il peut relever de l'expression d'un sentiment collectif comme de débit heurté de la colère dont Olivier Schwartz
[29] signale qu'elle pourrait bien caractériser la tonalité dominante de cette parole ouvrière sollicitée, enquêtée dans le nord de la France. Il peut relever d'une réponse plus situationnelle : voix blanche de cette femme d'ouvrier paralysée par l'interview ; bouffées de rires, percussions des familiarités, des saveurs exclamatives quand la connivence s'installe autour du café ou de l'apéritif.

A ne considérer que ces allusions sommaires, on saisit que les phénomènes vocaux compris dans leur "cinétique", s'ils touchent à la linguistique, touchent aussi à la dramaturgie. Il n'est pas que la voix d'Edith Piaf - cette icône de la chanson réaliste dont le XXI°siècle vénère toujours le mythe, que les familles populaires mettent toujours à l’honneur lors des cérémonies de mariage- il n’est pas qu’Edith Piaf non, pour, à chaque note, donner la mesure du drame. L'ordinaire du style parler recèle également en ses heurts, ses timbres, ses ponctuations prosaïques, ses indices sonores de forts scénarios de figuration.
[30] Stylisation du rapport à soi, aux autres, au monde extérieur ; c'est à travers le modèle de la gouaille, de la vivacité, de la sincérité, de l'authenticité, de la spontanéité ou de la rudesse - autrement dit, dans le spectre des styles de la tonicité, de la faible distanciation, de la moindre affectation - que l'on décode les cultures de la prise de parole ouvrière et populaire.

A travers cette approche "dramaturgique" des rythmes sont-ce bien là les seules grandes modalités populaires de la figuration que nous allons trouver ? En cela l'analyse des rythmies parolières rejoint les différents questionnements sur classe et culture ouvrières, populaires dont - outre les transformations liées à l'histoire - les dessins, les contours se déplacent, se remanient, se défont, se recréent au kaléidoscope des objets et des méthodes sociologiques envisagés, renouvelés.



Le parolier ouvrier, ses contextes de résonances


Pour apprécier la voix de Jean Gabin, il faut les dialogues de Michel Audiard et le tremplin d'un cinéma français ayant atteint son âge classique. A vrai dire : il n'y a pas de voix sans parolier, pas de parolier sans aire de résonance. La voix a, bien sûr, comme lien privilégié - si ce n'est exclusif- d'apparition : la parole. On ne saurait détacher de la question d'une culture parolière distinctive
[31] l'écoute des vocalités ambiantes en milieu ouvrier. S'il faut débattre des trames de ce parolier "indigène", c'est en y associant une réflexion sur les espaces, contextes, espoir de résonance qui le rendent viable et perceptible. Prendre la perspective des dires ouvriers et populaires en leur voix.... c'est estimer l'importance du fait que les paroles prennent corps entre deux pôles : 

- En amont, il y a la toile de fond des univers culturels référentiels d'un groupe, d'une classe de locuteurs ; là où naissent et rebondissent les énoncés.


- En aval il y a la zone d'échos ; cet aura de repères emblématiques susceptibles d'émaner - à un moment donné - des contenus et rythmes d'un style parlé.

Osons pour illustrer le propos, un exemple "exotique" très simplifié : Les gitans andalous dépourvus de tout droit commencent dès le XVIIème siècle à scander leur douleur. A partir du XIXème siècle et ceci grâce à une intégration partielle dans la société sévillane, la mélopée de leurs plaintes devient, bien au-delà de la communauté gitane, l'hymne magnifié de leur identité culturelle. Autrement dit : 

- En amont, le soulèvement du chant surgi de la parole niée...

- En aval : la répercussion, l'universalisation du message et du cri, maintenant la tradition des guitaristes ...

Ainsi entendons résonner la déchirure du Flamenco. Ainsi les voix dites ou chantées, ainsi leurs paroliers ne prennent-ils forme et consistance qu'en un espace de vibrations.

Loin du texte, prédominent contextes et prétextes. Le cabaret vécu comme contre-poids de l'usine, le patois pris comme langue de classe, de communauté localisée, voire localiste, les sentiments solidaires portés en bouclier ou blason : Laurent Marty a bien montré que ces éléments apportent racines et sève à la chanson ouvrière roubaisienne du début du siècle
[32]. Ceci perdu, le chant s'oublie, se tait...

Si nous insistons sur ce rattachement d'un dire à ses univers de vie et d'audibilité - ce dont la parole chantée nous livre en parallèle les paradigmes les plus explicites - c'est que l'analyse des voix ouvrières paraît également renvoyer à quelques questions préalables : celle, entre autres, concernant l'ensemble des systèmes de communications en vigueur dans le milieu considéré, celle concernant la hiérarchie des modalités communicatives à l'honneur dans les pratiques quotidiennes. Voix et paroliers ouvriers sont peut-être à envisager en premier lieu sous le signe de ce privilège accordé, en toute circonstance, aux contacts directs des personnes, à l'échange conversationnel immédiat, voire à la contingence de la rencontre, sur les communications différées qu'elles aient pour support le téléphone ou la lettre. Il n'y a pas là que le banal symptôme d'un malaise face à l'écriture.

Malgré la force des modèles scolaires, malgré l'impérialisme technique et symbolique de l'échange "à corps perdu", on peut partir de l'hypothèse que bien des ouvriers et des mondes populaires continuent à préférer ce rapport concret de l'engagement oral, assurant plus de prix au jugement intuitif ; qu'ils continuent à préférer ces actes d'interlocution qui apportent plus de teneur aux bonheurs d'ambiance, à cette transmission de bouche à oreille qui va délivrer son surplus de commentaire à l'information. Leurs dires, leurs voix seraient donc à replacer, dans ce choeur des cultures et représentations populaires du temps, des cultures et valeurs populaires de la présence, des cultures et usages populaires de la proximité.

Prévalence des gestes déictiques, mimétiques sur la gestuelle oratoire, mots indexés à l'activité en cours, marqueurs syntaxiques de la parole situationnelle, tout nous conduit, à ne pas soustraire des dires ouvriers de leurs "conditions d'énonciation"
[33] qui pourraient inclure l'horizon social des co-locuteurs, l'action accompagnant l'acte langagier, les corps et voix qui le signent pour qui l'écoutent[34]. Apostrophes, interruptions, intensité expressive, dégressions, ellipses descriptives, prégnance de l'implicite : les notes majeures d'une conduite participatoire de la parole sont données. Tout style parlé en appelle à cette ressource phatique du langage, aux indices redondants. La parole ouvrière – mais aussi populaire, mais aussi ordinaire - use assez systématiquement de ce recours, elle en exaspère, concentre les traits, peut-être. Les motifs d'une telle amplification de l'appel participatoire peuvent d'ailleurs s'entendre - in situ - de façon ambivalente.

Selon le linguiste Oswald Ducrot
[35] exclamations , interjections désignent le locuteur présent à ce qu'il énonce, désignent la représentation de l'affect "échappé à son auteur". Or la parole ouvrière prend souvent cette intonation exclamative du plein engagement du sujet dans ses énoncés, de l'énonciation à la monstration du sentiment exprimé. Autrement dit sur cette simple reconnaissance tonale, vocale nous sommes bien ramenés à ces cultures du partage, aux attentes d'une intersubjectivité fusionnelle..

Toutefois les bénéfices du face à face ne sont pas seulement d'ordre communiel. La recherche des proximités, si elle est ce goût des coprésences vives, si elle permet de garder autrui à portée d'émoi, permet aussi de le garder à portée de vue. Faisons l'hypothèse que l'importance du "jeu" participatif dans le parolier ouvrier s'interprète également d'un point de vue de son efficacité sociale défensive. Les stimulations de la parole phatique, leurs tournures de proximité assurent - sur une gamme subtile de perceptions - l'identification de l'interlocuteur ; elles garantissent - pour ainsi dire - un réglage à bonne distance de ce dernier : 

- à distance intime quand "au quart de tour", au quart de mots on peut compter sur la connivence, l'accord communautaires.

 

- à distance fière, quand la nuance perceptible du mépris, de l'exclusion, vous place en un état de vigilance bien connue, d'ailleurs de ceux-là même qui, dans la production, déterminent l'efficace de leur geste sur de fréquents réajustements d'oeil et d'oreille. 

Nœud de l'énoncé ouvrier à son aire prétextuelle, contextuelle d'énonciation : avancions - nous précédemment. Quand la "parole phatique" - sa respiration, son rythme, ses  tonalités - se révèle incrustée dans cet usage des "opportunités proxémiques" si pertinent pour qui se trouve sous menace réitérée de dévalorisation et de contrôle, on perçoit mieux la nature insécable de ce lien.

Paroles nouées à leur espace d'audibilité disions-nous également. Pour illustrer cela prenons un seul exemple. Il semble, en effet, que tout ce que l'on puisse et sache entendre du monde ouvrier provient de sa parole publique délivrée sur les scènes du travail, ou de ses périphéries ; délivrée sur les avant-scènes du militantisme. Ainsi apparaît-elle sous le genre exclusif de la "parole exécutive" comme le précise Michel Verret. Certes, mais ceci n'est-il pas conditionné par l'écoute de locuteurs et de lieux de résonance privilégiés ? Si l'on examinait cette parole ouvrière en ses franges féminines, chez ces non-militantes en rupture d'usine, de salariat qui trompent les longues après-midi de solitude au fil de "bonnes causeries" avec la voisine devenue confidente... que pourrions-nous, que saurions-nous entendre ? Je pense irrésistiblement à Camille Claudel sculptant l'insigne et délicieux plaisir des "causeuses"....

Car sous cette occurrence interactive, si le café ou le tricot sont bien convoqués comme médiateurs matériels de l'échange, si l'on n'est pas encore dans cet agrément de la parole détachée, autonomisée en pur jeu de coeur , on est sans doute également assez loin de la pulsion d'un dire strictement exécutif. Mais par là même cette parole n'en devient-elle pas inaudible pour le groupe proche, pour la classe qu’il est supposé représenté et pour ceux -mêmes (sociologues ou autres observateurs)  qui prétendent en faire l’analyse ? Ne franchit-on pas une sorte de seuil de signifiance si l'on se place dans cette zone d'écoute ? Est posée la question des locuteurs périphériques à la manière d'un William Labov
[36] définissant comme faiblement pertinente, pour l'étude des normes vernaculaires du parler noir américain, l'analyse de la langue des paumés[37] mieux scolarisés, plus loquaces, mais vivant en marge de la bande adolescente où se régénèrent les codes linguistiques de la communauté.

Le concept de parolier ouvrier me paraît essentiel par rapport à ce dessein d'approche transversale qui est le mien. En effet ce projet né d'une sensibilisation croissante aux rythmes et nombreuses rythmies signifiantes ponctuant discours, paroles, récits entendus, recueillis en milieux ouvriers durant une dizaine d'années de recherche sur le terrain de la classe ouvrière nantaise n'a pas pour objectif de cerner les pratiques langagières ouvrières dans le cadre d'un thème unique ou bien celui d'une pratique exclusivement circonscrite. Il s'agit au contraire pour réentendre, "relire", les cultures ouvrières sur le "blason de leurs voix"
[38], de multiplier les conjonctures de saisie des actes de langage. En variant les catégories de locuteurs (centraux ou périphériques dans la classe), en variant les circonstances de l'interlocution, ses thèmes (autobiographiques, domestiques, usiniers, salariés...) en variant  les conditions de l'enregistrement (réalisé en présence de l'enquêteur, ou bien dans le groupe des pairs sans regard externe)... Il s'agit bien de rechercher les schèmes, figures, styles d'un parolier dont les normes peuvent tantôt être distinctives, tantôt être contiguës à d'autres classes ; les mouvements contemporains de mutation, d'éclatement, de recomposition des mondes ouvriers se diffusant aussi dans le flux des positionnements et repositionnements langagiers. Le simple indice d'un reflux des tournures argotiques observé dans les entretiens d'ouvriers d'une même usine à dix ans d'écart, peut s'apprécier en ces termes.

Opérer par écoutes rapprochées de ces différentes manifestations circonstanciées de la parole : telle est l'option prise pour parvenir à ces croquis des voix ouvrières. Essai de définition de tropes, de genres, d'espèces vocales et parolières, donc. Pour préciser l'image, donnons quelques exemples.

Quand Michel de Certeau subsume sous la catégorie de "tactiques d'énonciation"
[39] bien des formes populaires de l'oralité, il travaille en plan de coupe ; il livre là un trait saillant de style parlé "ordinaire" pouvant servir à notre esquisse. Car dans ces "tactiques" langagières "du pauvre" c'est l'acte aigu de la réplique que l'on entend ; c'est l'aspérité de ces réponses du "tac au tac", le vif argent, la brièveté des "vannes", "ces bonnes occases", "saisies au vol" dont on perçoit la prosodie opposée au phrasé beaucoup plus ondoyant, plus onctueux des stratégies scripturaires ou des discours mieux rompus aux arts de la lettre se déployant dans le temps plus lent des manipulations aisées des faits, des idées, des hommes. Dans ce schème du parolier populaire "s'engouffrent" et passent les cris des métiers ambulants, ceux de l'émeute, toutes sortes d'acclamations, d'exclamations de rue.... et ceci à bon escient : Ainsi les coups d'éclats vocaux de tous ces peuples nous sont-ils donnés aux vents de leur rumeur sombre ou bruissante. Certes ce populaire-là est bien vaste, c’est le commun des usages, peut-être.  Comme dans le parcours sensible à travers le parolier des gens de peu que propose Pierre Sansot, il n’a pas là ambition de discerner une quelconque spécificité ouvrière, dont on puisse obtenir de repères opératoires précis. Mais n’y a-t-il pas justement en cette gamme d’objet, le besoin d’une véritable souplesse inductive, seule garante d’une analytique plus adaptée ? En l’occurrence le laisser passer impressionniste est sans doute la condition non suffisante mais minimale pourtant, d’un laisser penser et dire des voix.

A l’opposé, pour caractériser les spécificités ouvrières d'un parolier populaire Michel Verret propose une trame conductrice plus stricte : celle de l'indépendance des dires ouvriers par rapport aux langues de la correction qu'elles soient régies par des codes de mondanités, des codes bourgeois ou des normes scolaires. Peut-on dire paroles ouvrières animées par les ressources rebelles de l'audace, construites sur les figures libres de l'écart ? Ainsi en témoigne selon l'auteur :
[40] 

- Les violences du juron, de l'insulte, de l'obscénité blasphémant contre l'ordre et l'impuissance où il vous tient.

 

- La liberté explosive du rire et de ses plaisirs réparateurs raillant le supérieur hiérarchique, le copain "qui gaffe", "le bleu", "le jeunot", l'incident, le boulot... le destin.

 

- Les fragments discontinus de l'anecdote dénigrée par l'histoire.

 

- L'usage prolixe des métaphores corporelles qu'il convient de censurer 

Cette découpe laisse bien pressentir combien dans le parolier ouvrier les dires sont solidaires des corps et des voix. Il n'y a pas là de parole sans appréciation de son incarnation. Bons mots, insultes, gros mots, slogans, récits laissés par l'un, repris par l'autre, interpellations comiques sur fond de machines ; c'est tout un univers majeur des sons et des tons ouvriers qui se laissent entendre ou deviner. Mais ce paradigme de "l'écart" - anecdote exceptée - ne s'adapte-t-il pas tout spécifiquement à la situation usinière de la parole ouvrière masculine ?

Le prestige des moqueries et des moqueurs,
[41] l'appétit du rire, l'arme - sans ménagement - des surnoms semblent bien se régénérer aux connivences, fatigues et querelles d'atelier. Chez les métallurgistes des Batignolles, j'ai souvent constaté ces jumelages d'évocation entre le "fou rire" et le "travail fou"[42]. Tommaso di Ciaula témoignant de la vie ouvrière, rappelle avec force cette rude alliance de la colère, de la cadence laborieuse, du juron et de toute vocifération même chantée : 

Parfois au travail, nous chantonnons. Non par gaieté mais par colère, comme dit la fameuse fable de l'oiseau en cage. D'autres fois nous chantons à tue-tête, au moins pour dominer le bruit infernal des machines"...[43]

 

..."La nuit n'est pas si noire qu'on le dépeint, mais quand ces damnés là-dedans imposent une cadence de travail absurde ou quand ils l'augmentent, à force de courir, tu n'y arrive plus - alors tu deviens triste, les "noms de Dieu" fusent dans tous les sens"...[44] 

... Un peu comme ces copeaux d'acier qui volent, vous brûlent à fleur de peau les cheveux, les poils, avant de se dissoudre dans l'atmosphère de l'atelier. Car il faut "pour faire une voiture... des choses compliquées, des études, des projets, de la sueur, des jurons, du sang, des magouilles..."[45] nous précise cet ouvrier écrivant. Ce que l'on retient comme substrat du parler ouvrier n'est-il pas à indexer au strict contexte salarié et à ses affrontements latents ? Or la part d'investissement des ouvriers dans le travail devenant moins monolithique, on peut supposer qu'il y a sans doute déstabilisation des grands axes de leur emblématique  langagière. Se pose également - au delà de l'usine- la question de la correction linguistique. En effet celle-ci travaille de façon, plutôt contradictoire, le langage ouvrier pris en situation d'interlocution familiale, par exemple... quand femme et enfants s'unissent pour demander au mari, au père de "parler moins fort" ou d'avaler ses jurons. Abondance du style indirect, mise en scène de la parole de l'autre, chronologies rapportées d'actes à plusieurs personnages : l'anecdote ouvrière s'adapte bien à cette conception polyphonique[46] du locuteur dont parle Oswald Ducrot. Qu'il y ait superposition des voix mêlées dans l'énoncé du locuteur, entrecroisement des énonciateurs, convocation d'un collectif parlant chez le sujet qui parle : Voilà ce qui vaut pour tout acte de langage, mais que l'on comprend plus aisément encore en écoutant la mosaïque[47] des récits ouvriers du quotidien...

Toutefois, même si elle se situe d'emblée sur ce terrain transpersonnel, anonyme de la polyphonie, l'anecdote ouvrière gagnerait à être surprise sur des lèvres... plus discrète ou plus secrètes, abordée dans des circonstances interactives et interlocutrices hétérogènes pour être entendue dans toute la pluralité de ses gammes. Du moins est-ce l'horizon des tâches et des problèmes que soulèvent le bilan de ce que l'on sait, en configuration typique ou structurelle du parolier ouvrier. En outre, étudier la parole ouvrière en ses registres pluri-vocaux, intervocaux, c'est ne pas oublier le non-dit. Certains non-dits ouvriers en effet semblent centraux, par exemple "cette façon de cacher leurs sentiments quand ils sont en peine". S'il y a une aisance de transgression face à la norme linguistique, s'il y a une éloquence pour la flamme militante, une faconde frondeuse, mille manières de se dérober au sérieux, il y a également une sorte d'impossibilité à mettre en mots la souffrance ; une retenue cruciale peut-être (?) qui place le parler des ouvriers urbains aux antipodes de cette soif paysanne d'expression "intarissable" des douleurs et des maux ; celle du moins, dont Anne Guillou évoque les incantations en terre bretonne chrétienne dans la bouche des plus anciens... revenus, corps brisés, labeur arrêté à l'apaisement des paroles.
[48]

Ainsi au long de ces voix que l’on dira ouvrières quand elles sont liées de quelque façon à l’univers usinier, que l’on dira populaires quand elles se mêlent au mouvement ambiant de la vie, s'ébauche un chantier sur les dires, situé entre les clameurs et le silence.

 

Joëlle DENIOT
Association LESTAMP
Professeur de sociologie à l'Université de Nantes
Droits de reproduction et de diffusion réservés © LESTAMP 2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France N°20050127-4889



[1] Il s’agit avec l’inclusion d’inflexion remaniées, de la version longue d’une communication dont fut tiré l’article publié dans Métamorphoses ouvrières, l’harmattan à 1995. Mon retour à la question du langage parlé parallèlement à mes recherches sur la chanson et le projet de mon prochaine article sur voix et langage commun à paraître dans la nouvelle revue en ligne du lestamp-asso Pour un lieu commun des sciences sociales, m’ont amenée à réactiver cette thématique.
[2] Michel de Certeau - L'Invention au quotirien.
[3] Michel Serres, Les Cinq sens, Grasset, 1985.
[4] Paul Zumthor, La Lettre et la voix, Seuil, 1987.
[5] Paul Zumthor s'explique sur le qualificatif de "populaire" renvoyant dans son texte à l'idée d'anonymat, de pratiques  sans revendication d'auteur, de mémoire commune, de tradition partagée plutôt qu'à la cassure sociale définitive entre lettrés et non-lettrés.
[6] La période envisagée s'écoule approximativement dans le découpage adopté entre XII et XVème siècle
[7] Edward SAPIR, Anthropologie, Page 56, Seuil, 1967.
[8] Et ceci, malgré les tentatives des anthropologues américains tel Bateson, Birddwhistell... fortement marqués par les théories sapiriennes.
[9] Mario Rossi, L'Intonation de l'acoustique à la sémantique, Klincksieck, 1981.
[10] De bouche à oreille - les accents des francais : Fernand Carton, Mario Rossi, Denis Autesserre, Pierre Léon.
[11] Joëlle Deniot,   Le Bel ordinaire Ethnologie du décor ouvrier, L’harmattan, 1995
[12] Marcel Jousse, Le Style oral rythmique chez les verbo-moteurs, Paris 1925.
[13] Paul Zumthor, op. cit. pages 212 à 219.
[14] Paul Zumthor, op. cit.
[15] Qui, bien sûr, en d'autres élaborations stylistiques se retrouve en tout registre langagier : songeons aux aphorismes des moralistes ou des philosophes.
[16] Terme emprunté à Marcel Jousse.
[17] Paul Zumthor , op. cit.
[18] Michel Serres, Les Cinq sens, Grasset, 1985.
[19] Cf. Emile Benveniste : Problèmes de linguistique générale, 1966 Gallimard.
[20] Cf. André Leroi-Gourhan, le Geste et la parole, La Mémoire et les rythmes; Albin Michel, 1985.
[21] Laurent Marty, Chanter pour survivre, Fédération Léon Lagrange.
[22] Qui peut d'ailleurs finir en objet décoratif elle aussi - Laurent Marty signale, document à l'appui, que l'auteur du "P'tit quinquin" a fait graver ses chansons sur une série d'assiettes... les confiant ainsi à la "mémoire de l'ouvrier".
[23] Tommaro di Ciaula –Tuta blu - Actes Sud 1982.
[24] Méthodologiquement, il convient de tabler sur une plus grande variation interactive possible.
[25] Cf. Desmond Morris : son étude des gestes et de l'écho postural - Manwatching - A field guide to human behaviour - Grafton books, Londres, 1978.
[26]Oswald Ducrot, le Dire et le dit, Minuit 1984.
[27] Au sens où Georges Steiner parle de tact lexical, grammatical, phonétiique... propre à la saisie sensitive, intuitive d'un texte. cf. Georges Steiner, Réelles présences - les arts du sens, Gallimard, 1989.
[28] Basil Bernstein, Langage et classes sociales, Minuit, 1975.
[29] Olivier Schwartz, le Monde privé des ouvriers - Hommes et femmes du Nord, PUF 1990.[30] Au sens où Anne Guillou parle pour les ruraux, en terre léonarde "d'un mode tragique de la conversation".Cf.  L'Enclos d'Ebène, Edit. du Dossen 1990.
[31] Problème explicitement abordé par Michel Verret, in Culture ouvrière, ACL, 1988.
[32] Laurent Marty, Chanter pour survivre,op. cit.
[33] Terme emprunté à Michel Verret, op. cit.
[34] Les méthodes d'approche ne peuvent être décrites ici... mais elles supposent bien sûr un large éventail de lieux et occurrences de saisie de la parole ouvrière. Pour situer les réflexions de chercheurs abordant le langage "la conversation", sous l'angle d'une "pragmatique interactive", Cf. Echanges sur la conversation, Editions du CNRS 1988, sous la direction de Jacques Vosnier, Nadine Gelas, Catherine Kerbrat, Orecchioni.
[35] Oswald Ducrot, Le Dire et le dit, op. cit.
[36]William Labovn Le Parler ordinaire, Minuit 1978.
[37] Terminologie extraite du texte de William Labov.
[38] "Blason des voix" expression de Michel Verret, in Culture ouvrière, op. cit.
[39] Michel de Certeau,  L'Ivention du quotidien, op. cit.
[40] Cf. Michel Verret, La Culture ouvrière, op. cit.
[41] Expression d'un ouvrier des Batignolles in Joëlle Deniot, la coopération ouvrière, Anthropos, 1983
[42] Joëlle Deniot - Cf. Batignolles, Mémoires d'usine, mémoires des cités... - Le pain noir et les roses pompon, CDMOT., 1991.
[43] Tommaso Di Ciaula, Tuta blu op. cit.
[44] Tommaso Di Ciaula op. cit.
[45] Tommaso Di ciaula op. cit.
[46] Oswald Ducrot, Le Dire et le dit, op. cit.
[47] in Michel Verret, La Culture ouvrière, op. cit.
[48] Anne Guillou, op. cit.



Joëlle-Andrée Deniot
Professeur de sociologie à l'Université de Nantes
Habiter-Pips,  EA 4287
Université de Picardie Jules Verne - Amiens


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Sur le thème le plus problématique et le plus tabou de l'époque de la mondialisation sans sujet (Kaos)

 

le mal

 

Aux limites des sciences sociales

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