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Alien versus predator : quelles imageries pour quels
imaginaires ?
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David MORIN-ULMANN
Sociologie
- LESTAMP
Droits de
reproduction et de diffusion réservés ©
LESTAMP -
2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France
N°20050127-4889
ALIEN versus PREDATOR, Le Ça dans la Mathesis Universalis
... ce que les représentations traduisent, c’est la façon
dont le groupe se pense dans ses rapports avec les objets
qui l’affectent (...) les symboles sous lesquels (la
société) se pense changent suivant ce qu’elle est.
E. Durkheim,
Les règles de la méthode sociologique,
« Préface de la seconde édition ».
... il se fait de société en société, de continuels échanges
d’idées. C’est ainsi qu’une mythologie internationale se
constitua dont le grand dieu se trouva tout naturellement
être l’élément essentiel, puisqu’elle avait son origine dans
les rites de l’initiation qu’il a pour fonction de
personnifier. Son nom passa donc d’une langue dans l’autre
avec les représentations qui y étaient attachés.
E. Durkheim,
Les formes élémentaires de la vie religieuse,
« La notion d’esprits et de dieux, IV ».
Au sein de toutes ces ténèbres, la seule lueur est
l’héroïsme.
Edith Hamilton, Introduction à la mythologie nordique.
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Bibliographie
Théodore Adorno, Sur Walter Benjamin, Gallimard,
2001.
Alan F. Alford, Gods of the New Millenium, Eridu
Books, 1996.
Jean-Christophe Bailly, Traversée du nihilisme,
éditions Osiris,1994.
Renée Bouveresse, Leibniz, PUF, 1994.
Pierre Cassou-Noguès, Une histoire de machine, de
vampires et de fous, Vrin, 2007.
Bernard Convert, European Journal of Education,
« Europe and the Crisis in Science Vocations », volume 40,
N° 4, December 2005, pp 353-360.
Alfred W. Crosby, La mesure de la réalité, Allia,
2003.
René Descartes, Règles pour la direction de l’esprit,
Vrin, 1996.
Denis Duclos, Le complexe du loup-garou, La
découverte, 1994
Gilbert Durand, L’imagination symbolique, PUF, 1964.
Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de
l’imaginaire, Dunod, 1992.
Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique,
Flammarion, 1988.
Emile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie
religieuse, PUF, 2002.
Emile Durkheim, La sociologie et son domaine scientifique,
1900.
Edith Hamilton, La mythologie, « Introduction à la
mythologie nordique », Marabout, 1997 (1940).
Edmund Husserl, La crise des sciences européennes et la
phénoménologie transcendantale, Gallimard, 1976.
Gérard Klein in Ursula Le Guin, Le dit d’Aka,
Robert Laffont, 2000.
Arthur Koestler, Le cheval dans la locomotive,
Calmann-Lévy,1968.
Konrad Lorenz, L’agression, Flammarion, 1969.
Jean-François Lyotard, Encyclopédie Universalis,
« Rêve », Paris, 2004.
Ignace Meyerson, Les fonctions psychologiques et les
œuvres, Albin Michel, 1995.
David Morin Ulmann, Pour une histoire intellectuelle et
esthétique de la productivité, Projet de programme
AISLF, Nantes, 2009.
Jean-Baptiste Pontalis, Après Freud, Gallimard, 1968.
Rainer Rochlitz, Walter Benjamin Œuvres, I,
présentation, Gallimard, 2000.
Edward Sapir, Anthropologie, Minuit, 1967.
La science-fiction sert-elle à manifester,
représenter au moyen de modèles fictionnels, la
crise de la rationalité européo-occidentale
ou bien à la résoudre en donnant au « monde de la
science » non seulement de la rationalité
mais aussi du sens (dans toute sa dimension
subjective) ?... La SF, qui n’est pas une théorie du
réel au sens scientifique du terme, intervient
indirectement, mais ne modifie pas directement
le réel et n’y résout rien. Poétique de
la Science, elle décrit certains états de choses :
en tant que partie, elle se pense elle-même en
pensant la totalité, se clarifie et aboutie à
certains résultats critiques voire « théoriques »
(accumulation de possibles). Parlons de « résultats
cartographiques ». Les axiomatisations
littéraires de ce genre, ou descriptions, sont
une carte du réel, une cartographie avec toutes ses
aspérités, ses effets d’échelles et ses
imprécisions, non le réel lui-même. Avec certains
nous pensons que la SF donne du sens au système des
sciences, comme, en retour, ce système donne du sens
à la SF.
« En y réfléchissant avec plus d’attention, il me
parut enfin clair de rapporter à la Mathématique
tout ce qui en quoi seulement on examine l’ordre et
la mesure, sans avoir égard si c’est dans des
nombres, des figures, des astres, des sons, ou
n’importe quel autre objet, qu’une pareille mesure
soit à chercher. Il en résulte qu’il doit y avoir
une science générale qui explique tout ce que l’on
peut chercher concernant l’ordre et la mesure, sans
les appliquer à une matière spéciale : cette science
se désigne, non par le nom emprunté, mais par le nom
déjà ancien et reçu de Mathématique universelle,
parce qu’elle renferme tout ce qui a fait donner aux
autres sciences l’appellation de parties des
Mathématiques. »,
R.
Descartes, Règles pour la direction de l’esprit,
Vrin, 1996, p. 26, 27. « Leibniz a le premier
aperçu, précédant du reste de loin son époque,
l’idée universelle fermée sur elle-même d’une pensée
algébrique au plus haut sens du terme, l’idée d’une
« mathesis universalis », comme il
l’appelait ; il a le premier reconnu en elle la
tâche de l’avenir, alors que c’est seulement à notre
époque qu’elle s’est au moins approchée de sa
réalisation systématique. Dans la totalité et la
plénitude de son sens elle n’est rien d’autre qu’une
logique formelle développée dans toutes les
directions (et dont la réalisation, dans la totalité
propre à son essence, va à l’infini), une science
des formes-de-sens du « quelque chose » en
général, formes constructibles dans une pensée
pure, c’est-à-dire dans une généralité formelle
vide ; et sur ce fondement une science des
« multiplicités » qu’il est possible de construire
systématiquement comme étant libres de
contradictions d’après les lois élémentaires
formelles de la non-contradiction pour de telles
constructions ; enfin en son plus haut une science
de l’universum des multiplicités de ce type
imaginable en général. »,
E. Husserl, La crise des sciences européennes et la
phénoménologie transcendantale, Gallimard, 1976,
p. 52, 53. Sur la mathesis universalis, on
lira aujourd’hui La Tradition de la Mathesis
Universalis, de J.-C. Dumoncel (2002) et
Mathesis Universalis, de D. Rabouin (2009), bel
esprit qui ne cite pas le travail de Dumoncel.
D. Morin Ulmann, revue Quaderni, n°67, « The
Matrix, Le sablier de nos représentations », MSH-Paris,
2008 ; revue Lapsus, « Marxisme moral et
science-fiction, À propos de la Matrice »,
Galatasaray, Istanbul, 2010.
Lutte entre le « monde de la vie » ou Ça et « monde
de la science » : relier cette instance au « monde
de la vie » peut paraître problématique parce que
celui-ci est le monde du vécu subjectif et n’est
pas de type naturo-pulsionnel ; il est monde
conscient, intentionnel, donateur de sens. Mais leur
rapport est une intuition raisonnée, une hypothèse
heuristique.
Comme dans les séries Cube, Saw, Hostel,
etc., le sequel Alien décrit l’enfermement de
l’homme. Et dans quoi : la cité, les mathématiques,
la culture ? Toujours dans une gueule ! C’est Jonas,
Pinocchio et Geppetto dans la gueule d’une baleine !
Texte
initial laissé provisoirement pour mémoire
Ce que les représentations traduisent, c’est la façon dont
le groupe se pense dans ses rapports avec les objets qui
l’affectent (...) les symboles sous lesquels (la société) se
pense changent suivant ce qu’elle est.
E. Durkheim, Les règles de la
méthode sociologique, « Préface de la seconde édition ».
Il se fait de société en société, de continuels échanges
d’idées. C’est ainsi qu’une mythologie internationale se
constitua dont le grand dieu se trouva tout naturellement
être l’élément essentiel, puisqu’elle avait son origine dans
les rites de l’initiation qu’il a pour fonction de
personnifier. Son nom passa donc d’une langue dans l’autre
avec les représentations qui y étaient attachés.
E. Durkheim, Les formes
élémentaires de la vie religieuse, « La notion d’esprits
et de dieux, IV ».
Avertissement
On
voudra bien voir ici un travail encore inachevé,
c’est-à-dire à la fois un work in progress (passé
méthodologiquement de l’interprétation à l’explication
sociologique d’un film d’action) et un programme de
recherche dont les fondements se trouvent dans ma Thèse sur
les films d’action à grand spectacle, fags par
acronyme (pratiques sociales d’adolescents de milieux
populaires) et, plus largement, sur les pratiques
sociales de la raison dans la vie quotidienne (DMU,
Université de Nantes, 2004).
Introduction
1. Sans doute
aura-t-on immédiatement décelé dans le titre du colloque
Les sociétés de la mondialisation (LESTAMP, 2004) le
thème générique du mouvement d’expansion des idées
européennes dans les mondes (et/ou « niveaux ») successifs
de l’histoire humaine. Je parle et pars du fait que
les idées sont indissolublement des pratiques sociales et
des représentations collectives devenues individuelles —
l’inorganique devient l’organique —, et que le thème
générique de ce colloque implique le procès de
mondialisation de la société... rationnelle bourgeoise ;
et je parle d’idées européennes, et de succession dans le
temps long (au sens de patrimoine et d’un enchaînement non
téléologique), pour essayer de ne point parler d’Europe et
d’Occident, et afin d’éviter tout « substantialisme
historique » (la raison n’appartiendrait qu’à la culture qui
l’a « découverte » : cet Occident chrétien-là).
Dans le titre du colloque, on devinera encore le thème de
l’expansion de la raison européenne et de la crise de cette
raison, et, surtout, le thème attendu de la crise de cette
expansion, c’est-à-dire les rapports mondialisation
versus négation d’icelle (universalisation vs
subjectivation ou global vs local).
2. Oui, mais
alors, ce thème générique et historique, n’est-ce point
celui des formations et transformations du Capital se
subdivisant nécessairement et géopolitiquement ou, mieux,
géométriquement... Car on connaît le profil du
Capital : à la fois accumulation pour l’accumulation
et vision du monde, structuration des liens sociaux et
exploitation de l’homme par l’homme. Mais, avec Jean-Luc
Nancy, « Ce que j’appelle ici le Capital n’est pas seulement
le capitalisme en tant que tel, c’est, plus généralement, la
totalité de la mainmise et de l’arraisonnement, soit aussi
ce « vice caché de la social-démocratie » que dénonçait W.
Benjamin dans ses Thèses sur la philosophie de l’Histoire,
soit enfin et en tant qu’elle associe penchant vicieux et la
mainmise des maîtres réels dans un même mouvement, c’est la
croyance au progrès et l’idéologie du progrès, toute
la saga des constructeurs... »(Nancy, ouvrage collectif,
1994. Tout en partageant cette « définition », on regrettera
son lyrisme nietzschéen ou heideggerien, c’est-à-dire
son aspect essentiellement négatif).
3. Après tant
d’autres expressions, je propose donc celle de « capitalisme
géométrique » avec laquelle je tente de réunir l’histoire
des capitalismes (mouvements socioculturels syncrétiques qui
ne sont plus seulement continentaux mais planétaires, sans
frontières ni arrêts, sans bornes ni supports privilégiés)
fondant leur effectivité sociale sur 1) des croyances
précises de plus en plus abstraites adoptant les
caractères de la scientificité (arrogance magicienne de
l’économie en tant que science naturelle) et 2) sur
l’histoire de la géométrisation (de l’arpentage égyptien et
des mathématiques grecques à la technoscience). Dit
autrement, le capitalisme géométrique est une formule pour
énoncer et ramasser la progression lente d’un âge aux
échanges « impurs et imparfaits » (dangereux, incertains,
peu domestiques) à un âge aux échanges « purs et
abstraits » ; c’est le passage long des cultures et des
psychologies à une psychologie et à une
culture capitalistes (cf. Polanyi et Sahlins) ; c’est la
tendance à la rationalisation de la domination de la nature
(sans préjuger des faiblesses de ces processus,
d’oppositions et de résistances). Aussi, pour tout
capitaliste géomètre : à l’échelle humaine, l’économie
bourgeoise lit la langue mathématique de l’univers.
Alors, pour conclure ce propos ramassé, lorsque je parle de
capitalisme géométrique lié à la démocratisation (socio-rationalisation
de la res publica), il faut l’entendre comme
entreprise appartenant au mouvement du principium
rationis (Leibniz) et de la Mathématique universelle
(Descartes), c’est-à-dire, in fine, comme entreprise
appartenant à l’impulsion de la tekhnê occidentale.
4.
Ce thème, l’histoire du Capital comme métonymie de
l’arraisonnement du monde, pose principalement à ceux qui en
font l’analyse socio-historique les questions du culte de
l’avenir et de la foi dans le Progrès, Progrès imaginé
collectivement comme somme de tous les progrès et de toutes
les civilisations. Mais on discerne aussi d’autres antiques
questions : Qu’est-ce qui se déploie dans la Raison
européenne si ce n’est la Raison ? Y a-t-il un cheval dans
la locomotive, a ghost in the machine — un impératif
« historico-aléatoire », pour parler avec Althusser (1982) ?
Ou, l’ethos spécifiquement européen du capitalisme
géométrique annonçait-il vraiment le phénomène de
planétarisation des capitaux et des idées ? Si oui, quelle
nécessité y a-t-il à résister aux politiques
éco-énergétiques des occidents successifs, puisqu’il s’agit
d’une manifestation de la Raison souveraine[1] ?...
Enfin, quelles sont les propensions réelles de résistance
des sociétés, de toutes les formes de sociétés,
vis-à-vis de l’emprise de la mondialisation technique,
économique, occidentaliste ?... A ces questions on répondra
selon des perspectives disciplinaires. Cependant, on devrait
toujours entendre « résistance » au sens
philosophico-politique du terme, c’est-à-dire critique.
Car toute résistance est critique de l’exercice d’un pouvoir
et inversement ou, mieux, critique du pouvoir de l’exercice
d’un pouvoir.
Au moment de parler des imageries d’Alien et de Predator
5.
Maintenant, au moment de parler précisément des images et de
leur commerce, c’est-à-dire au moment de parler de l’objet
concret film d’action à grand spectacle de nos sociétés, je
sous-entends une autre question anthropologique majeure :
que font aux idées (représentations communes et
impersonnelles) les objets qui leur servent de support ?
Dit autrement, quelles imageries véhiculent quels
imaginaires ou que fait l’imagerie à l’imaginaire — entendu,
céans, que l’imaginaire est un acte et a pour définition la
faculté de produire d’une conscience individuelle sans
retenue bien que déterminée par les coordonnées
spatio-temporelles d’une conscience collective (sociogenèse
determinatio psychogenèse), et que l’imagerie a pour
définition celle d’être une partie de la conscience
collective en acte et en circulation, conscience
individuelle réflexive même lorsqu’elle « mésinterprète »
telle ou telle pensée, œuvre ou tel ou tel objet concret
appartenant à tel ou tel classe sociale (pour le sociologue,
une « mésinterprétation », en tant qu’écart, fait partie de
la définition totale de l’objet).
6.
La question plus spécifique ou métonymique ou méthodologique
de ce texte est donc la question de savoir ce que fait
l’imagerie des films d’action à grand spectacle américain à
l’imaginaire d’adolescents français. Si par imagerie on
entend une marchandise en rotation capitalistique associée à
un vaste symbolisme culturel, c’est-à-dire le fait que toute
marchandise n’existe qu’en tant qu’acte vécu socialement,
acte de production et de consommation subjectivés,
alors, on établira, premièrement, que l’imaginaire a pour
condition nécessaire et presque suffisante la
présence d’objets à échanger, à commencer par le langage,
mais, deuxièmement, que cet imaginaire n’est pas
surdéterminer par ces objets — excepté par le langage, comme
l’on sait (le langage détermine le langage et les idées
transmises et accomplies par son biais). Car le groupe ne
peut se connaître lui-même sans médiation objectale (Hegel-Marx,
Durkheim, Simmel). Ainsi l’histoire des procédés et des
gestes rituels importe-t-il toujours moins que l’histoire de
la nécessité du groupe de s’y consacrer.
7.
Conclusion : la production de la production (par exemple
l’industrie du cinéma) d’une marchandise mondiale (comme le
film d’action) est certes complexe, mais bien moins que son
usage concret et sa réception sociale enracinée dans un
contexte culturel prégnant. En d’autres termes,
l’investissement symbolique dans une marchandise culturelle
est dialectiquement proportionnel à son « autorité morale »,
c’est-à-dire à la somme des déterminations et des intérêts
sociaux de tous ceux qui la partagent. Je rappelle, bien
après Durkheim, qu’un objet doté d’autorité morale ou de
puissance morale sur nous, c’est n’importe quel objet de
notre univers, échangé, selon des habitudes
(socioculturelles), dans un mouvement de reconnaissance
effective au sein d’un groupe qui se connaît et se reconnaît
par et dans cet objet et sa médiation
respectée. Cet objet doué d’une intensité ou d’« une
énergie psychique d’un certain genre est immanente (et)
toute spirituelle ».
8.
Ce texte aurait dû répondre à la question de savoir s’il
existe des faits de résistance et/ou de diplomatie de la
« société adolescente » face à la mondialisation des
imageries. Or j’ai répondu à cette question dans ma thèse
d’ethnosociologie concernant l’usage et la réception des
films d’action à grand spectacle par une cinquantaine
adolescents d’origines populaires (DMU, Université de
Nantes, 2004). Ce que je veux expliquer aujourd’hui c’est
que le fond d’un idéal-type se voit
déterminé par sa forme technologique — le langage
ordinaire et quotidien de la technique. Je veux me servir
d’un fags idéaltypique américain pour faire comprendre à
quel point « le monde de la vie » essaie de retrouver le
« monde de la science », pour parler avec Husserl, essaie de
retrouver son unité fondatrice. Pour ce faire, je m’en vais
commenter Alien versus Predator de Paul Anderson,
sorti en salle à la fin octobre 2004. Si ne m’en tenais
strictement à la problématique de ma thèse, je devrais
répondre à la double question : Alien versus Predator
ou AVP, comme disent les amateurs, « c’est quoi » et
« ça fait quoi » ? Mais, comme je viens de l’expliquer, je
ne répondrai qu’à la première question dans ce premier
article.
Le Ça dans la Mathesis
9.
Lors de l’analyse d’un tel fags, si l’on veut bien avoir une
attitude critique sérieuse envers ce produit de l’industrie
culturelle, on peut lui donner comme sous-tire : AVP ou
le Ça dans la Mathesis universalis. Car, et je vais le
montrer, l’Alien apparaît comme la manifestation
physico-filmique du ça freudien rongeant de
l’intérieur les « méga-machines » fabriquée par les Hommes
et les Predators. Plus exactement, mon hypothèse de travail
est : la représentation cinq fois exposée, de 1979 à 2004,
de l’Alien est une représentation artistique, c’est-à-dire
formelle, du monde de la vie résistant à la
domestication et à la mécanisation. Autrement dit, et de
façon plus large, le contenu de vérité des films de
Science-Fiction, contenu qui les précède, cherche à
s’exposer sous de multiples aspects, et différentes
couleurs, jusqu’à se réaliser dans certaines œuvres tant
industrielles qu’esthétiques, donc sous des formes
déterminées par l’épistémè du moment (j’ai envie de
dire, du mode de production...). Je pense qu’à ce titre
AVP est une réussite, au sens formel, parce qu’à la fois
exposition artistique du contenu de la lutte entre le monde
de la vie et le monde de la science, fags sans prétention
(tout de même 60 millions de dollars de budget) « fun » pour
des milliers d’adolescents férus de « baston héroïque ».
AVP, certes comme d’autres fags mention SF, expose donc
au monde de ses spectateurs ce que ceux-ci pressentent,
expliquent ou témoignent : la séparation profonde entre le
monde de la raison scientifique et celui de leur vie
quotidienne. Paul Anderson, en prenant pour public cible les
amateurs de jeux vidéo et en reprenant pour son scénario une
bande dessinée faisant s’affronter deux personnages
franchisés et mythiques du cinéma hollywoodien, présente,
une nouvelle fois, l’antagonisme entre foi et
crainte en la raison occidentale. Depuis Husserl, la
question reste la même : qui va gagner ? Les premières
images de la bande-annonce du fags avertissent « C’est
notre planète... C’est leur guerre. », tandis que les
dernières s’achèvent sur ce commentaire : « Quel que soit
le vainqueur... Nous serons tous perdants. »
Alien
et Predator, deux espèces de chasseurs sophistiqués
10.
L’Alien est un hyper parasite intelligent, la trace d’un
indomptable dans l’Univers, comme on parle de la trace
d’H2O. Ce xénomorphe est le concept même de la sauvagerie
puisqu’il n’a aucune tekhnê pour assouvir ses fins,
bien que plus malfaisant que toutes les civilisations
techniciennes réunies, parce que plus efficace dans
l’art de dominer le monde — c’est-à-dire de le
transformer à son image : il dévore ses proies en s’y
inséminant. Voilà pourquoi tant d’hommes, financés par un
lobby militaro-industriel, et obsédés par sa puissance
militaire, périront en essayant de le capturer ou de le
dresser. Il ressort d’Alien 4 et du film de Paul
Anderson que la reine est d’origine arachnide, mais qu’elle
prend sa forme structurelle à l’ADN de sa proie. L’Alien
peut donc devenir humanoïde, carnivoroïde, bovinoïde ou
encore « predatoroïde » selon qu’il s’introduit dans
l’enveloppe et les entrailles de ses victimes carbonées.
L’un des personnages d’AVP parlera de serpent.
En effet, l’Alien, c’est cela : le cheval dans la
locomotive, un dragon dans les galeries de la terre et
surtout celles de la chair du monde. Une chair pour se
reproduire et une chair pour (se) produire un monde. Or,
dans la quadrilogie Alien, la chère mère c’est Ripley,
personnage principal de la série, grande femme mécanicienne
de navires spatiaux. Or Ripley, c’est l’homme multiplié par
trois : 1) le Héros qui se dégage seul de l’épreuve que les
Dieux (le scénario-destin) lui ont imposé, 2) le Genre
Humain que rien ne peut mieux exhiber que le corps d’une
belle reproductrice, et 3) un clone mutant ou l’avenir de
l’espèce des Aliens (Ripley se sacrifie, dans le troisième
opus, possédée qu’elle est par une reine ; le complexe
militaro-industriel s’empresse alors de la cloner pour
acquérir la reine assassinée). Ripley deviendrait alors à la
fois une mère mortifère et dominatrice et une mère
maternelle et protectrice, voire possessive.
L’alliance des deux est très moderne puisque ce cinéma
identifie tous les dieux en un seul : les Grecs (qualités
variées) et l’Hébreux (vengeur et possessif). Notre
modernité a cela de plaisant qu’elle joue avec tous les « objouets »
que lui charrie les vagues hautes de l’Histoire, et cela de
déplaisant qu’elle ne dit rien de plus que les sociétés
archaïques et antiques (cf. E. Durkheim, J.-P. Voyer,
M. Sahlins, J. Pouillon). Hegel, dans son Esthétique,
disait déjà que la troisième période de l’art, le
romantisme, commençait avec le Christ et que cette période
n’était toujours pas terminé à son époque (mort en 1831).
Mais le grand apport de la femme guerrière dans les
représentations collectives actuelles, c’est de ne pas
magnifier la violence, mais d’en faire un moyen pour aller
plus loin. Si l’on veut bien souffrir cette métaphore, la
violence au masculin est une violence de pure « érection »
suivie d’« éjaculation », alors que celle des films de
« femmes de combat » est toujours une violence de
rédemption, d’amour et de sacrifice, de retour à la paix
harmonieuse[2]. Il s’agit en un
mot d’une violence nécessaire au nom de la collectivité.
Et de fait, la représentation collective de combattante
apparaît plutôt comme éthique, et celle du combattant plutôt
comme esthétique.
Dans le cadre des imageries, voilà une différence ! La femme
représentée peut, parce qu’elle est l’origine du monde,
le fond, devenir ce qu’elle veut, esthétique ou éthique,
purement esthétique, elle restera le fond. L’homme
représenté est plus pauvre et doit trouver le fond,
l’éthique, pour s’affranchir de ses pulsions grâce à la
culture rationalisée, par exemple. L’Alien est donc comme un
sexe tueur : il consomme son environnement, et Ripley
une réponse au « Ça consommateur » : elle incarne la Loi du
monde pour qu’il tienne debout : l’universel-mère est
supérieur à la prolifération des particuliers-mâles.
L’universel maintient tandis que les particularités
séparent. D’où le dilemme de la fin du quatrième épisode :
Ripley doit-elle tuer cette chose particulière dont
elle procède étrangement (elle est quand même sa grand-mère
hybride) ou la sacrifier au nom du Genre Humain
(l’universel, la conscience). La réponse n’est facile que
pour un humain : confère le film et la sauce à laquelle la
chose est « dévorée par l’espace ».
11.
Quant au Predator. Il est, lui, comme un jumeau précoce et
géant de l’Homme, à la fois surdoué et autiste dans la
violence. Toute sa tekhnê, c’est-à-dire toute son
histoire civilisationnelle, n’aboutie qu’à la traque
jouissive de chasseurs inférieurs. Mais il ne tue ni femme
ni enfant, sauf s’ils sont armés. Les deux films Predator
semblent donc vouloir établir un principe universel : la
technique n’est qu’une démonstration de force de la vie
putrescible, une sorte de magnifique et téméraire
potlatch, une expression essentielle de la liberté de
l’esprit, donc de la liberté de dominer son environnement.
Les Predators apparaissent alors comme des créatures aux
atours virils, membres d’une société guerrière très
hiérarchisée dont la civilisation a, depuis dix mille ans,
découvert le voyage dans l’espace. Cependant, leur
technologie avancée semble n’avoir pour finalité sociale que
la sophistication de mœurs rituelles. Leurs chasses sont en
effet des rituels de passage pouvant finir par la mort du
novice.
12.
Le contexte du fags AVP, son gros œuvre, se
situe en plein Antarctique à 700 mètres sous la banquise.
Les satellites d’un milliardaire de la technologie, type
Bill Gates, y découvrent une ancestrale pyramide. Celle-ci a
les aspects métissés des civilisations égyptiennes,
cambodgiennes et précolombiennes. On apprend donc que les
Predators furent nos premiers Dieux, colonisateurs et
civilisateurs. Et les hiéroglyphes présents sur le
monumental édifice établissent une langue commune aux trois
civilisations bâtisseuses. L’argument du fags AVP est
simple : les Predators, adorés comme des Dieux depuis des
millénaires, reviennent faire des chasses rituelles ou
initiatiques tous les cents ans. A chaque passage, la proie
vénérée est une colonie d’Aliens. La très haute technologie
des Predators maintient donc une reine sous cryogénisation
pour préparer sa ponte et la traque festive. Le vif de
l’affaire, c’est-à-dire les ôtes parasités par des Aliens,
pour qu’ils se reproduisent en nombre, sont des élues
humains sacrifiées de chaque civilisation. Avec les fags
précédents, nous savions déjà que les Predators venaient
rendre visites à nos soldats depuis le XVIe siècle, depuis
que les hommes possédaient des arquebuses (cf. Predator
II). Mais, dans la pyramide découverte et infestée en l’An
de Grâce 2004, point de sacrifiées volontaires cette fois :
il s’agit d’une troupe d’une dizaine de scientifiques
conduit à la fois par une experte en milieu glacier et
quelques gros bras aux ordres du milliardaire. Ce dernier a
d’ailleurs le visage vieillissant de l’androïde Bishop,
second personnage central de la quadrilogie Alien
(sorte de Judas androïde).
Le combat des Titans
13.
L’affrontement entre ces deux adversaires titanesques peut
donc apparaître comme la manifestation de ce qui existe
depuis déjà un siècle, dans le monde de la vie comme dans le
monde de la science, c’est-à-dire la séparation entre la
raison instrumentale et la vie sociale dans sa complexité.
L’une impose des contraintes, des lois, des sacrifices —
bref, de la culture —, l’autre n’en a cure ou résiste, par
non-reconnaissance l’une de l’autre. L’univers humain est
ainsi défini : à la fois chasse rituelle et parasitisme
traditionnel, « c’est-à-dire » domination du monde,
arraisonnement, violence faite à la Nature et aux autres
hommes. Or cette violence ne peut devenir une violence
salutaire qu’à l’occasion de sa résolution par une femme :
Ripley, dans la quadrilogie, et la spécialiste noire des
glaciers, dans Alien vs Predator. Après tant
d’années, la problématique, au moins husserlienne et
heideggerienne, de la crise de la raison européenne peut
aboutir au spectacle d’un fags mention SF de 2004. Ce n’est
pas un aboutissement inéluctable, mais il y a des
fags avec un contenu déterminé par les formes que prennent
aujourd’hui les spectacles de feux d’artifice. Ce film
idéaltypique n’est donc qu’un simple écho hollywoodien de la
problématique au moins husserlienne et heideggerienne, mais
il n’empêche que c’est la technologie qui permet la réunion
de ces deux moments de la vie réelle.
14.
Conclusion : ce qui apparaît à la fois dans la production et
la consommation de ce film idéaltypique est une
caractéristique que l’on retrouve régulièrement lorsque l’on
fréquente les adolescents de milieux populaires, et les
chiffres des entrées au cinéma, des locations et des ventes
de DVD de fags montrent la même tendance : la technologie
est l’idée, c’est-à-dire le concept (la
formalisation)) + la réalité sociale (la
pratique de cette formalisation) qui réunie le monde de la
vie et le monde de la science. Heidegger et Husserl semblent
être les faces d’une même pièce, celle de la philosophie de
la tekhnê ; philosophie que je pense sociale
(tension ou procès inachevable). Le second anticipait mieux
l’aspect social et ludique de la technologie, aspect qui
permet à tous, et surtout aux adolescents de milieux
populaires, de s’approprier enfin la tekhnê du monde
occidental. (Mais, pareillement, aujourd’hui, qu’est-ce que
la modernité chez les paysans afghans ou mongols, sinon une
pratique ségrégative (sacré) de la téléphonie mobile et de
la game boy ?).
Par conséquent, j’arrive à ce résultat que la technologie,
présente dans le moindre fags et les jeux vidéo, technologie
réappropriée de quelques façons par les adolescents, est le
support de leur imaginaire de saison. En effet,
l’être social enfant, se dépliant dans un vaste symbolisme,
ne peut acquérir la faculté d’imaginer qu’à partir d’une
imagerie que son monde lui propose et/ou impose : la
conscience individuelle ne peut éclore et s’épanouir sans un
enracinement dans la conscience collective. Comme j’ai pu le
montrer ailleurs (DMU, Nantes, 2004), les adolescents n’ont
certes pas les instruments de la science des sociétés
pour comprendre la leur, mais ils disposent d’une
prescience : ils distinguent, plus ou moins bien selon
leurs dispositions, que le monde de la vie sociale et celui
de la science peuvent coexister en toute harmonie — ce que
souhaitait Husserl avec, certes, une philosophie spécifique
et datée. Mais c’est la vie sociale, inachevable dans sa
critique sur elle-même et sa reproduction, qui a le
dernier mot sur les idées, comme toujours.
Dans un prochain article, partie II d’icelui, je reviendrai
évidemment sur cette conclusion provisoire, critiquant ainsi
l’énoncé de Durkheim que voici : « L’objet qui sert de
support à l’idée est bien peu de chose, comparé à la
superstructure idéale sous laquelle il disparaît et, de
plus, il n’est pour rien dans cette superstructure. » (E.
Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse,
chapitre V, § IV.)L’exercice
du pouvoir repose fondamentalement sur le triple monopole de
battre monnaie, de lever l’impôt et les troupes pour
défendre son territoire. La souveraineté est donc, toujours,
au moins, à la fois une question de gestion des stocks
d’armes, d’or et des personnels.
On peut ainsi dire que la démographie des paysans garantit
celle des guerriers et des intellectuels qui garantit celle
des princes de sang et des cours. Toute société qui veut
pérenniser ses institutions doit donc prévoir, aux moyens
d’institutions contraignantes, sa re-production : c’est
l’exercice même du pouvoir que d’accumuler la force
individuelle pour la rendre effective, puissante.
Mais je pense tout de suite à certains d’Eastwood où la
force, les rapports de force, des relations sociales, de
pouvoir donc, ont pour finalité explicite l’harmonie de
leur Ouest : le travail de la terre, la famille
(amoureuse) et l’amitié. Bref, la communauté archaïque
servie d’un fusil à pompe pour défendre son concept et celui
de liberté !
Droits de
reproduction et de diffusion réservés ©
LESTAMP -
2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France
N°20050127-4889
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