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L'immigration en Afrique noire dans le contexte de la mondialisation


 

ESOH ELAME
Docteur en géographie
Chercheur à l'Institut de Géographie Alpine de Grenoble - Consultant en Ingénierie de projets européens

Droits de reproduction et de diffusion réservés © LESTAMP - 2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France N°20050127-4889



L’objet de cette modeste étude aux prétentions encore exploratoires répond au souci de combler des lacunes dans la lecture de la problématique de l’immigration en Afrique noire dans le contexte de la mondialisation. Cette étude aborde la circulation migratoire en Afrique suivant trois grandes tendances: la migration intra-continentale; la migration des occidentaux en Afrique et la circulation migratoire des asiatiques en Afrique. L’examen de ces trois tendances nous permet de comprendre quelles réalités se cachent derrière le terme migration en Afrique noire. Afin de ne pas rester théorique, nous avons choisi d’étudier la circulation migratoire des chinois au Cameroun, en illustrant les facteurs et modalités qui caractérisent cette forme spécifique de migration.

Si de tout temps les hommes se sont déplacés, d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre (Badie B, Winthol de Wenden C.,1994 – Badie B, Smouts M.C.,1992 – Dumont G.,1995) il faut tout de même souligner que de manière générale, le phénomène migratoire a été jusqu’ici étudié et présenté par les chercheurs, en fonction des préoccupations occidentales. D’une manière générale, les études sur l’immigration (Guiraudon. V.,2000 – Lochak D.,1985 – Todd E.,1994 – Wihtol De Wenden C.,1999, etc), ne tiennent pas compte de la complexification et de l’internationalisation du phénomène. Elles n’ont jamais permis d’envisager les migrations européennes vers l’Afrique ou l’Asie. Ce qui renvoie d’ailleurs au  problème des représentations[1] sur l’immigration.

L’objet de cette étude exploratoire est de proposer une nouvelle grille de lecture du phénomène migratoire en Afrique noire dans le contexte de la mondialisation. Nous essayons de montrer que les phénomènes de mobilité et de circulation des hommes en Afrique noire sont d’autant complexes qu’en occident. Nous montrons que l’Afrique noire aussi a ses migrants blancs, noirs, clandestins et en situation régulière. Pour mieux illustrer nos propos, nous avons choisi d’examiner le cas des migrants chinois au Cameroun en illustrant les facteurs et modalités qui les caractérisent.


Le phénomène migratoire en Afrique noire: une problématique nouvelle ?

Le phénomène migratoire en Afrique noire n’est pas une problématique nouvelle. Pratiquement tous les peuples de l’Afrique noire se sont mis en place et se sont structurés en communautés ayant un patrimoine identitaire commun par des phénomènes migratoires plus ou moins long et laborieux comme le démontre plusieurs études (M’Bokolo Elikia.,1996 - Nurse Derek & Philippson Gérard.,2003). Ces migrations qui ont façonné l’Afrique noire se sont faites le plus souvent de manière diffuse, par hameau, suivant les saisons, de façon planifiée ou non. En dehors de cette  dynamicité migratoire interne, l’Afrique a connu depuis des siècles plusieurs autres formes de migrations. Nous citerons principalement: la présence des négriers musulmans en Afrique noire dans le but d’alimenter la traite arabe, la présence permanente des négriers occidentaux en Afrique dans le cadre du commerce triangulaire, l’immigration pré-coloniale et coloniale et enfin l’immigration post-coloniale. Ces quatre formes de migrations à des moments différents, ont contribué à modifier de manière significative le tissu socioculturel de l’Afrique noire.


La Traite arabe et les migrations en Afrique

Afin d’avoir une pertinente perception de l’immigration en Afrique noire, il faut partir de la Traite arabe qui a commencé en 652 pour se terminer au XXe siècle, conduisant à un déplacement forcé d’un contingent important de noirs vers les pays arabes. Plusieurs travaux sur la Traite arabe et particulièrement ceux de Ralph A.Austen(1979) estiment à plus de 17 millions le nombre de noirs africains qui auraient été razziés et vendus par les négriers musulmans. Marchands arabes, berbères, perses côtoient voyageurs et philosophes musulmans animés par l’envie d’islamiser les populations locales. Plusieurs recherches  (Pierre Marty.,1920 – Vincent Monteil.,1964) concordent que durant la période de la Traite arabe, l’Afrique sahélienne se partage entre d’importants empires qui se convertissent à Islam et certains qui continuent à résister. Les vieux manuscrits découverts à Tombouctou dont certains remontent au XIII siècle (Jean-Michel Djian.,2004 - Yves Boutroue.,2004 - Ismael Diadié, Manuel Pimentel.,2004 - Jacques Giri.,1994), montrent bien que la période de la traite arabe se caractérise par une interaction continue entre le commerce, la connaissance et l’islamisation. Ces manuscrits pour la plupart arabes qui constituent pour Tombouctou et le Mali un patrimoine indéniable au service de l’Afrique, sont aussi une source qui confirme le lien qui a toujours existé durant cette époque entre commerce des esclaves et islamisation.

Le véritable début de l’histoire de l’immigration en Afrique commence donc avec les premières caravanes transsahariennes de la traite arabe disposant d’une présence régulière et très active de négriers et négociants musulmans. La traite arabe, de part sa structuration, son caractère international, ses ramifications dans l’ensemble du monde musulman, ses finalités, son ampleur et sa durée, doit aussi être considérée comme un processus migratoire encadré, assez stable et continu des négriers musulmans en Afrique noire.


La place de la Traite négrière dans le processus migratoire en Afrique

A
coté de la traite orientale, il y a aussi la traite atlantique. Comme le témoignent plusieurs recherches (Pétré-Grenouilleau Olivier.,1996, 1997 - Butel Paul.,1974 - Unesco.,1979 - Daget Serge.,1988 - Daget Serge, Renault François.,1985 - Deveau Jean-M.,1994), la traite atlantique fut une exploitation humaine planifiée, spécialisée dans le commerce des noirs d’Afrique et ayant permis l’emploi massif des esclaves à des tâches productives comme l’agriculture, les mines, génératrices de forts profils. Elle a été comme la traite orientale, une forme de processus migratoire forcée qu’ont subies les noirs africains. Elle a aussi été une forme de migration des négriers occidentaux vers l’Afrique qui  pouvaient durer quelques semaines, une saison, quelques années, le temps de mettre en place un réseau structuré de collecte d’esclaves, d’assurer l’organisation et le déroulement des expéditions des esclaves. Cela dit, la littérature sur l’esclavage, n’accorde pas une importance sur la vie quotidienne des négriers en Afrique. Elle ne nous fournie pas des données statistiques pertinentes sur leur nombre. On passe de façon silencieuse sur les destinées personnelles de ces hommes qui pour des raisons multiples et condamnables, ont passé une grande partie de leur vie au contact des populations africaines. Pourtant une lecture de la traite négrière comme processus migratoire des négriers en Afrique peut permettre d’apporter des nouvelles informations jusqu’ici pas encore relevées sur la traite atlantique. On ne doit donc pas perdre de vue que la traite négrière a été aussi une forme de migration vers l’Afrique qui correspond à une épaisseur chronologique précise de l’histoire de ce continent.


Les migrations pré-coloniales et coloniales en Afrique subsaharienne

En dehors des migrations générées en Afrique par la traite arabe et la traite atlantique, l’Afrique a connu d’autres formes de migrations pré-coloniales comme celle des missionnaires et des explorateurs (Mungo Park, Baker, Flatters, René Caillié, Richard Burton, John Speke, David Livingstone, Henry Stanley, Savorgnan de Brazza, etc). On citera aussi l’installation en 1652, des premiers colons néerlandais au Cap, territoire actuel de l’Afrique du Sud, sans oublier les juifs du Mali (Jocob Oliel.,1997 – Ismael Diadé Haidara.,1999).


L’immigration coloniale dans les pays de l’Afrique subsaharienne est un domaine ouvert de la colonisation qui n’a pas jusqu’ici été abordée. Les européens ont résidé de manière temporaire ou permanente dans les colonies, introduisant des habitudes, des pratiques, des styles et modes de vie qui ont considérablement modifiés le tissu culturel, social,
économique et écologique des territoires occupés. La présence des colons comme acteur dynamique de la politique impérialiste au service de la métropole était un acquis qui s’est consolidé par un déplacement important d’hommes, de femmes et d’enfants. La présence des colons en Afrique a contribué à limiter les migrations internes, à figer les communautés, à façonner une pseudo identité nationale, à délimiter les frontières sur des critères à la fois arbitraires et abstraits qui ne tiennent pas compte des éléments culturels et interculturels. Comment donc expliquer que l’histoire des colons n’a pas suscité un grand nombre de travaux historiques sur l’immigration en Afrique? Comment expliquer que la lexicographie relative au phénomène colonial ne parle pas de la circulation migratoire des colons en Afrique? Comment expliquer l’absence du mot migration dans la lexicographie utilisée par les chercheurs, les  politiques et même les organes de presse quand on parle de la colonisation en Afrique? Comment expliquer l’absence de références scientifiques qui abordent la problématique de la migration coloniale en Afrique aussi bien sur le plan historique que sur le plan économique et culturel? Pourquoi ne parlons nous pas des migrants coloniaux de la deuxième, troisième et quatrième génération en Afrique noire? N’est-il pas important d’interroger la colonisation sur le phénomène migratoire qu’il a engendré de l’occident vers l’Afrique à l’aide de nouveaux outils conceptuels? Quel regard faut-il porter sur la diaspora occidentale issue de la colonisation en Afrique? A ce propos, on note une pauvreté voire une absence de travaux scientifiques sur le devenir des familles issues de l’immigration coloniale en Afrique noire. Pourtant certaines de ces familles qui ont accepté de rester dans les anciennes colonies après les indépendances, sont à leur troisième voire quatrième génération. Leur histoire est celle du pays qui les accueille.

Une relecture des sources dont disposent les historiens sur la colonisation est plus que jamais indispensable aujourd’hui. Elle doit se faire dans une perspective de restituer à l’opinion publique certains aspects de la colonisation qu’on ne retrouve pas dans la bibliographie actuellement. Nous citerons par exemple  la perception de la colonisation comme un projet migratoire qui s’est traduit pour certains comme une migration forcée dans le but de servir la métropole et pour d’autres, comme un choix individuel. Comprendre les conditions de départ des migrants coloniaux, connaître leurs histoires et les motivations qui les ont poussées à migrer en Afrique, comprendre les images et opinions qu’ils avaient eux-mêmes de l’Afrique et de leurs missions dans ce continent, connaître les parcours pluriels de ces migrants coloniaux, comprendre les modalités de retour et les choix délibérés des migrants coloniaux de rester en Afrique noire, nous semble primordial pour une lecture humaine de la colonisation. Cela permet de restituer aux hommes qui ont vécus ce processus migratoire, leurs histoires individuelles de migrants coloniaux qui ont été jusqu’ici embringuées et enfermées dans les représentations sociales et scientifiques de la colonisation.


L’immigration néo-coloniale : le cas des français

Le processus de décolonisation de l’Afrique noire s’est accompagné dans la majorité des cas par la mise en place des structures néo-coloniales modernes permettant à l’occident de conserver d’importants avantages économiques dans les anciennes colonies. Le néo-colonialisme a conduit à une migration importante d’occidentaux dans les anciennes colonies africaines. Beaucoup de ces migrants occidentaux travaillent dans des entreprises multinationales parfois indexées comme co-responsables des coups d’états militaires, des guerres civiles, et apportant un soutien aux dictatures en place.  C’est le cas de l’entreprise Elf-Aquitaine et de ses multiples filiales africaines. Elle assure une présence multiforme et géostratégique de la France en Afrique dans les domaines économiques et financiers. En outre, elle  entretient de très bons rapports au plus haut niveau avec les dirigeants de plusieurs pays africains (Bayart Jean-François.,1989 - Ford Neil.,2002 - Lethier Pierre.,2001 - Verschave François-Xavier.,1998 - Verschave François-Xavier.,2000). C’est aussi le cas de bien d’autres sociétés françaises présentes sur le continent africain tels les groupes Bouygues, Alcatel-Alsthom, Bolloré, PMU, etc.

Plusieurs migrants français dont la plupart ont été recrutés en France, travaillent dans les pays africains essentiellement pour les intérêts des firmes françaises. Au sein de leurs entreprises, les méthodes de travail sont rigoureusement françaises et ne tiennent pas souvent compte des valeurs culturelles locales. La stratégie de communication utilisée dans ces entreprises est calquée sur le modèle français et ne fait appel à un véritable dialogue interculturel. Il en est de même pour l’organisation du travail et du management des ressources humaines. A cela s’ajoutent d’autres pratiques dissuasives et parfois dégradantes qui ne correspondent pas aux valeurs françaises et rappellent impunément l’époque coloniale.

On peut constater qu’il y a une différence notoire entre les migrants français travaillant pour les structures néo-coloniales et ceux qui ont fait le choix délibéré de venir s’installer dans un pays africain pour des raisons de convictions personnelles. La différence s’observe dans la volonté de vouloir s’intégrer dans le pays d’accueil. Les premiers parlent difficilement les langues locales, utilisent les méthodes coloniales du pouvoir, ne fréquentent pas les populations locales en dehors de ceux qui ont un pouvoir d’achat élevé et qui partagent les mêmes intérêts économiques qu’eux. Ils ne sont intéressés qu’au profil, n’ont pas de respect pour les valeurs traditionnelles, abusent de leur pouvoir. Ce sont eux qui donnent une image négative de l’occident et en particulier des français aux populations locales qui n’acceptent plus ce zèle. Les deuxièmes fréquentent les populations locales, mangent comme les locaux, s’habillent parfois comme les locaux, se marient avec les locaux, parlent les langues locales et démontrent leur volonté de se sentir concernés par les difficultés que rencontrent les populations autochtones.

Dans l’ensemble des pays de l’Afrique subsaharienne, cette migration néo-coloniale se caractérise par un manque de volonté de vouloir s’intégrer dans les pays d’accueil. La démarche utilisée est celle du communautarisme qui se caractérise par la mise sur pied des structures qui séparent et différencient les français des autochtones. Ainsi nous avons les écoles françaises dans le pays d’accueil qui ne sont pas ouvertes à tous puisque les frais d’inscription pour les nationaux ne sont accessibles qu’aux riches, les clubs privés, les centres de loisirs, etc. Les migrants français se constituent en un bloc qui peut facilement devenir un potentiel cible de discrimination à caractère racial. Ils ne se considèrent pas comme des migrants ceci d’autant plus que la presse française et celle du pays d’accueil, les institutions françaises, et les chercheurs utilisent les expressions « ressortissants français, coopérants, expatriés, opérateurs économiques, etc). Ils ne s’investissent pas dans la  vie culturelle, sociale et politique du pays qui les accueille dans le but de s’approprier d’une nouvelle culture.  Ils s’auto-excluent et comptent trop sur l’intervention des institutions françaises (ambassades, présidence française, armée française, etc). Dans la majorité des cas, on ne note pas une volonté de la part des migrants français en Afrique de se mélanger aux autochtones et de construire avec eux, une société plus équitable, socialement acceptable. A force de vouloir rester français au Cameroun, Français en Côte d’Ivoire, Français au Gabon, les migrants français ne militent pas pour une société interculturelle dans les pays africains mais plutôt pour une société multiculturelle et communautaire. Ils ne militent même pas pour le modèle d’intégration à la Française à savoir l’assimilation puisqu’ils se positionnent toujours comme culture dominante, culture de référence, culture civilisatrice dans des pays qui les accueillent et ayant pourtant un patrimoine culturel bien riche et diversifié.

Pourtant si nous prenons le cas des libanais en Côte d’Ivoire, nous constatons que nous avons affaire à une communauté forte importante de plus de 500 000 personnes qui cherchent à s’intégrer dans le pays d’accueil. Cette communauté ne compte pas sur l’aide des institutions libanaises pour s’affirmer en Côte d’Ivoire. Il n y a pas une armée libanaise installée en Côte d’Ivoire pour les protéger. Les membres de cette communauté parlent les langues locales, se sentent ivoiriens, jouent au football dans le championnat de première division ivoirien, etc. On les rencontre dans toutes les professions et pas seulement celles qui sont économiquement rentables. Les ivoiriens d’origine libanaise sont dans la scène politique comme conseillers municipaux, conseillers de ministres, ministres, etc. Les libanais de la deuxième et troisième génération en Côte d’Ivoire se sentent enracinés dans cette nation et contribuent sur le plan économique, social et politique au développement de la Côte d’Ivoire. Bien que beaucoup reste encore à faire dans leur processus d’intégration et de participation effective au processus de prise de décision, nous pouvons dire que contrairement aux migrants français, les libanais affichent une réelle volonté de vouloir s’intégrer dans la société ivoirienne.


La nouvelle tendance de l’immigration en Afrique noire

L’Afrique Subsaharienne dont il est question dans cette étude, a ses immigrés. Comme le souligne Nkené Blaise-Jacques (2000), « l’intensification des flux migratoires observée dans le monde depuis deux siècles n’a pas épargné l’Afrique. Et comme un peu partout, les principaux pôles d’attirance des étrangers dans ce continent sont les villes, c’est-à-dire les lieux où les investissements et le développement sont le plus manifestes ». Le phénomène contrairement à ce qu’on peut croire, acquiert une importance particulière dans certains pays comme l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Cameroun, le Nigeria. Ces vagues migratoires internes à l’Afrique sont de plus en plus importantes et portent avec elles des problèmes liés à l’intégration. Pour cela, deux considérations importantes sont à faire : la première est qu’il ne faut donc pas que les images fortes et significatives des sans-papiers de l’église Saint-Bernard, le débarquement des migrants de l’Afrique subsaharienne dans les côtes italiennes et espagnoles par les navires occultent la réalité en faisant oublier que l’Afrique noire aussi a sa réalité de l’immigration, elle a ses débarquements et ses sans papiers. La deuxième considération est qu’il faut toujours avoir à l’esprit que la problématique de l’immigration en Afrique subsaharienne concerne toutes les aires géographiques. On doit pour cela éviter de faire une stigmatisation et de se concentrer sur la réalité de l’Afrique de l’Ouest comme si elle constituait à elle seule, le baromètre de lecture des conditions de vie en Afrique. Justement à ce propos, Nkené Blaise-Jacques (2000) met en évidence cette habitude de « la surmédiatisation de la question touareg à Bamako et à Niamey, celle des banayamulengue à Kinshasa mise sous les feux de rampe de l’actualité il y a quelques temps, et, plus récemment, la question des immigrés burkinabés à Abidjan ». Cette importante médiatisation selon Nkené (2000) « a largement occulté l’existence des phénomènes analogues à l’intérieur du continent africain, réduisant ainsi de manière considérable le champ des savoirs sur la question ». Ceci est d’autant vrai que le problème des migrants nigérians au Cameroun, au Niger, au Bénin se pose tout comme la présence des migrants béninois au Cameroun, la présence des migrants camerounais, nigériens et nigérians au Gabon, la présence des migrants nigérians et congolais en Afrique du Sud, etc. Le problème est donc vaste et complexe et concerne aussi la circulation migratoire des occidentaux, des asiatiques et des arabes en Afrique d’autant plus que des études spécifiques concernant la migration des non africains en Afrique font défauts.


Les migrations intra-continentales

Que ce soit au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Gabon, en Afrique du Sud, les pays africains sont bien confrontées à un processus migratoire interne au continent qui ignore les frontières héritées de la colonisation, ne constituant véritablement pas des barrières étanches.

La nouvelle structuration des migrations intra-continentales en Afrique subsaharienne
Les migrations transnationales en Afrique noire peuvent se structurer en cinq logiques différentes:

Le premier cas concerne ce que Bernard Tallet (1999) appelle les mobilités traditionnelles qui affectent certains groupes sociaux. Il cite le cas des Peuls, éleveurs transhumants à la recherche de pâturages et fondateurs de théocraties militaires, les pêcheurs bozos qui, depuis le delta intérieur du fleuve Niger au mali, exercent leur activité autour des Grands Lacs et des barrages en Afrique de l’Ouest. Il prend aussi l’exemple des commerçants dont les langues parlées constituent quelques-unes des langues véhiculaires de l’Afrique noire, d’origine dioula en Afrique de l’Ouest ou haoussa au Niger et au Nigeria.

Le deuxième cas concerne les migrations transnationales vers d’autres pays africains pour des raisons économiques. C’est le cas de l’Afrique de l’Ouest où nous avons des migrations importantes du Mali et Burkina Faso vers la Côte d’Ivoire, du Niger vers la Libye et la Côte d’Ivoire, de la Guinée vers le Sénégal et du Sénégal vers la Gambie. C’est le cas de l’Afrique centrale où nous avons d’importants flux migratoires en provenance du Tchad, Nigeria, Bénin vers le Cameroun et le Gabon. C’est le cas de l’Afrique australe où l’Afrique du Sud qui reçoit un nombre important de migrants provenant du Mozambique, Lesotho, Zimbabwe et République démocratique du Congo et du Nigeria.

Le troisième cas concerne les migrations pour des raisons d’études. Contrairement à ce que l’on peut croire, le nombre de jeunes africains qui font une mobilité transafricaine afin de suivre une formation universitaire ou professionnelle est de loin importante que ceux qui migrent vers l’Europe. Les foyers d’étude sont nombreux et les choix se font en tenant compte du coût de la vie et des filières universitaires disponibles. Les facultés les plus recherchées sont celles de médecine,  pharmacie et d’ingénierie.


Le quatrième cas concerne l’immigration pour des raisons politiques. De plus en plus d’africains laissent leur pays pour aller s’installer dans d’autres pays africains pour des raisons politiques.

Le cinquième cas concerne la présence importante de réfugiés en Afrique à cause des guerres interethniques ou entre groupes aux intérêts particuliers. L’Afrique noire apparaît comme une zone majeure de conflits par le nombre de réfugiés de l’ordre de 1 sur 3 au niveau mondial et par le nombre de pays concernés (Tallet B.,1999 : 121).

Un processus migratoire transnational loin des politiques

Il est important de souligner que le processus de migration transnationale que connaît l’Afrique noire en ce moment ne correspond pas à une volonté politique des Etats. Il n’existe pas au sein des Institutions africaines une politique commune sur l’immigration. En Afrique subsaharienne, en dehors de l’Afrique du Sud où il se dessine progressivement une véritable politique sur l’immigration, dans les autres Etats, on est encore à la phase exploratoire du problème. Dans ce contexte, la migration irrégulière devient une forme dominante des flux migratoires transnationaux. Actuellement, il n’est pas possible aux Etats de l’Afrique noire d’évaluer le nombre de migrants transnationaux présents dans leurs territoires même si le phénomène migratoire se caractérise dans sa grande majorité par une mobilité géographique régionale. C’est une mobilité qui encourage l’intégration sous-régionale dans la mesure où elle entraîne des changements dans les comportements, les habitudes de vie, décoiffe les préjugés et stéréotypes, favorise l’apprentissage du vivre ensemble qui engendre de nouvelles formes de socialité.


Une forte diversification du profil du migrant

L’évolution des migrations intra-continentales a été marquée par l’apparition de nouveaux profils d’immigrés. Au départ, les migrations intra-continentales étaient masculines. Aujourd’hui, elles sont devenues mixtes. On retrouve de plus en plus de femmes qui s’y engagent. Les candidats à cette migration sont originaires des quatre coins de l’Afrique subsaharienne même si certains pays comme le Burkina Faso, le Niger, le Mali, le Nigeria, le Sénégal y sont plus impliqués. Dans les années soixante dix, les candidats à ce processus migratoire, étaient jadis personnes analphabètes ou ayant un niveau de formation professionnelle généralement bas. Depuis les années 80, avec la crise économique et la dévaluation du FCFA, on retrouve parmi ces migrants, plusieurs personnes diplômées, et qui n’arrivent pas à avoir un emploi salarié à la mesure de leurs ambitions. Certains sont aussi animés par un véritable esprit d’entreprise et veulent explorer de nouveaux créneaux.


Avantages et limites des migrations intra-continentales en Afrique
Le phénomène de migration transnationale en Afrique subsaharienne comporte un certain nombre d’avantages dont le principal à notre avis réside sur le plan culturel. En effet, le mouvement d’hommes et femmes africains qui se déplacent d’un pays à l’autre influence et transforme les sociétés de l’Afrique noire. L’essor des migrations en Afrique noire de part les caractéristiques des nouveaux migrants, est entrain de contribuer à lutter contre les stéréotypes, préjugés et idées reçues sur certaines populations africaines. Ce processus nous offre de nouvelles pistes de dialogue entre les peuples africains, permettant ainsi de combattre de manière non formelle le racisme et autres formes de discriminations.

Cette migration intra-continentale n’a pas que de points positifs. Elle a aussi ses limites: Manque de volonté politique; Absence d’une politique africaine de l’immigration intra-continentale; Absence d’une stratégie à la fois culturelle et interculturelle pour la promotion et le management de l’immigration intra-continentale; Absence d’une stratégie économique de management de l’immigration intra-continentale; Absence d’instruments pour assurer le monitorage et le suivi de ce phénomène et comprendre son réel impact dans la construction de l’unité africaine.



Les migrations inter-continentales

Les migrations inter-continentales en Afrique noire se caractérisent actuellement par la présence des migrants provenant des pays occidentaux, des pays arabes et de l’Asie, plus particulièrement de la Chine. Si la présence des migrants occidentaux dans les pays africains était dans la majorité des cas liée à l’histoire coloniale du pays d’accueil, aujourd’hui, on commence à observer d’importants changements. Nous assistons progressivement à une diversification des origines des migrants occidentaux. Tout dépend des opportunités économiques qu’offrent le pays d’accueil. C’est ce qui explique par exemple la présence des anglais, italiens, espagnols dans des pays qui ont été colonisés par les français.

Étude du cas du Cameroun
Par sa superficie de 475.000 km2 et sa population  d’environ 13.277.000 habitants (1995) actuellement, le Cameroun est un pays moyen en Afrique. Mais sa position centrale, son bilinguisme anglais-français et son niveau de développement lui donnent un poids beaucoup plus important sur le continent. Situé en Afrique centrale, le Cameroun dispose de milieux physiques d’une variété extraordinaire et aussi d’une impressionnante diversité ethnique. Situé au carrefour des mondes Bantous et Soudanais, le Cameroun est une Afrique noire culturelle en miniature, enrichie par sa communauté paléo-africaine de Pygmée. C’est une mosaïque ethnique et culturelle impressionnante: 212 ethnies qui se côtoient et continuent à véhiculer leurs langues, coutumes et croyances traditionnelles.

Une économie qui n’arrive pas à décoller
Le Cameroun est un pays qui accorde une priorité à l’agriculture qui représente plus de la moitié des recettes d’exploitation et utilise près de 75% de la population active. Elle occupe une surface de 51 000 km2 soit 10.7 % du territoire. C’est une agriculture essentiellement traditionnelle (90% des surfaces cultivées). Les principales cultures d’exploitation sont le cacao, le café, la banane, le palmier à huile, le thé, le tabac, l’ananas, le caoutchouc et les ouvrages en caoutchouc. Les principales cultures vivrières sont le riz, le mil, le sorgho, le maïs, le sucre de canne, l’arachide, le haricot, le plantain, le manioc, l’igname, le macabo, le taro et les pommes de terre. L’élevage reste aussi traditionnel et concerne surtout les bovins, ovins, porcins, volailles, lapins, équins, canins. Les zones d’élevage intensif restent l’Ouest du pays et le plateau Central. La pêche reste peu développée (841 000 tonnes de poissons de mer et d’eau douce en 1991).

La forêt qui occupe le tiers du pays, conduit à une importante production de bois d’ébénisterie (sapelli, sipo, bubinga, ébène, acajou), de bois de déroulage (ayous, fromager, ilomba) et de bois de construction (azoté, doussié, iroko, etc) dont la plupart est destinée à l’exportation. Le pays dispose d’une production du sous-sol assez diversifiée comprenant le pétrole, le fer, le gaz naturel, la bauxite, la rutile, l’étain, l’or, le calcaire et l’uranium. Il est le premier producteur d’Afrique Noire Francophone en électricité. Sa production est essentiellement hydraulique mais une grande partie de la population n’a toujours pas accès à cette ressource surtout dans les zones rurales.

Son industrie qui est certes au premier rang des pays de la Zone franc en Afrique Centrale, reste assez en retard, décousue, ne disposant pas d’une véritable base artisanale consolidée et modernisée pouvant servir de repère pour l’industrialisation du pays. C’est un pays qui vit un marasme économique assez important qui touche les populations, rendant de plus en plus difficile, l’accès à l’eau potable, à la nourriture de qualité, à l’éducation et aux soins de santé modernes et traditionnels. Pourtant longtemps présenté comme l’un des pays le plus promoteur d’Afrique en raison de ses milieux naturels, de la relative densité de son peuplement, de ses élites de formation moderne, le Cameroun connaît depuis une quinzaine d’années, une descente aux enfers économique et morale.

L’économie camerounaise se caractérise comme celle de plusieurs autres pays africains, par un bipolarisme entre un secteur moderne en pleine construction qui coexiste avec un secteur informel dont la prédominance est sans doute remarquable et au sein duquel les activités artisanales occupent une place de choix.


Le phénomène migratoire au Cameroun : le cas des chinois

Le Cameroun est un pays d’immigration. Il accueille depuis des décennies des milliers de citoyens provenant surtout des pays africains, mais aussi de pays européens et asiatiques. Nous allons nous intéresser ici à l’immigration chinoise au Cameroun. En effet, les réformes économiques que le gouvernement camerounais essaie de mettre en place visent à encourager les investissements étrangers. Les grandes reformes économiques chinoises et les opportunités qu’offrent le Cameroun ont relancé les migrations chinoises dans ce pays.


Un processus migratoire récent

La présence des migrants chinois au Cameroun en une décennie est un fait désormais visible sur le plan économique qui ne passe plus inaperçu dans les grandes métropoles de Douala et Yaoundé. Les stratégies des migrants chinois pour mieux s’intégrer dans le tissu économique camerounais évoluent rapidement et s’appuient sur l’existence d’un important dispositif de réseau d’accueil, des solidarités claniques et familiales comme cela a été déjà élucidé dans plusieurs travaux sur les migrations chinoises en Europe (Minghuan Li.,2003, Karsten Giese.,2003, Gladys Nieto.,2003, Poisson, Véronique, 1996, Zheng, Li-Hua, 1995, Pairault Thierry, 1995).
Pourtant jusqu’en 1998,  la présence chinoise au Cameroun était associée d’une part à la réalisation des grands ouvrages dans le cadre de la coopération sino-camerounaise tel que le barrage hydroélectrique de Lagdo, le Palais des Congrès de Yaoundé, le palais des sports, la construction de certaines infrastructures sanitaires et d’autres part à la restauration. Les données sont entrain de rapidement changer. A ce jour, il est difficile d’avoir une idée exacte sur le nombre de migrants chinois au Cameroun. Les données statistiques officielles font défaut.


Une migration prioritairement économique

Les migrants chinois sont désormais présents dans plusieurs secteurs commerciaux et commencent à acquérir une importance économique considérable. Ils sont dans le commerce général, l’agroalimentaire, l’habillement et la maroquinerie, l’industrie mécanique et dans biens d’autres secteurs tels les articles sanitaires, les produits plastiques, etc. On voit se développer avec méthode et précision  des Chinatown exactement comme dans les métropoles européennes. Cependant, les Chinatown camerounais se développent en s’adaptant au secteur informel qui caractérise l’économie camerounaise. Cela leurs permet de ne pas briser les liens avec les acteurs de la vente dans la rue. La stratégie des migrants chinois de pénétration du marché camerounais touche aussi bien la vente des denrées périssables, le petit commerce, le commerce à la sauvette, la production industrielle et les prestations de service. Dans cette perspective, les Chinatown camerounais se développent suivant deux modèles : le premier modèle mis sur pied concerne la réalisation de grands centres commerciaux spécialisés dans la vente des produits chinois. Les premiers magasins ont ouverts à Yaoundé et ensuite à Douala dans les années 90. Ensuite on est passé en début du millénaire, à un modèle plus agressif, facilement accessible, faisant bien le lien entre la vente en gros et la vente en détail, développant un réseau ramifié de vendeurs à la sauvette. Ce deuxième modèle de Chinatown à la camerounaise, se présente sous forme d’espaces autonomes de commerce qu’on peut considérer comme de galeries commerciales, qui sont cependant très sobres, sans aucun confort particulier, comprenant des boutiques spécialisées de vente en gros[2] et/ou en détail de divers produits caractéristiques de l’offre chinoise : du textile, l’électroménager, le mobilier, les produits de beauté, les vêtements, les objets d’ornements, les motocyclettes et autres engins.  Le moins qu’on puisse dire est que le développement rapide des Chinatown camerounais n’est pas lié à de simples opportunités. Ils sont un processus bien étudié et s’inscrivent dans un projet collectif rassemblant de chinois liés par une forte solidarité clanique, voire familiale pouvant compter sur des filières d’entraide financière de leur pays et de la diaspora chinoise dans le monde.


Une migration qui déstabilise les intérêts occidentaux et français en particulier

La percée fulgurante des chinois dans l’économie camerounaise à travers le développement rapide des Chinatown confirme les résultats de plusieurs recherches faites dans le contexte européen (T.H Yuen.,1997, V. Poisson.,1997, Trolliet, Pierre, 1994, Ng, Yok-Soon (Dir.), 1991, Zheng, Li-Hua, 1995) qui montrent bien que les activités commerciales sont la principale arme de pénétration des migrants chinois dans leur pays d’accueil suivant une démarche d’intégration silencieuse. On peut donc bien constater que les migrants chinois sont entrain de constituer de véritables empires commerciaux qui peuvent compter sur la fragilité de l’économie camerounaise. Cette dernière nécessite plus que jamais, des solutions concrètes pour répondre aux exigences des populations locales qui ont un pouvoir d’achat très bas. Les produits chinois répondent bien à ce besoin. Leurs coûts défient toute concurrence au point de déstabiliser les intérêts commerciaux des occidentaux en particulier des italiens et des français.

En dehors du commerce, les chinois commencent aussi à s’imposer dans des secteurs stratégiques[3] tels la réfaction des routes, les infrastructures pétrolières, l’immobilier. En effet, dans le domaine de la réfection et la réhabilitation de la voirie, la société China Road and Bridge Cooporation (CRBC) spécialisée dans la construction des routes et des ponts, vient de remporter devant des candidats aussi renommés que le consortium franco-allemand Sogea Satom/Razel et les néerlandais de Koop l’avis d’offres lancé conjointement par la Banque Mondiale et la Communauté urbaine de Douala concernant une réhabilitation et construction de 12,8 km. Elle permet au Cameroun de réaliser une économie de 30% par rapport à ses prévisions. Cette intervention chinoise est fort attendue par les autorités camerounaises car le coût de l’opération est largement en dessous de ce qui est habituellement dépensé pour les entreprises occidentales. Compte tenu de la vétusté du réseau routier camerounais qui est complètement à réhabiliter et de la nécessité de désenclaver certaines zones rurales, les autorités camerounaises misent beaucoup sur cette première intervention chinoise dans ce nouveau domaine.

Un autre secteur où la Chine entend s’imposer au Cameroun est le secteur pétrolier. Une rencontre a été à cet effet réalisée au Cameroun en octobre 2004 entre le Président du conseil d’administration de la société CGC, l’ambassadeur de Chine au Cameroun et le président de la société des Hydrocarbures du Cameroun (SNH). Au menu des entretiens le renforcement des relations commerciales entre les deux pays y compris la commercialisation des produits pétroliers. Lors de cet entretien, le président de la CGC a clairement manifesté d’engager un partenariat d’affaire avec la SNH notamment dans les domaines de l’exploration, de la construction des infrastructures pétroliers et de la commercialisation du pétrole brut camerounais. Rien n’arrête plus les Chinois qui commencent à entraver sérieusement les intérêts français. Les migrants chinois commencent à s’intéresser à des domaines qui jusqu’ici, étaient considérés comme stratégiques et réservés aux entreprises françaises.


Impacts de la migration chinoise dans l’économie camerounaise

La présence des entrepreneurs chinois dans le marché camerounais a ses avantages et ses limites. Parmi les avantages on peut citer en premier lieu la très grande diversité des produits, l’adaptabilité des prix qui correspond au pouvoir d’achat des populations. L’offre commerciale chinoise répond bien au niveau de vie actuel des populations. Les produits chinois sont aussi adaptés au contexte local. Ils répondent aux urgences de premières nécessités des populations et constituent pour beaucoup une aubaine. La présence chinoise à permis une reconversion de plusieurs personnes dans la vente en détail de leurs produits avec une plus value assez significative (Messager n°1752 .,2004)[4]. Il s’est ainsi constitué un maillon stratégique de distribution des produits chinois au Cameroun. Plusieurs commerçants en situation régulière et vendeurs ambulants s’approvisionnent désormais directement dans les Chinatown. Ils assurent aussi sans se rendre compte une vulgarisation des produits chinois dans le marché camerounais. De forts liens de solidarité, d’amitié et d’interdépendance se développent ainsi entre les migrants chinois et les commerçants camerounais du secteur formel et informel. Les chinois eux-mêmes mènent une vie très modeste, adaptée aux exigences locales. Ils ne donnent pas une image fausse de ce qu’ils sont. Ils transmettent l’esprit d’initiative en ce sens qu’ils sont toujours présents dans la gestion de leur affaire,  ils sont respectueux et travailleurs.  La présence chinoise consolide aussi la coopération Sud-Sud et permet d’ouvrir des perspectives d’alliance et d’échanges avec d’autres pays du Sud comme c’est le cas en ce moment avec la Tunisie. En effet, la présence chinoise dans la réhabilitation des routes vient de permettre à une entreprise tunisienne Etep (Entreprise tunisienne de travaux et d’études de projets de briguer un marché de 11 milliards de FCFA pour la réfection de 10 kilomètres de routes à Douala en collaboration avec une entreprise camerounaise la Ketch (Messager.,2005). Cette présence de migrants chinois dans l’économie camerounaise pourrait permettre aussi au gouvernement chinois[5] de continuer à étendre sa politique d’aide économique dans le domaine de la coopération au développement au Cameroun.

La présence chinoise dans l’économie camerounaise a aussi quelques limites: leurs activités commerciales pour l’instant se concentrent sur l’import et export. Ce qui ne crée pas de l’emploi sur grande échelle et ne favorise pas une dissémination de leur savoir-faire dans des domaines comme la maroquinerie et la confection. Le Cameroun a besoin des entreprises. Les produits chinois communément appelés chinoiseries au Cameroun, ne sont pas bien acceptés par la classe moyenne et l’élite qui estiment qu’ils ne sont pas durables, se détériorant très vite. Il n’est non plus exagéré de se poser la question sur le binôme développement des Chinatown et développement de la vente dans la rue des  produits Chinois. Il ne faudrait donc pas que la présence chinoise augmente le nombre de vendeurs ambulants comme cela s’observe en ce moment. Ceci est un problème important pour l’Etat qui doit contenir l’économie informelle afin d’éviter qu’elle n’asphyxie le commerce légal. Il faut aussi mentionner de nouveau la concurrence des produits chinois qui risque de briser la créativité artisanale locale. Il faut éviter que la présence des migrants chinois dans l’économie camerounaise ne se limitent qu’aux importations risquant ainsi de conduire à la précarisation de plusieurs acteurs du petit commerce et de l’artisanat, qui par manque d’accès au crédit, à la formation, aux technologies et à l’information commerciale, ne peuvent faire concurrence avec ces derniers.

Les adversaires de la présence chinoise au Cameroun ne sont pas seulement du coté des entreprises françaises. On commence aussi à rencontrer des commerçants locaux opposés à la présence des chinois sur le marché camerounais qu’ils qualifient d’invasion et de concurrence déloyale. Pourtant il y a encore quelques années, certains commerçants camerounais faisaient fortunes en vendant les produits chinois à des prix nettement plus élevés que ce que proposent les Chinois eux-mêmes aujourd’hui.


Des propositions en direction d’une politique migratoire durable au Cameroun

La question chinoise au Cameroun est entrain de permettre aux populations et aux politiques de prendre conscience de la problématique de l’immigration. Elle est également entrain de permettre aux migrants occidentaux et africains au Cameroun de redéfinir leur stratégie d’intégration. Cette présence chinoise a déclenché une lutte sans merci entre les migrants dans l’appropriation du territoire. Il est désormais impératif pour le gouvernement camerounais de disposer d’une législation digne de ce nom sur l’immigration. Si la circulation et la mobilité des hommes et des biens est un atout pour le Cameroun, elle doit s’accompagner par une normative et une politique migratoire pertinente permettant de mieux capitaliser le savoir-faire qui accompagne les migrations et d’éviter d’étouffer l’éclosion du savoir artisanal et entrepreunarial local. Une politique migratoire à la camerounaise est désormais une priorité. Elle doit se définir à la fois dans une perspective Sud/Sud et Nord/Sud.  Elle doit favoriser le co-développement, structurée dans une perspective de coopération décentralisée afin de tirer au maximum possible des opportunités que peuvent offrir la présence de certains migrants au Cameroun. La politique migratoire doit combattre l’illégalité, disposer d’une dimension préventive et sécuritaire, sensibiliser les populations à la lutte contre le racisme et toutes formes de discriminations. Elle doit aussi être une occasion pour mettre sur pied des politiques de développement durable qui naissent de l’échange de savoir-faire entre migrants et autochtones d’une part et entre les pays de provenance des migrants et l’Etat camerounais. Dans le cas chinois, il y a énormément d’actions qui peuvent être faites dans cette perspective.


Conclusion

Si tout le monde ne voit pas l’immigration de la même manière, cette étude a essayé de montrer que dans son acception la plus large, l’Afrique est aussi une terre d’immigration. Les pays africains accueillent des millions de migrants parmi lesquels les migrants occidentaux et asiatiques. Bien que les données sur l’immigration dans les pays africains restent parcellaires, dans bien des cas encore inexistant, le phénomène quant à lui, est visiblement perceptible. L’Afrique aussi a ses migrants en situation régulière, ses migrants clandestins, ses migrants noirs et ses migrants blancs. Elle est pleinement dans le processus de la globalisation de l’immigration. L’exemple de la circulation migratoire des chinois au Cameroun ici présenté en témoigne l’ampleur du phénomène et bouscule les images et opinions que nous nous faisons du phénomène de l’immigration. Comme nous l’avons mentionné auparavant, il y a très peu d’études sur la question de l’immigration dans les pays africains et de manière spécifique, il manque des études sur l’immigration des européens et des asiatiques en Afrique. Il serait souhaitable que des études dans ce domaine soient faites. Elles pourront mieux nous renseigner sur l’ampleur de ce phénomène en Afrique et permettre des études comparatives avec d’autres contextes dans le monde.




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[1] La question que nous soulevons ici est d’autant plus importante qu’elle conditionne même les chercheurs des pays du Sud qui travaillent sur cette problématique. Même les travaux sur l’immigration réalisés par des chercheurs africains ne considèrent pas les occidentaux comme des migrants au même titre que les autres immigrés provenant des pays tiers d’Afrique.

[2] La plupart de ces magasins font de la vente en gros. En effet, les revendeurs camerounais achètent au moins la douzaine  d’un produit afin de bénéficier du prix de gros. Ils vont à leur tout faire de la vente en détail dans leurs boutiques pour ceux qui ont les boutiques ou dans la rue pour les vendeurs ambulants. A ce propos, on constate que l’entrée des magasins chinois offre un spectacle de marché informel au détail. Certains revendeurs achètent en gros dans les magasins chinois et s’installent à 5 mètres de là pour revendre en détail. Léopold Chendjou dans le Messager n°1752, nous présente quelques exemples de prix : un tee shirt dans un magasin non chinois coûte 1500 FCFA (2,30 euro). Dans le magasin chinois, il coûte 1000 FCFA (1,5 euro). Si vous l’achetez en gros en prenant au moins 12 pièces, il vous revient à 650 FCFA( 1 euro). Le prix d’un mini transistor dans un magasin coûte 1500 FCFA (2,30 euro) et si vous prenez une douzaine, vous dépensez 11000 FCFA (17 euro). On note aussi une certaine solidarité entre les revendeurs dans l’acquisition des produits en gros dans les magasins chinois. Comme le note Léopold Chendjou (Messager n°1752), si un revendeur n’a pas suffisamment d’argent pour s’offrir un carton d’une marchandise, il s’associe avec un ou plusieurs revendeurs pour acquérir le carton de marchandise. La division de la marchandise est proportionnelle à la contribution de chacun dans l’achat en gros du produit. Cette astuce est de plus en plus utilisée dans l’achat des produits électroménagers et des produits multimédias où la somme à débourser pour acheter un carton de marchandise est importante.

[3] Le Cameroun n’est pas le seul à bénéficier du dynamisme chinois. La liste des pays africains qui passent commande aux entreprises chinoises est longue. On citera le Congo, le Mozambique, Mali, Maroc, Gabon, l’Algérie où le numéro 1 du BTP chinois «la China State Construction & Engineering Corporation (CSCEC) » obtient de nombreux contrats immobiliers.

[4] Voir le journal « Messager » du 11 novembre 2004. En effet, Léopold CHENDJOU dans son article “les chinoiseries c’est l’argent”, présente le témoignage de certains revendeurs des produits chinois. L’un d’eux déclare que pour certains produits, le bénéfice peut osciller entre 50 et 110%. Jules X, avant de se lancer dans cette activité, vendait les pantalons de la friperie au marché central de Douala. Pour un pantalon vendu, il avait difficilement 500 CFA (0,80 euro) de bénéfice. Aujourd’hui après sa reconversion dans la vente des chinoiseries, les choses ont changé. Un survêtement qu’il a acheté à 6500 FCFA (10 euro), il le revend à 10 000 FCFA (15,30 euro). Ce qui constitue une marge importante. Comme lui, Boris  un autre vendeur à la sauvette des chinoiserie, ne cache pas sa satisfaction. Il vend 5 à 6 postes radios par jour et gagne 500 FCFA (0,77 euro) par radio vendu. Ce qui est pour lui important et lui permet d’envisager un avenir meilleur.

[5]  On trouve des infrastructures construites à titre d’assistance par la Chine dans presque tous les pays d’Afrique et plusieurs d’entre elles sont devenues des constructions symboliques. Pendant le dernier demi-siècle, la Chine a accordé diverses formes d’aide économique à 53 pays d’Afrique. Le nombre des projets complets d’assistance a dépassé 900. Ils concernent l’agriculture, l’élevage, la pêche, les travaux hydrauliques, l’énergie électrique, les communications et les transports, la radiodiffusion, la télévision, l culture, l’éducation, la santé et l’industrie de produits alimentaires, dont 700 sont achevés. (Beijing Information, n°6, 2005)


ESOH ELAME
Docteur en géographie
Chercheur à l'Institut de Géographie Alpine de Grenoble - Consultant en Ingénierie de projets européens

Province de Pesaro/Italie - Mairie de Senigallia/Italie
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