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Pour un lieu commun des sciences sociales :
" Les sociétés de la mondialisation"-Séance inaugurale



Jacky REAULT
Nantes Ancien directeur du GIRI CNRS, Agrégé d'Histoire, MDC Sociologie, LESTAMP Equipe associée de l'Université de Nantes et Lestamp-Association (juillet 2004)
Droits de reproduction et de diffusion réservés © LESTAMP - 2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France N°20050127-4889

-I-

Accueil aux participants au colloque international "Les sociétés de la mondialisation"

Salut d’abord à celles et ceux qui sont venus d’Oulan - Bator ou de Ouagadougou, de  Bucarest et d’Agadir, de Lisbonne ou de Londres voire des Pays-Bas, salut à celui qui est passé par Rancagua (Chili) pour nous parler d’un anti-avenir possible, salut à celui qui sera comme ambassadeur d’Istanbul notre autre Rome plus troublante de son ambiguïté radicale, salut aux francophone de Genève et d’Oran, à celle dont la voix restera anglaise pour évoquer les frontières de l’Ulster, aux voix italiennes qui nous parlerons de la fête et de la céramique en Grande Grèce, à la voix espagnole venue d’Alicante pour évoquer des villes mondialisées. Merci à ceux qui vont nous transporter comme en tapis volant entre le Cameroun les Etats Unis et Calcutta, Sao Paulo Rome et Bamako, la Bulgarie l’Inde et Dar es Salam, entre la Silicon Valley et Bangalore et même par Royaume uni qui n’a rien d’une troisième voie. Bravo à ceux qui évoqueront des continents et même cet objet si difficile à identifier qu’est l’Europe, à ceux qui évoqueront le destin mondial de religions voire des civilisations entières ou continents entiers à ceux qui s’exposent à penser le monde lui même. Merci d’être là à ceux qui viennent de cette France braudélienne, une et diversité, entre Paris, Brest, Toulouse, Montpellier, Aix- Marseille, Limoges ,Bordeaux, salut à nos voisins d’Angers et de Rennes, de Tours. Merci à la douzaine du Lestamp dont la plupart ont assuré à la fois l’intendance la pensée et la voix.

Votre présence impensable il y a seulement six mois nous comble, fait événement. Le monde est donc pensable ! N’ayons pas peur !

Après le salut comblé, le risque extrême d’inaugurer sans clore, de constituer sans préjuger. Si une simple formule peut résumer ce que nous allons tenter de dire en guise d’accueil nous proposons celle ci qui est, pour nous, mieux qu’un programme, un espoir.

-II-

Communication de Jacky Réault:

Pour un lieu commun des sciences sociales


Libres associés

Le Lestamp est heureux de vous accueillir à Nantes ; laboratoire d’universitaires patentés mais déjà associés à leur compte et roulant vers l’indépendance  institutionnelle, ouvert, petite universitas magistrorum discipulorum. En ces temps de mastérisation niveleuse et semestrialisée où il ne serait  plus question que de réduire la voilure des savoirs et de s’aligner dans les bornes de l’emploi régionalisé, verrouillé dans des clientèles, nous n’oublions pas d’où nous venons et ce que nous voulons transmettre, cet inestimable objet de la transmission[1]
 : des filiations de maîtres et de savoirs, qui capitalisent des fondamentaux fragiles, suspendus aux mémoires vivantes qui ne cesseraient jamais de transmettre ; sociologues pour la raison sociale, à ne pas trop prendre au mot des indurations institutionnelles, les femmes et les hommes en société,  mais aussi les sociétés elles-mêmes, voire des ensembles plus vastes encore, sont notre affaire, holistes et individualistes, inséparablement nous tentons d’être…, mais avec beaucoup d’autres corporations : les sociétés humaines et leur devenir sont affaire trop sérieuse pour être abandonnée aux sociologues.

Qu’importent les emblèmes spécialisés et par trop séparés où nous faisons, souvent par hasard, nos carrières dans une clôture souvent inversement proportionnelle à la production d’idées neuves. A propos quel était le métier d’Ibn Khaldun[2]
  inventeur de l’habitus mais, pour ce qui le concerne pourfendeur de clans, et dont le programme pourrait être le nôtre, les villes, les campagnes[3] les Etats, dans les aires et les cycles mortels des empires, au contact des deux grandes civilisations de la Méditerranée d’après l’Hégire ? Mare nostrum encore ? Nos fondateurs vous ressemblaient. Ils ressemblaient en tout cas à la totalité hétérogène que vous constituez ;  ils étaient aussi philosophes, juristes historiens-géographes, nourris de linguistique et de freudisme et plus généralement d’anthropologie, devenus sociologues comme par surcroît, moment le plus abstrait et le plus instrumental, le plus instrumenté aussi ; finalement plus ou moins sociologisés, comme on dit, nous avons eu la tentation un moment aussi - comment le nier ? -d’évaluer et moderniser nos semblables jusqu’à nous apercevoir que nous risquions ainsi de ne plus être ni savants ni politiques, des idéologues, voire (cette prise de conscience étant la plus récente quoique irréversible), dans le pire sens du terme, des mondialisateurs[4] !

Nous n’avons pas assez oublié cette genèse, pour croire qu’on puisse  penser la forme société  et surtout les sociétés-pays-réels, à partir de petits bouts découpés à la hache au sein de sous-spécialités, qui plus est en problématiques closes, pour croire que des abstractions sur la société objet construit, (c’est plus facile que l’opacité irréductible du réel mouvant) puissent remplacer la quête humble et sans fin de la concrétude des sociétés existantes, singulières et toutes cependant dans ce même bateau dont la coque est la cinquième planète. Héritiers, nous osons l’être, contre les éradicateurs de culture, nous n’avons pas oublié ceux qui nous ont formé ou éclairé de leurs œuvres dans tous les horizons du savoir et pas seulement dans les disciplines estampillées, et nous ne voulons pas nous séparer de bien d’autres contemporains vivants, tout aussi divers auxquels nous avons aussi adressé, comme à vous, notre appel à communiquer, comme on dit ... En espérant qu’on échangera sur le dos de la même terre, que nous grattons d’habitude sans trop sans nous voir mutuellement, bien autre chose que de la communication, cet art du vide et de l’insignifiance[5]
où nous confinerait la bien-pensance utilitaire et l’interdit du nécessaire conflit d’idées.

Transformations et Acculturations Populaires... 

                                                                         c’est notre cible générale, on ne nous suspectera pas trop d’être dans l’air du temps central de la discipline ;  ce qui ne nous rend pas pour cela, au contraire peut-être, étrangers au Temps du monde[6]. C’est du sein de ce bloc de questions que nous avons profilé notre appel, parce que, d’où nous parlons, il était devenu nécessité à la fois intime et publique, de justifier notre existence et de faire connaître notre expérience. En une phrase où convergeraient la plupart d’entre nous, la mondialisations ne pourrait-elle pas, peut-être, se résumer aussi (à supposer, propos certes bien fou[7], qu’elle soit achevable), comme un processus et des politiques tendant à la fin des peuples. Le retour à l’espèce terrestre unique est également fantasmé par les Castor et Pollux (sur ce point interchangeables ? ) de l’impasse Adam Smith[8], les néo-progressistes et les pan-libéraux, également religionnaires du mouvement du monde quel qu’il soit et où qu’il aille. N’est-ce pas toujours le one best way, bougiste dit joliment Taguieff[9] ?  Bougistes d’hier et d’aujourd’hui,  négateurs d’histoire, déconstructeurs de sens et liquidateurs de mémoires, sous l’emblème de la réforme sans fin[10], N’a - t -on pas chez tous le module unique des déjà mondialisés, notamment dans l’archipel des capitales, ou d’une autre façon des déterritorialisés tant à l’égard des peuples qu’à l’égard des sens[11] ?

Questions que tout cela ! Rassurez vous,  questions seulement ! Questions quand même! Milieux
Que nos débats soient en quelque sorte l’empire du milieu ! Nous vous accueillons dans un site qu’on appelle opportunément, la Médiathèque, en une ville que les physiciens du globe, rejoignant tardivement les géographes, considèrent comme centre des terres émergées. Cette ville est un courant d’air culturel, où convergent et cohabitent (abstraction faite du flux récent de cadres supérieurs parisiens, très branchés très court-barbus version Canal plus, assez mondialisés, très lieu unique en un mot), trois provinces entrées en République au prix historique de quelque guerre civile aux effets toujours vifs. Où nous porterons nos regards ce soir en sortant d’ici, c’est un fleuve, un port mort, avec comme horizon la ligne où tombe chaque jour le soleil. De ce balcon, sur la lumière qui se noie, l’occidant même, le point d’observation n’est pas mauvais, sur ce qui veut vivre, et sur ce qui se laisse mourir, sur ce que l’on occis peut-être, aussi dans ce monde,  que, non sans dérision de quelque dieu, l’on peut aussi penser, d’ici encore mais en regardant à l’antipode, dans son recentrage… Pacifique.

Notre laboratoire et c’est le seul sans doute dans sa discipline, maintient dans son intitulé ce mot modeste de milieu : le contraire en termes de connaissance de l’homogène, du réseau[12]
, de l’épuration, du champ. Milieu, lieu commun du complexe et de l’hétérogène ;  au point que l’on ose y trouver encore, avec des géographes, des anthropologues, des historiens et quelques héritiers de Sigmund l’incorrect, des signes mêlés à de la nature, des corps sexués, des climats, - au sens de Montesquieu - , au point que l’on ne s’effraie pas non plus de l’insertion de machines et de produits, de matières pour parler cru[13], de modes de production et d’échange[14] au sein même de la société comme texte, selon le maître livre de Pierre Legendre[15] ; Penser en milieu, suppose pour le moins des signifiants quelques peu matériels et quelque référents par dessus l’individu du marché du sociologue et de l’économiste, trop souvent le même ; cela suppose peut être aussi le retour de sujets debout, sujet individuel comme sujet collectif,  mais toujours sujet historique, et pas seulement le sujet du droit, ou plutôt d’un seul droit civil où devrait s’abolir, selon le rêve actif des institutions centrales de la mondialisation, le si précieux, précaire et dépecé, droit collectif du travail[16].

A l’instar des géographes autres fidèles, - nous aimons en tout cas l’espérer - des milieux, nous aimons les contacts et les zones de contact. Nous nous plaisions à l’avance à vous imaginer accourus dans ce bon lieu - mauvais lieu du bord de l’eau, - délicieuse équivoque du vieux langage -, du bord d’une Loire qui donne à boire à l’océan, où l’on se souvient pourtant, sur ce fond maritime et mondial, d’un triangle immense de voiliers sans innocence. Mille sept cent cinquante six courses de traite entre 1703 et 1831, entre Nantes, l’Afrique et ce si mal nommé Nouveau monde. Au bord de ce quai de la Fosse qui fut un centre de cette pré-mondialisation ( ?), on ne peut cacher, sur ce point, l’eurocentrisme de Marx lui même :  le capitalisme engendra et l’esclavage moderne de ses marges occidentales comme d’ailleurs le second servage de son Orient , bien avant le travailleur libre de ses centres occidentaux.


Le festin de Babel

Dans notre World trade center nous ne vous proposons cependant, pour ce qui est du commerce et de la spéculation, que des idées libres, et, grâce aux géographes, - et pour autant que la technique suive -, des images aussi. Puissent les   idéalités des sociologues économistes et autres souvent trop abstraits s’en trouver plus incarnés comme le sera par dessus tout çà, peut-être, en quelque sorte avec le concert des prises de paroles venant de si nombreux pays du savoir, ce que l’on pourrait nommer, comme une Ode à la voix[17]
plus profonde et plus intime à la fois que le simple discours ! Les voix c’est une spécialité d’ici, de Joëlle Deniot en l’occurrence, directrice d’un laboratoire occis, présidente d’un laboratoire naissant. Tout colloque n’est-il pas un de ces moment totaux où nos écrits se font corps et âmes (comme en nos cours certes, espèce menacée), mais c’est le seul où nos pensées se font face en faisant voix, et où souvent même (inutile de faire semblant, nombreux parmi nous sont dans cette situation ! ) elles se font voix avant d’être (et parfois jamais), écrites. Aimons, aussi, ce que jamais on n’entendra deux fois ! Rendons ici à Cesar et pas seulement aux princesses du lieu, ce qui leur appartient : cet amphithéâtre creuset ouvert du débat public nantais, (joli cadeau de la Mairie de Nantes !), qui sera de vos pensées-voix le principal et très précieux écrin. Bref nous vous invitons à donner de la voix et pas seulement des discours.

Le programme,  déjà diffusé, de nos jours et de nos travaux, cet inédit radical au regard de chacune de nos disciplines, le livret-programme, image et texte[18]
, artistes et paroliers, (vous mêmes en l’occurrence), que vous avez trouvé dans votre sac municipal et nantais, vous l’aura déjà fait ressentir : nous ne vous confinons décidément pas dans la Galaxie Gutenberg qui reste notre fin et mission propre d’universitaires et de chercheurs, mais ici enchâssée entre le film de ce soir, Artisan Pickpocket[19], (notre beau mais terrible remord à l’égard de la Chine, cet autre univers qui monte dans le monde qui va), et l’inauguration plus festive de l’exposition du photographe Robert T0, de vendredi soir, les sociétés de la mondialisation encore mais faites images au risque d’un regard singulier. L’ensemble des personnes et des pensées, l’ensemble de ceux qui vont s’exposer à penser et, peut-on dire, à  imaginer et imager dans ce colloque, scandé d’images fixées, (tout sauf un art moyen, triste formule), et animé d’images mouvantes, (le cinéma ou l’homme imaginaire, joliment dit par Edgar Morin), tout nous semble dessiner comme une  forme expérimentale totalement contemporaine et totalement enracinée, donc résolument risquée ; mais du moins, (c’est ce que nous avons espéré en nous lançant dans cette aventure), le profil que nous aimerions voir se révéler  serait  celui d’un espace à la fois hétérogène et commun, un lieu commun évidemment, de sciences sociales (et d’art vivant), devenu nécessaire, urgent même et, osons le dire, libérateur.

Libérateur d’abord pour ceux qui l’ont organisé dans les rets, disons, d’une certaine situation d’étouffement...institutionnel et disciplinaire..,  dans tous les sens, pas vraiment joyeux, de ce vocable, à l’instar des ex-bataillons du même nom ! Libérateur aussi, nous l’espérons, pour vous, toutes celles et tous ceux, (un peu plus nombreux à s’être maintenus que les premières pourquoi ?) qui n’ont pas craint, dans ce monde de dédifférenciateurs, selon la si profonde et prophétique analyse de Georges Devereux[20], et rêvant de clones, de prendre le risque, devenu presque incorrect avec l’inter (ou pourquoi pas l’alter) disciplinarité, de l’altérité des savoirs et plus encore des questions, voire des langages, sans s’effrayer du destin de Babel, du destin ou plutôt du festin ? Babel n’est-ce pas, la patrie des hommes humanisés ce qui n’est pas (ce qui n’est plus ?) un pléonasme, c’est à dire des humains, ayant aussi des patries, des cultures, des sociétés des civilisations, ces médiations en concert inachevable et peut-être menacé, de l’universel concret ?

Questions toujours que tout cela, bien sûr, ne craignez rien ; mais questions encore !

 Les sociétés de la mondialisation ?

C’est de là, du sein et du goût de cette sociodiversité que notre appel, Les sociétés de la mondialisation, prend son origine, Ce chœur des unités sociétales et civilisationnelles, n’a rien à voir avec la maladie différentialiste qu’a diagnostiqué Emmanuel Todd[21]
, et qui, venue d’Amérique, avait envahi le discours des classes parlantes françaises lors de l’entrée en mondialisation, en gros, en France après cette date si incroyablement connotée à l’avance de 1984. Certes nous n’oublions pas que cette diversité, est en partie digérée, distribuée en des lois d’airain (mais l’airain fond aussi si l’on s’en donne les moyens !) entre centre et périphéries. On n’échappera moins que jamais au questionnement de cette forme de valorisation à partir d’un centre de l’inégalité du monde que formalisa Fernand Braudel. Certes est omniprésente l’expérience si lourde de la structure totale d'une mutation,(ce) processus global de transformation[22], Mais cela n’épuise pas la sociodiversité humaine pertinente, à l’instar de l’œuvre des sociétés braudélienne elle - même où n’a jamais été tentée la synthèse entre l’apport sur les grandes civilisations et celui sur l’histoire générale du monde.

Qu’à son exemple notre propos ne s’effraie pas de balancer sans jamais trancher entre l’un et le multiple, pour nous orienter dans ce labyrinthe historique où nous sommes. Comment, comme nous y invitera Guy Bois à la première place qui lui revenait, pourrions nous relativiser les contradictions motrices de la mondialisation pensée comme une unité écrasante réduite à la violente clarification de son épure ? Les libres échanges contraints, l’obligation de s’ouvrir à ce qui vous détruit, des exploitations d’échelle inédite, des prédations terrifiantes d’une planète rare, des injonctions centrales à des servitudes sournoises ou sanglantes. Comment ne pas penser dans le même temps de l’immédiate actualité les prodigieuses vagues de développement de la Chine à l’Inde, les effervescences de néo-tribus antidestins collectifs festifs et choisis, et ces serviteurs électroniques de la mise en réseau sans qui ce colloque n’aurait pu exister. ?

Mais ce n’est pas de ce seul mouvement central ou des mêmes flux diffus que s’originent les mobilisations publiques ou privées, collectives ou individuelles dont la mondialisation est la résultante autant que la cause. L’on postule que c’est avec cette sociodiversité que doit faire la mondialisation[23]
. Imaginaires comme le sont les mythes pour les déconstructeurs de tout poil, irrationnelles pour les tenants des faits sociaux réduits à l’état de choses sociales à l’instar des marchandises, les identifications collectives sur des mémoires réelles et reconstruites à la fois et ceci sans garantie et sans fin, les unités  empaysées, dirais-je, sociétés Etats lignages territoires, transmissions liant les ressources avec l’émotion et le signe, sont tout autant les clés historiques des mobilisations qui affrontent les processus globaux et les politiques qui les condensent, jusque dans des guerres toujours plus rapprochées. Guerres mondialistes[24] ?  Comment ne pas questionner comme telle leur effrayante nouveauté ? Qui nous trouvera des mobilisations, des résistances ou des abandons décidés, voire des ruées modernisatrices et autres movidas très réactives, sans ce que dénient presque toutes les sciences sociales, sans les émotions liées à des sens sur le conservatoire toujours mouvant des peuples ? Questions encore, en tout cas quelques unes de nos questions, d’ici et maintenant.


N’ayons pas peur !

Nous n’aurons en tout cas pas peur des questions au plus large y compris l’ultime : qu’est-il de l’humanisation en crise - tant le disent parmi les plus profonds ! - dans le monde qui va ? L’horizon d’une société-espèce universalisée pourrait il augurer autre chose qu’un destin de fourmilière ? Mais nous n’avons pas non plus pensé qu’il y aurait des plus restreintes questions qui soient pour cela des moindres. Notre espace-milieu, le programme en est assez éloquent, n’a ni haut  ni bas, (ces vilaines formules d’une post-sociologie des classes déclinante ou réchauffée), ni petits ni grands objets, ni autorités centrales ni chercheurs marginaux. Il n’y a de bornées que les réponses déjà données dans les questions, une tentation certes très sociologique encore et très économique aussi, arguant d’épistémologies de la rupture d’avec le monde commun. Nous ne sommes pas ici pour rompre,  encore moins pour éduquer…cette autre maladie sénile des sciences sociales, à très moyenne portée, pour contrôleurs sociaux régionalisés.

Bref, nous n’aurons pas peur…sinon que ferions nous ensemble ? pas peur des vastes questions transversales. Mais sans jamais oublier que nous parlons tous et chacun, modestement, de quelque part et, les uns pour les autres. Toujours d’ailleurs.

N’est-ce pas un préalable absolu - lailleurs -  pour qu’ait existé ici, pendant trois jours, au moins, - le temps d’une passion -, un lieu commun qui ne soit pas un lieu unique, pour que l’effort d’un langage ordinaire[25]
fasse reculer nos jargons, nous permettant de nous entendre entre nous et d’être entendus dans un monde commun ? pourquoi pas d’ailleurs, dans un common sense [26] - phobie des idéologues - qui ne refuse pas aux expériences humaines pratiques ou réflexives, la dignité de savoirs échangeables ? voire dans cette common decency, à valeur anthropologique que Georges Orwell considérait comme la revendication principale des peuples quand d’autres prétendent à leur place et, voire contre eux, traiter désormais en nouveaux oligarques, du bien et du mal, de la négation des sexes,  des âges, des filiations même, de la vie et de la mort, de leurs territoire à dépayser et de leur mise en réseau ... dans le champ ou plutôt le néant humain d’une post-humanité réduite au marché mondial.

Aurions-nous une conception passéiste du populaire ou par trop enracinée dans le printemps 89 ? En tout cas le lien central de la mondialisation et du devenir des peuples, la question de la voix des peuples est au centre de notre heuristique du moment actuel.

Peut-être ne le répéterez-vous pas !

Aventure

Ce colloque se présente comme la résultante indéductible d’un appel indiscipliné aux travailleurs libres de toutes les disciplines des sciences sociales, civilisationnistes, linguistes, psychosociologues, anthropologues, historiens venus trop rares hélas, et beaucoup heureusement de géographes et même oserais -je dire des sans étiquettes (en tout cas n’avons nous pas su, et eux peut-être non pas pu, s’étiqueter ...  et sociologues enfin, d’appellations contrôlées et non contrôlées. Tout colloque certes est une aventure. Entreprise ne serait pas mal non plus mais, (comme l’avait noté un, devenu très lointain fondateur), elle peut requérir des entrepris vilain mot !). Aventure donc, au bord de la Fosse le mot résonne et raisonne encore assez bien ; encore les aventures colloquantes sont-elles en général pondérées par un double volant de sécurité :  la solidarité d’un réseau ou sous - réseau disciplinaire déjà éprouvé dans quelque expérience antérieure homologue, la mobilisation d’un tissu d’universitaires et de doctorants au sein d’institutions universitaires globalement coopérantes ou, au pire, positivement indifférentes. De tout cela nous n’avons eu, à l’instar de ce bas clergé de 1789 qui finit par rejoindre le tiers-état, que la portion congrue.

Ce qu’il est convenable de faire savoir ici c’est que cette mobilisation et ce vivant tissus de jeunes gens, de maîtres plus ou moins blanchis et d’une directrice qu’on afficha ici sur les murs pour mauvaises lectures, sont bien là, au centre de tout cela ;  mais pour le reste, tout se déroulera sans notables, si paradoxal que cela puisse paraître à l’épicentre de ces sociétés d’Ouest qui les engendre à profusion, hier et aujourd’hui dans l’aire et la nouvelle ère des reféodalisations, (Legendre encore au risque de Guy Bois en passant par André Siegfried[27]
). Tout se passera sans filets, sans réseaux, sans rets donc...,  de ceux qui emprisonnent l’oiseau.

A
venture encore faire ce genre de colloque dans ce moment actuel  celui d’une guerre atroce et, (première dans l’histoire contemporaine ?) sans un journalise libre. Moment de la crise qui vient de s’ouvrir, le savez-vous, en octobre à Londres[28]
, (où la City se souvient d’avoir été près de ceux siècles centre d’économie monde), crise entre les gentils altermondialistes et l’antimondialisme réel pour le moins plus rugueux, le plus conséquent porté par des soldats et des croyances et des formes de guerre inintégrables dans un Dysneyland médiatisé.

Oserons-nous, avons-nous les biscuits, (invention nantaise au demeurant que ces deux fois cuits, pour faire bonne mesure) pour le faire ? Oserons-nous affronter tout cela, ce défi à la connaissance et à l’action concernant désormais, quoique à jamais inégalement[29]
, la totalité des hommes d’une planète, d’évidence sans précédent historique et sans pôle antisystémique garde-fou de l’entropie de l’unique ?

Penser la mondialisation des guerres mondiales ? Faux paradoxe  Vraie question ! Nous n’en parlerons sans doute pas ou peu par modestie crainte ou tremblement, mais l’historien, que je ne peux cesser d’être sans cesser d’être, ne pouvait conclure sans cette inconfortable évocation que ne résoudra d’évidence pas l’invocation des pensées de camps-clés-en-main de la simplification binaire : Laïcité Droit de l’homme et Démocratie  importée éclairant le monde  d’un côté, Islamisme radical ou tout autre construction qui pense possible à l’instar des tomates hollandaises des religions agissant sans sols, de l’autre ! De cela nous forcément nous reparlerons cependant.

Pour conclure sur ce que nous avons voulu faire, (mais c’est vous qui ferez),  deux vœux peut-être pour résumer :

Ici donc, priorité d’abord donnée au Monde réel qui va … sur les pensées a priori élaborées, socialisées contrôlées dans les réseaux de conquête des places et pouvoirs disciplinaires. Priorité donnée au monde qui va ou ne va pas, c’est selon ! Priorité aux mondes petits et grand.:

Ici donc, plutôt que le thème devenu un peu litanie du local et du global, et d’abord, ne l’oublions pas slogan d’une multinationale[30]
, on suggère l’heuristique, plus proche d’une anthropologie fondamentale du macrocosme et du microcosme , pondérée par une monadologie ; l’inventaire des composantes du tout est présent partout, mais pas sa structure[31]. Le colloque se clora, non sans quelque clin d’œil, sur notre - so small world - la sociologie d’avant le lieu commun ou peut-être en un autre sens des lieux communs – mondialisés ?-  de la sociologie !

Deuxième vœu, la revendication quasi militante - pourquoi pas ?- (au sein de sciences sociales tentées par le sociologisme abstrait), l’obsession, d’historien d’ethnographe, de géographe, de la prise en compte des singularités, des Unités concrètes, (ce qui ne veut pas dire seulement les petites, le Monde en est une), des totalités vivantes de tout ce qui est supposé ne pas survivre à une mondialisation pensée comme déréliction comme individuation absolue.

N’y aurait il de science que du général, qu’il faudrait encore plus se méfier, non de la science, mais de ceux qui l’invoquent tant pour conjurer le réel. On se plait à reprendre à Guy Bois, la thèse de la singularité radicale de la mondialisation[32] qui se noue, il y a trente ans, mais elle n’est, comme le reste, acceptable que réfutable ; si d’autres recherchent, presque avec émotions, leurs première mondialisation[33]
, de gauche si possible, comme d’autres leurs premiers sous-vêtements Petit-bateau, ils ont bien le droit de le dire aussi et je mérite un gage pour sembler me moquer d’eux qui furent invités à l’instar du monde entier.

Mais quitte à réintroduire avec notre inassouvissable faim d’histoire, la singularité irréductible d’un moment actuel contre l’aplatissement anachronique ou anhistorique voire le délire millénariste d’une fin de l’histoire, pourquoi ne pas pousser plus loin le rééquilibrage des sciences sociales, en quête d’un nouveau lieu (qui soit) commun aux spécialisations disciplinaires et réintroduisant le singulier des transmissions donc des signifiances donc des mobilisations, donc des unités de permanence et de liaison humanisante entre des territoires valorisables des hommes, des symboles et des affects, dans une inachevable et précaire universalisation.

Jacky REAULT


LESTAMP - Université de Nantes
Droits de reproduction et de diffusion réservés © LESTAMP - 2005
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[1] Pierre Legendre. L’inestimable objet de la transmission Etude sur le principe généalogique en occident. Fayard 1985
[2] Ibn Khaldoum (1332-1406), Le livre des exemples. Muquaddima. In Edition Gallimard 2002.
[3] Moins solubles nous semble t il qu’on ne le dit, dans l’urbanisation et la mondialisation
[4] On s’est plu à terminer ce colloque sur l’indispensable critique de la sociologie réellement existante ou deux moins sur ceux qui prétendent la dominer ; avec J. Deniot, A so small world, inter - dit sociologique et mutation mondialiste.
[5] Générique transversal de toute une série de livres de Cornelius Castoriadis.
[6] Fernand Braudel Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XV°-XVIII° siècle T. III. A Colin. Des économies-mondes à la mondialisation, la filiation est sans discontinuité dans la conception d’une histoire sociale comme histoire générale du monde, à l’inverse de l’histoire sociologiste des thèmes partiels et relativistes comme de l’interdit de penser les totalités.
[7] Bien fou pour l’humanité non pour qui tente d’éprouver l’heuristique de cette proposition.
[8] Jean-Claude Michéa, le ré inventeur de l’anthropologie d’Orwell et de sa common decency est de ceux qui identifient clairement dans tous les totalitarismes qui se succèdent, y compris le « libéral », le fantasme meurtrier (quand il n’est pas porté, ajouterions nous,  par le noyau civilisationnel d’une religion bien enracinée en sociétés réelles) de « l’homme nouveau ). Impasse Adam Smith, Climats, Castelneau Le lez 2002.  D-R Dufour (infra) reprend et développe le même thème.
[9] P-A Taguieff, Résister au bougisme. 2 Mars Mille et une nuits 2001
[10] le couple délirant crise-réforme, à peu près totalement détaché de ses signifiants et propositions originaux, en vient à hystériser (ou symboliser la dipolarisation folle) les champs de représentation et les théories sociales, face à une classe intellectuelle quasi amorphe, qui semble acheter ses concepts dans des grandes surfaces discount quand elle ne fouille pas les poubelles des grands prêtres de l'économisme et du scientisme. Djallal Heuzé, La crise et la réforme: normes et dérives d'une hystérie normative. Résumé de communication.
[11] C’est postérieurement à notre propre réflexion sur dépaysements et dépaysation  que nous avons aussi trouvé ce terme chez Dany-Robert Dufour après son passage à Nantes, l’Art de réduire les têtes. Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total. Denoël 2003. Nous nous référons ici aussi à l’analyse de la crise de la subjectivation.
[12] Philippe Forget, Gilles Polycarpe. Le réseau et l’infini Essai d’anthropologie philosophique et stratégique. Economica 1997
[13]
Bruno Lefebvre, La transformation des cultures techniques. L’Harmattan 1998.
[14]
Pierre Cam Le marché des services et l’externalisation problématique du travail. Communication au colloque.
[15] Fayard 2002.
[16]
Pierre Cam o. c.
[17] Formule condensant des inventions et travaux de long cours de Joëlle Deniot ; cf. par exemple L’intime dans la voix. Ethnologie française. 2002-3.
[18] Gilles. Xxx, Virginie Péan, Monique Giannesini, Robert To.
[19]
Jia Zhang Ke. 1997
[20] Notamment dans les Essais d’ethnopsychiatrie générale. 1970 Gallimard, où l’invité de Fernand Braudel et de Roger Bastide, l’ethnologue par excellence des acculturations, livre pour la première fois en français son anthropologie complémentariste d’où s’inspire directement  l’idée et la forme de ce colloque.
[21] Le destin des immigrés. Seuil 1994.
[22] Guy Bois, Une nouvelle servitude ; Essai sur la mondialisation. François Xavier de Guibert. 2003.
[23] Nous nous en sommes expliqués in Jacky Réault, Entre antimondialistes et altermondialistes, la question d’une servitude. A propos du livre de Guy Bois... In Papinot Guichard. De Bretagne et d’ailleurs Université de Brest, Mélanges offerts à A Guillou. 2004
[24] Guy Bois, o. c .
[25] Comment nier sur ce point l’interférence, même si nous ne sous en sommes aperçus que tardivement, de la réflexion faite au sein du lestamp sur le commun  avec les analyses de Michel Maffesoli, notamment dans La connaissance ordinaire Précis de sociologie compréhensive Librairie des Méridiens 1985
[26] Vocabulaire, (dit,) européen dieu merci il est heureusement inter national et inter linguistique ) des philosophies et ses adeptes l’appellent dictionnaire des intraduisibles. Barbara Cassin (Dir.) Seuil.)
[27] Tableau politique de la France de l'Ouest  sous la III° République Paris 1913. réedition, A Colin, avec PFNSP 1964.
[28] Sur le 3° forum altermondialiste lire en décryptant l’occidentalisme deuxième gauche de l’auteur, Les gauchistes d’Allah, de Claude Askolovitch, Nouvel Observateur du 20. 10.04.
[29] Le thème est, nous semble t il, d’abord léninien mais nous l’espérons non léniniste ; nous le développons ici comme postulat anthropologique de sociodiversité y compris des résistances, explicité dans notre éloge de Babel, dépassant le moment historique de l’impérialisme sinon de la mondialisation.
[30] ABB.
[31] Selon la distinction faite à propos de la vaine opposition singularité/Universalité, par G Devereux dans Ethnopsychanalyse complémentariste. Flammarion.
[32] Nous avons également invité, sous réserve qu’il nous ait reçu, Laurent Carroué dont la substantielle Géographie de la mondialisation  A Colin 2002 est entrée dans notre viatique vers ce colloque, lui qui s’inscrit pourtant dans la thèse d’une mondialisation progressive s’originant dès le 15° siècle des grandes découvertes. Il reconnaît cependant dans l’actuel moment une « rupture historique » Rupture certes mais débat encore ! Yves Lacoste dont deux numéros d’Hérodote ont spécialement traité de la mondialisation nous a  aimablement adressé ses encouragement, comme l’a fait aussi le spécialiste du monde russe, (orient de cette Eurasie que pense E Todd), Jacques Sapir, indispensable critique de l’économisme régnant.
[33] Susan Berger qu’édite, (ce que l’observateur du solstice d’hiver de 1995 en France ne trouve pas inattendu), la collection dirigée par l’ex. Fondation Saint-Simon



 

     






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