Sociétés de la Mondialisation

Cont@ct

Charte lestamp

Équipe

Newsletter

Adhésion

Publications

Partenariat




 Activités Lestamp 

Formation continue
Manifestations
Articles
E-book
Conférences
Séminaires
International
Axes de recherche
Libres opinions
Charte confidentialité

Espace Information

Administrations
Europe
Monde du travail
Art et culture
Conditions générales

 Newsletter

Recevez les actualités du lestamp
  Abonnez-vous


 et faites connaître lestamp
à vos amis

 Contact lestamp

 25, Bd. van Iseghem
 44000 Nantes
 Tél. : 02 40 74 63 35
 
lestamp@lestamp.com









Alien versus predator : Quelles imageries pour quels imaginaires ?



David MORIN-ULMANN
Sociologie - LESTAMP
Droits de reproduction et de diffusion réservés © LESTAMP - 2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France N°20050127-4889



Ce que les représentations traduisent, c’est la façon dont le groupe se pense dans ses rapports avec les objets qui l’affectent (...) les symboles sous lesquels (la société) se pense changent suivant ce qu’elle est.

E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, « Préface de la seconde édition ».


Il se fait de société en société, de continuels échanges d’idées. C’est ainsi qu’une mythologie internationale se constitua dont le grand dieu se trouva tout naturellement être l’élément essentiel, puisqu’elle avait son origine dans les rites de l’initiation qu’il a pour fonction de personnifier. Son nom passa donc d’une langue dans l’autre avec les représentations qui y étaient attachés.

E. Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, « La notion d’esprits et de dieux, IV ».



Avertissement

On voudra bien voir ici un travail encore inachevé, c’est-à-dire à la fois un work in progress (passé méthodologiquement de l’interprétation à l’explication sociologique d’un film d’action) et un programme de recherche dont les fondements se trouvent dans ma Thèse sur les films d’action à grand spectacle, fags par acronyme (pratiques sociales d’adolescents de milieux populaires) et, plus largement, sur les pratiques sociales de la raison dans la vie quotidienne (DMU, Université de Nantes, 2004).


Introduction

1.
Sans doute aura-t-on immédiatement décelé dans le titre du colloque Les sociétés de la mondialisation (LESTAMP, 2004) le thème générique du mouvement d’expansion des idées européennes dans les mondes (et/ou « niveaux ») successifs de l’histoire humaine. Je parle et pars du fait que les idées sont indissolublement des pratiques sociales et des représentations collectives devenues individuelles — l’inorganique devient l’organique —, et que le thème générique de ce colloque implique le procès de mondialisation de la société... rationnelle bourgeoise ; et je parle d’idées européennes, et de succession dans le temps long (au sens de patrimoine et d’un enchaînement non téléologique), pour essayer de ne point parler d’Europe et d’Occident, et afin d’éviter tout « substantialisme historique » (la raison n’appartiendrait qu’à la culture qui l’a « découverte » : cet Occident chrétien-là). Dans le titre du colloque, on devinera encore le thème de l’expansion de la raison européenne et de la crise de cette raison, et, surtout, le thème attendu de la crise de cette expansion, c’est-à-dire les rapports mondialisation versus négation d’icelle (universalisation vs subjectivation ou global vs local).

2.
Oui, mais alors, ce thème générique et historique, n’est-ce point celui des formations et transformations du Capital se subdivisant nécessairement et géopolitiquement ou, mieux, géométriquement... Car on connaît le profil du Capital : à la fois accumulation pour l’accumulation et vision du monde, structuration des liens sociaux et exploitation de l’homme par l’homme. Mais, avec Jean-Luc Nancy, « Ce que j’appelle ici le Capital n’est pas seulement le capitalisme en tant que tel, c’est, plus généralement, la totalité de la mainmise et de l’arraisonnement, soit aussi ce « vice caché de la social-démocratie » que dénonçait W. Benjamin dans ses Thèses sur la philosophie de l’Histoire, soit enfin et en tant qu’elle associe penchant vicieux et la mainmise des maîtres réels dans un même mouvement, c’est la croyance au progrès et l’idéologie du progrès, toute la saga des constructeurs... »(Nancy, ouvrage collectif, 1994. Tout en partageant cette « définition », on regrettera son lyrisme nietzschéen ou heideggerien, c’est-à-dire son aspect essentiellement négatif).

3.
Après tant d’autres expressions, je propose donc celle de « capitalisme géométrique » avec laquelle je tente de réunir l’histoire des capitalismes (mouvements socioculturels syncrétiques qui ne sont plus seulement continentaux mais planétaires, sans frontières ni arrêts, sans bornes ni supports privilégiés) fondant leur effectivité sociale sur 1) des croyances précises de plus en plus abstraites adoptant les caractères de la scientificité (arrogance magicienne de l’économie en tant que science naturelle) et 2) sur l’histoire de la géométrisation (de l’arpentage égyptien et des mathématiques grecques à la technoscience). Dit autrement, le capitalisme géométrique est une formule pour énoncer et ramasser la progression lente d’un âge aux échanges « impurs et imparfaits » (dangereux, incertains, peu domestiques) à un âge aux échanges « purs et abstraits » ; c’est le passage long des cultures et des psychologies à une psychologie et à une culture capitalistes (cf. Polanyi et Sahlins) ; c’est la tendance à la rationalisation de la domination de la nature (sans préjuger des faiblesses de ces processus, d’oppositions et de résistances). Aussi, pour tout capitaliste géomètre : à l’échelle humaine, l’économie bourgeoise lit la langue mathématique de l’univers. Alors, pour conclure ce propos ramassé, lorsque je parle de capitalisme géométrique lié à la démocratisation (socio-rationalisation de la res publica), il faut l’entendre comme entreprise appartenant au mouvement du principium rationis (Leibniz) et de la Mathématique universelle (Descartes), c’est-à-dire, in fine, comme entreprise appartenant à l’impulsion de la tekhnê occidentale.

4.
Ce thème, l’histoire du Capital comme métonymie de l’arraisonnement du monde, pose principalement à ceux qui en font l’analyse socio-historique les questions du culte de l’avenir et de la foi dans le Progrès, Progrès imaginé collectivement comme somme de tous les progrès et de toutes les civilisations. Mais on discerne aussi d’autres antiques questions : Qu’est-ce qui se déploie dans la Raison européenne si ce n’est la Raison ? Y a-t-il un cheval dans la locomotive, a ghost in the machine — un impératif « historico-aléatoire », pour parler avec Althusser (1982) ? Ou, l’ethos spécifiquement européen du capitalisme géométrique annonçait-il vraiment le phénomène de planétarisation des capitaux et des idées ? Si oui, quelle nécessité y a-t-il à résister aux politiques éco-énergétiques des occidents successifs, puisqu’il s’agit d’une manifestation de la Raison souveraine[1] ?... Enfin, quelles sont les propensions réelles de résistance des sociétés, de toutes les formes de sociétés, vis-à-vis de l’emprise de la mondialisation technique, économique, occidentaliste ?... A ces questions on répondra selon des perspectives disciplinaires. Cependant, on devrait toujours entendre « résistance » au sens philosophico-politique du terme, c’est-à-dire critique. Car toute résistance est critique de l’exercice d’un pouvoir et inversement ou, mieux, critique du pouvoir de l’exercice d’un pouvoir.


Au moment de parler des imageries d’Alien et de Predator


5.
Maintenant, au moment de parler précisément des images et de leur commerce, c’est-à-dire au moment de parler de l’objet concret film d’action à grand spectacle de nos sociétés, je sous-entends une autre question anthropologique majeure : que font aux idées (représentations communes et impersonnelles) les objets qui leur servent de support ? Dit autrement, quelles imageries véhiculent quels imaginaires ou que fait l’imagerie à l’imaginaire — entendu, céans, que l’imaginaire est un acte et a pour définition la faculté de produire d’une conscience individuelle sans retenue bien que déterminée par les coordonnées spatio-temporelles d’une conscience collective (sociogenèse determinatio psychogenèse), et que l’imagerie a pour définition celle d’être une partie de la conscience collective en acte et en circulation, conscience individuelle réflexive même lorsqu’elle « mésinterprète » telle ou telle pensée, œuvre ou tel ou tel objet concret appartenant à tel ou tel classe sociale (pour le sociologue, une « mésinterprétation », en tant qu’écart, fait partie de la définition totale de l’objet).

6.
La question plus spécifique ou métonymique ou méthodologique de ce texte est donc la question de savoir ce que fait l’imagerie des films d’action à grand spectacle américain à l’imaginaire d’adolescents français. Si par imagerie on entend une marchandise en rotation capitalistique associée à un vaste symbolisme culturel, c’est-à-dire le fait que toute marchandise n’existe qu’en tant qu’acte vécu socialement, acte de production et de consommation subjectivés, alors, on établira, premièrement, que l’imaginaire a pour condition nécessaire et presque suffisante la présence d’objets à échanger, à commencer par le langage, mais, deuxièmement, que cet imaginaire n’est pas surdéterminer par ces objets — excepté par le langage, comme l’on sait (le langage détermine le langage et les idées transmises et accomplies par son biais). Car le groupe ne peut se connaître lui-même sans médiation objectale (Hegel-Marx, Durkheim, Simmel). Ainsi l’histoire des procédés et des gestes rituels importe-t-il toujours moins que l’histoire de la nécessité du groupe de s’y consacrer.

7.
Conclusion : la production de la production (par exemple l’industrie du cinéma) d’une marchandise mondiale (comme le film d’action) est certes complexe, mais bien moins que son usage concret et sa réception sociale enracinée dans un contexte culturel prégnant. En d’autres termes, l’investissement symbolique dans une marchandise culturelle est dialectiquement proportionnel à son « autorité morale », c’est-à-dire à la somme des déterminations et des intérêts sociaux de tous ceux qui la partagent. Je rappelle, bien après Durkheim, qu’un objet doté d’autorité morale ou de puissance morale sur nous, c’est n’importe quel objet de notre univers, échangé, selon des habitudes (socioculturelles), dans un mouvement de reconnaissance effective au sein d’un groupe qui se connaît et se reconnaît par et dans cet objet et sa médiation respectée. Cet objet doué d’une intensité ou d’« une énergie psychique d’un certain genre est immanente (et) toute spirituelle ».

8.
Ce texte aurait dû répondre à la question de savoir s’il existe des faits de résistance et/ou de diplomatie de la « société adolescente » face à la mondialisation des imageries. Or j’ai répondu à cette question dans ma thèse d’ethnosociologie concernant l’usage et la réception des films d’action à grand spectacle par une cinquantaine adolescents d’origines populaires (DMU, Université de Nantes, 2004). Ce que je veux expliquer aujourd’hui c’est que le fond d’un idéal-type se voit déterminé par sa forme technologique — le langage ordinaire et quotidien de la technique. Je veux me servir d’un fags idéaltypique américain pour faire comprendre à quel point « le monde de la vie » essaie de retrouver le « monde de la science », pour parler avec Husserl, essaie de retrouver son unité fondatrice. Pour ce faire, je m’en vais commenter Alien versus Predator de Paul Anderson, sorti en salle à la fin octobre 2004. Si ne m’en tenais strictement à la problématique de ma thèse, je devrais répondre à la double question : Alien versus Predator ou AVP, comme disent les amateurs, « c’est quoi » et « ça fait quoi » ? Mais, comme je viens de l’expliquer, je ne répondrai qu’à la première question dans ce premier article.


Le Ça dans la Mathesis


9.
Lors de l’analyse d’un tel fags, si l’on veut bien avoir une attitude critique sérieuse envers ce produit de l’industrie culturelle, on peut lui donner comme sous-tire : AVP ou le Ça dans la Mathesis universalis. Car, et je vais le montrer, l’Alien apparaît comme la manifestation physico-filmique du ça freudien rongeant de l’intérieur les « méga-machines » fabriquée par les Hommes et les Predators. Plus exactement, mon hypothèse de travail est : la représentation cinq fois exposée, de 1979 à 2004, de l’Alien est une représentation artistique, c’est-à-dire formelle, du monde de la vie résistant à la domestication et à la mécanisation. Autrement dit, et de façon plus large, le contenu de vérité des films de Science-Fiction, contenu qui les précède, cherche à s’exposer sous de multiples aspects, et différentes couleurs, jusqu’à se réaliser dans certaines œuvres tant industrielles qu’esthétiques, donc sous des formes déterminées par l’épistémè du moment (j’ai envie de dire, du mode de production...). Je pense qu’à ce titre AVP est une réussite, au sens formel, parce qu’à la fois exposition artistique du contenu de la lutte entre le monde de la vie et le monde de la science, fags sans prétention (tout de même 60 millions de dollars de budget) « fun » pour des milliers d’adolescents férus de « baston héroïque ». AVP, certes comme d’autres fags mention SF, expose donc au monde de ses spectateurs ce que ceux-ci pressentent, expliquent ou témoignent : la séparation profonde entre le monde de la raison scientifique et celui de leur vie quotidienne. Paul Anderson, en prenant pour public cible les amateurs de jeux vidéo et en reprenant pour son scénario une bande dessinée faisant s’affronter deux personnages franchisés et mythiques du cinéma hollywoodien, présente, une nouvelle fois, l’antagonisme entre foi et crainte en la raison occidentale. Depuis Husserl, la question reste la même : qui va gagner ? Les premières images de la bande-annonce du fags avertissent « C’est notre planète... C’est leur guerre. », tandis que les dernières s’achèvent sur ce commentaire : « Quel que soit le vainqueur... Nous serons tous perdants. »


Alien
et Predator, deux espèces de chasseurs sophistiqués

10.
L’Alien est un hyper parasite intelligent, la trace d’un indomptable dans l’Univers, comme on parle de la trace d’H2O. Ce xénomorphe est le concept même de la sauvagerie puisqu’il n’a aucune tekhnê pour assouvir ses fins, bien que plus malfaisant que toutes les civilisations techniciennes réunies, parce que plus efficace dans l’art de dominer le monde — c’est-à-dire de le transformer à son image : il dévore ses proies en s’y inséminant. Voilà pourquoi tant d’hommes, financés par un lobby militaro-industriel, et obsédés par sa puissance militaire, périront en essayant de le capturer ou de le dresser. Il ressort d’Alien 4 et du film de Paul Anderson que la reine est d’origine arachnide, mais qu’elle prend sa forme structurelle à l’ADN de sa proie. L’Alien peut donc devenir humanoïde, carnivoroïde, bovinoïde ou encore « predatoroïde » selon qu’il s’introduit dans l’enveloppe et les entrailles de ses victimes carbonées. L’un des personnages d’AVP parlera de serpent.

En effet, l’Alien, c’est cela : le cheval dans la locomotive, un dragon dans les galeries de la terre et surtout celles de la chair du monde. Une chair pour se reproduire et une chair pour (se) produire un monde. Or, dans la quadrilogie Alien, la chère mère c’est Ripley, personnage principal de la série, grande femme mécanicienne de navires spatiaux. Or Ripley, c’est l’homme multiplié par trois : 1) le Héros qui se dégage seul de l’épreuve que les Dieux (le scénario-destin) lui ont imposé, 2) le Genre Humain que rien ne peut mieux exhiber que le corps d’une belle reproductrice, et 3) un clone mutant ou l’avenir de l’espèce des Aliens (Ripley se sacrifie, dans le troisième opus, possédée qu’elle est par une reine ; le complexe militaro-industriel s’empresse alors de la cloner pour acquérir la reine assassinée). Ripley deviendrait alors à la fois une mère mortifère et dominatrice et une mère maternelle et protectrice, voire possessive.

L’alliance des deux est très moderne puisque ce cinéma identifie tous les dieux en un seul : les Grecs (qualités variées) et l’Hébreux (vengeur et possessif). Notre modernité a cela de plaisant qu’elle joue avec tous les « objouets » que lui charrie les vagues hautes de l’Histoire, et cela de déplaisant qu’elle ne dit rien de plus que les sociétés archaïques et antiques (cf. E. Durkheim, J.-P. Voyer, M. Sahlins, J. Pouillon). Hegel, dans son Esthétique, disait déjà que la troisième période de l’art, le romantisme, commençait avec le Christ et que cette période n’était toujours pas terminé à son époque (mort en 1831). Mais le grand apport de la femme guerrière dans les représentations collectives actuelles, c’est de ne pas magnifier la violence, mais d’en faire un moyen pour aller plus loin. Si l’on veut bien souffrir cette métaphore, la violence au masculin est une violence de pure « érection » suivie d’« éjaculation », alors que celle des films de « femmes de combat » est toujours une violence de rédemption, d’amour et de sacrifice, de retour à la paix harmonieuse[2]
. Il s’agit en un mot d’une violence nécessaire au nom de la collectivité. Et de fait, la représentation collective de combattante apparaît plutôt comme éthique, et celle du combattant plutôt comme esthétique.

Dans le cadre des imageries, voilà une différence ! La femme représentée peut, parce qu’elle est l’origine du monde, le fond, devenir ce qu’elle veut, esthétique ou éthique, purement esthétique, elle restera le fond. L’homme représenté est plus pauvre et doit trouver le fond, l’éthique, pour s’affranchir de ses pulsions grâce à la culture rationalisée, par exemple. L’Alien est donc comme un sexe tueur : il consomme son environnement, et Ripley une réponse au « Ça consommateur » : elle incarne la Loi du monde pour qu’il tienne debout : l’universel-mère est supérieur à la prolifération des particuliers-mâles. L’universel maintient tandis que les particularités séparent. D’où le dilemme de la fin du quatrième épisode : Ripley doit-elle tuer cette chose particulière dont elle procède étrangement (elle est quand même sa grand-mère hybride) ou la sacrifier au nom du Genre Humain (l’universel, la conscience). La réponse n’est facile que pour un humain : confère le film et la sauce à laquelle la chose est « dévorée par l’espace ».


11.
Quant au Predator. Il est, lui, comme un jumeau précoce et géant de l’Homme, à la fois surdoué et autiste dans la violence. Toute sa tekhnê, c’est-à-dire toute son histoire civilisationnelle, n’aboutie qu’à la traque jouissive de chasseurs inférieurs. Mais il ne tue ni femme ni enfant, sauf s’ils sont armés. Les deux films Predator semblent donc vouloir établir un principe universel : la technique n’est qu’une démonstration de force de la vie putrescible, une sorte de magnifique et téméraire potlatch, une expression essentielle de la liberté de l’esprit, donc de la liberté de dominer son environnement. Les Predators apparaissent alors comme des créatures aux atours virils, membres d’une société guerrière très hiérarchisée dont la civilisation a, depuis dix mille ans, découvert le voyage dans l’espace. Cependant, leur technologie avancée semble n’avoir pour finalité sociale que la sophistication de mœurs rituelles. Leurs chasses sont en effet des rituels de passage pouvant finir par la mort du novice.

12.
Le contexte du fags AVP, son gros œuvre, se situe en plein Antarctique à 700 mètres sous la banquise. Les satellites d’un milliardaire de la technologie, type Bill Gates, y découvrent une ancestrale pyramide. Celle-ci a les aspects métissés des civilisations égyptiennes, cambodgiennes et précolombiennes. On apprend donc que les Predators furent nos premiers Dieux, colonisateurs et civilisateurs. Et les hiéroglyphes présents sur le monumental édifice établissent une langue commune aux trois civilisations bâtisseuses. L’argument du fags AVP est simple : les Predators, adorés comme des Dieux depuis des millénaires, reviennent faire des chasses rituelles ou initiatiques tous les cents ans. A chaque passage, la proie vénérée est une colonie d’Aliens. La très haute technologie des Predators maintient donc une reine sous cryogénisation pour préparer sa ponte et la traque festive. Le vif de l’affaire, c’est-à-dire les ôtes parasités par des Aliens, pour qu’ils se reproduisent en nombre, sont des élues humains sacrifiées de chaque civilisation. Avec les fags précédents, nous savions déjà que les Predators venaient rendre visites à nos soldats depuis le XVIe siècle, depuis que les hommes possédaient des arquebuses (cf. Predator II). Mais, dans la pyramide découverte et infestée en l’An de Grâce 2004, point de sacrifiées volontaires cette fois : il s’agit d’une troupe d’une dizaine de scientifiques conduit à la fois par une experte en milieu glacier et quelques gros bras aux ordres du milliardaire. Ce dernier a d’ailleurs le visage vieillissant de l’androïde Bishop, second personnage central de la quadrilogie Alien (sorte de Judas androïde).


Le combat des Titans


13.
L’affrontement entre ces deux adversaires titanesques peut donc apparaître comme la manifestation de ce qui existe depuis déjà un siècle, dans le monde de la vie comme dans le monde de la science, c’est-à-dire la séparation entre la raison instrumentale et la vie sociale dans sa complexité. L’une impose des contraintes, des lois, des sacrifices — bref, de la culture —, l’autre n’en a cure ou résiste, par non-reconnaissance l’une de l’autre. L’univers humain est ainsi défini : à la fois chasse rituelle et parasitisme traditionnel, « c’est-à-dire » domination du monde, arraisonnement, violence faite à la Nature et aux autres hommes. Or cette violence ne peut devenir une violence salutaire qu’à l’occasion de sa résolution par une femme : Ripley, dans la quadrilogie, et la spécialiste noire des glaciers, dans Alien vs Predator. Après tant d’années, la problématique, au moins husserlienne et heideggerienne, de la crise de la raison européenne peut aboutir au spectacle d’un fags mention SF de 2004. Ce n’est pas un aboutissement inéluctable, mais il y a des fags avec un contenu déterminé par les formes que prennent aujourd’hui les spectacles de feux d’artifice. Ce film idéaltypique n’est donc qu’un simple écho hollywoodien de la problématique au moins husserlienne et heideggerienne, mais il n’empêche que c’est la technologie qui permet la réunion de ces deux moments de la vie réelle.

14.
Conclusion : ce qui apparaît à la fois dans la production et la consommation de ce film idéaltypique est une caractéristique que l’on retrouve régulièrement lorsque l’on fréquente les adolescents de milieux populaires, et les chiffres des entrées au cinéma, des locations et des ventes de DVD de fags montrent la même tendance : la technologie est l’idée, c’est-à-dire le concept (la formalisation)) + la réalité sociale (la pratique de cette formalisation) qui réunie le monde de la vie et le monde de la science. Heidegger et Husserl semblent être les faces d’une même pièce, celle de la philosophie de la tekhnê ; philosophie que je pense sociale (tension ou procès inachevable). Le second anticipait mieux l’aspect social et ludique de la technologie, aspect qui permet à tous, et surtout aux adolescents de milieux populaires, de s’approprier enfin la tekhnê du monde occidental. (Mais, pareillement, aujourd’hui, qu’est-ce que la modernité chez les paysans afghans ou mongols, sinon une pratique ségrégative (sacré) de la téléphonie mobile et de la game boy ?).

Par conséquent, j’arrive à ce résultat que la technologie, présente dans le moindre fags et les jeux vidéo, technologie réappropriée de quelques façons par les adolescents, est le support de leur imaginaire de saison. En effet, l’être social enfant, se dépliant dans un vaste symbolisme, ne peut acquérir la faculté d’imaginer qu’à partir d’une imagerie que son monde lui propose et/ou impose : la conscience individuelle ne peut éclore et s’épanouir sans un enracinement dans la conscience collective. Comme j’ai pu le montrer ailleurs (DMU, Nantes, 2004), les adolescents n’ont certes pas les instruments de la science des sociétés pour comprendre la leur, mais ils disposent d’une prescience : ils distinguent, plus ou moins bien selon leurs dispositions,  que le monde de la vie sociale et celui de la science peuvent coexister en toute harmonie — ce que souhaitait Husserl avec, certes, une philosophie spécifique et datée. Mais c’est la vie sociale, inachevable dans sa critique sur elle-même et sa reproduction, qui a le dernier mot sur les idées, comme toujours.

Dans un prochain article, partie II d’icelui, je reviendrai évidemment sur cette conclusion provisoire, critiquant ainsi l’énoncé de Durkheim que voici : « L’objet qui sert de support à l’idée est bien peu de chose, comparé à la superstructure idéale sous laquelle il disparaît et, de plus, il n’est pour rien dans cette superstructure. » (E. Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, chapitre V, § IV.)
L’exercice du pouvoir repose fondamentalement sur le triple monopole de battre monnaie, de lever l’impôt et les troupes pour défendre son territoire. La souveraineté est donc, toujours, au moins, à la fois une question de gestion des stocks d’armes, d’or et des personnels.

On peut ainsi dire que la démographie des paysans garantit celle des guerriers et des intellectuels qui garantit celle des princes de sang et des cours. Toute société qui veut pérenniser ses institutions doit donc prévoir, aux moyens d’institutions contraignantes, sa re-production : c’est l’exercice même du pouvoir que d’accumuler la force individuelle pour la rendre effective, puissante. Mais je pense tout de suite à certains d’Eastwood où la force, les rapports de force, des relations sociales, de pouvoir donc, ont pour finalité explicite l’harmonie de leur Ouest : le travail de la terre, la famille (amoureuse) et l’amitié. Bref, la communauté archaïque servie d’un fusil à pompe pour défendre son concept et celui de liberté !
 

Droits de reproduction et de diffusion réservés © LESTAMP - 2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France N°20050127-4889



 


 






Formation continue   Manifestations    Articles    E-book    Conférences   International  Newsletter   Axes de recherche    Libres opinions Charte confidentialité   Monde du travail   devenir consultant     publications   formation communication    gestion ressources humaines Formation de formateur   I  Formation communication   I  Formation management   I   Formation consultants  I Gestion du tempsI  I  Bilan des compétences  I  Art Formation ressources humaines   I   Formation gestion stress    I   Formation coaching    I  Conduite de réunion   I   Gestion des conflits   I  Ingénierie de formation Gestion de projets    I   Maîtrise des changements   I   Outplacement   I   Formation Ressources Humaines   I   Prise de parole en public  I   Certification formateurs
Orientation professionnelle   I  Devenir consultant   I  Sociologie de culture   I   Laboratoire  lestamp  I   Master culture   I  Formation management   I  Info culture
Lca consultants     I   
Formation de formateur   I    Formation gestion conflit     I    Formation communication    I     Formation coaching    I   Ressources humaines Formation management   I   Conduite de réunion  I   Formation consultants   I  Gestion stress  I  Gestion du temps  I  Devenir formateur   I  Certification formateurs Consultant indépendant  I  Ingénierie de formation Outplacement  I  Bilan de personnalité  I  Bilan de compétence Évaluation manager 360°  I  Coaching de progression  I  Stratégies internet E-commerce  I  Management internet marketing  I   Création site internet Référencement internet  I  Rédiger une offre internet Gestion de projets e-business    I   Droit des nouvelles technologies   I    Intelligence stratégique    I    Négocier en position de force   I  Conduite des changements Management de la qualité   I   Orientation professionnelle  I   Gestion ressources humaines   I   Ingénierie de formation  I  Gestion des conflits   I  Management et performances     I    Communiquer pour convaincre    I    Développement personnel   I    Intelligence émotionnelle   I   Prise de parole en public   I   Gestion stress Conduite de réunion   I    Formation coaching   I   Gestion du temps   I   Conduite des entretiens  I   Réussir sa gestion carrière    I   Communiquer pour convaincre Prospection commerciale I Formation coaching commercial  I Formation vente  I  Management commercial  I  Négociation commerciale I Responsable formation Knowledge management   I   Formation leadership  I  Recrutement consultants I  Gestion de projet internet  I Toutes les formations LCA    Formation consultant formation formateur

© Tous droits réservés LESTAMP