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Mondialisation et encrage territorial : Les nouvelles
stratégies des grandes entreprises |
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Marie RAVEYRE
IRES - Institut de Recherches Économiques et
Sociales
Droits de
reproduction et de diffusion réservés ©
LESTAMP -
2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France
N°20050127-4889 |
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Résumé
La
mondialisation de l’économie, si elle se manifeste par un
élargissement des frontières de positionnement des firmes sur la
scène internationale, ne conduit pas nécessairement à un
désengagement des territoires locaux. L’observation des
stratégies de redéploiement de plusieurs grandes entreprises
françaises, que nous avons réalisée à partir d’enquêtes en
entreprises et sur des sites[1], nous conduit à avancer
l’hypothèse que la recomposition des groupes passe simultanément
par un positionnement mondial et un ancrage territorial accru.
Au cours des dernières décennies, nombre de grandes entreprises
ont lancé des politiques d'appui au développement local.
Apparues dans des contextes de restructuration, celles-ci
avaient pour objectif de soutenir l'activité économique et
l'emploi afin de faciliter la reconversion des salariés et des
sites.
Dans cette perspective, des aides aux PME et des actions en
"partenariats" avec les acteurs économiques, politiques et
institutionnels locaux, ont été multipliées. Toutefois, ces
interventions ont aussi été mises en œuvre dans des phases
d'expansion des groupes. Notre thèse est que ces politiques, en
confortant une dynamique d’échange en réseaux au niveau local,
contribueraient a assurer une meilleure articulation des groupes
avec leur environnement, (tant dans le domaine industriel,
commercial, de l’emploi, que celui de l’écologie). Aussi, par un
investissement durable dans les territoires, la grande
entreprise se donnerait la possibilité d'accroître l'efficience
de sa stratégie globale.
Après avoir analysé ces stratégies territoriales des grandes
entreprises, nous nous attacherons à étudier en quoi elles
constituent un mode de gestion des relations de l’entreprise à
son environnement local. L'analyse du mouvement de globalisation
de l'économie conduit à souligner le caractère plus instable de
l'inscription territoriale des grands groupes, et nombres
d'acteurs, dont les collectivités locales et les syndicats de
salariés, affirment la nécessité que les firmes soient plus
"socialement responsables", afin de limiter les effets négatifs
sur l'emploi et l'économie locale de cette volatilité des
implantations des firmes. Toutefois l'observation de pratiques
de grandes entreprises nous conduit à considérer que les
transformations actuelles des relations des firmes aux
territoires recouvrent une pluralité de configurations, et dès
lors l'une des questions qui se trouve posée est de savoir dans
quelle mesure le redéploiement mondial des groupes s'accompagne
de nouvelles formes d'inscription dans les espaces locaux. En
effet, les grandes entreprises ne sont pas assimilable à un
agent homogène, mais elles conduisent des stratégies
différenciées, liées à leur histoire et à leurs caractéristiques
socioproductives,
Afin de contribuer à la réflexion sur la diversité de stratégie
territoriales des firmes, et de nourrir les débat quant à la
volatilité ou au contraire de l'ancrage local de l'inscription
spatiale des firmes, nous proposons d'étudier le cas de
politiques d'implication locale de grandes entreprises
françaises. Au cours des trois dernières décennies, nombres
d'entre elles, alors même qu'elles se redéployaient sur la scène
mondiale, se sont engagés dans des démarches d'appui au
développement local, avec la mise en place de dispositifs de
soutien aux tissus économiques et aux bassins d'emplois. Cette
forme d'inscription dans l'espace local renvoie à la question
plus générale de la façon dont les groupes peuvent envisager
leurs relations aux territoires. L'observation de pratiques
d'entreprises en la matière conduit à avancer l'hypothèse que
l'implication durable dans les espaces locaux peut constituer un
outil au service de la reconfiguration des groupes, un moyen
efficient d'accompagnement à long terme de leur gestion de
l'emploi et du travail.
Si les redéploiements récents des grandes entreprises
s'incarnent dans des processus spécifiques à chacune d'entre
elles, ils ont suivi néanmoins de grandes orientations communes,
avec une vaste reconfiguration des activités qui se manifeste,
notamment, par une succession d'épisodes de restructurations, de
relocalisation et d'implantation d'activités[2]. Par delà ce
premier niveau d'observation, la reconposition des groupes
s'inscrit dans des tendances de fonds de transformation de
l'économie contemporaine, marquée par une remise en cause du
modèle de développement ayant prévalu antérieurement, appréhendé
par certains comme une crise du "mode de régulation fordien"
(Aglietta 1998). Si le débat demeure largement ouvert quant aux
contours du modèle émergent, de nombreuses analyses s'accordent
à considérer que l'une des dimensions des changements en cours
réside dans la redéfinition de l'articulation des dynamiques
globales et locales, - qui pose, notamment, de façon renouvelée
la question des relations des groupes aux territoires -.
L'évolution de ces relations serait traversée par des tensions
entre des logiques pour partie opposées. Le renforcement de la
logique financière et marchande, avec la prégnance croissante
des marchés financiers infléchissant les modes de gouvernance
des groupes, conduit à privilégier des stratégies à court terme
de flexibilité des activités et de leur localisation.
Dans ce cadre, les espaces locaux, évalués à l'aune d'avantages
de coûts comparatifs, sont pris dans un mouvement incessant de
mise en concurrence, les groupes arbitrant sur l'échiquier
mondial les positionnements les plus rentables. D'autres
analyses, mettent en évidence que la mondialisation s'accompagne
paradoxalement d'un renouveau du niveau local comme espace de
nouvelles formes de coordination, d'une renaissance des "économies-territoires"
(Veltz 2002). De nouvelles formes de concurrence se développent
: l'accent mis sur des critères de compétitivité fondés sur la
qualité, la diversité, l'adaptation et l'innovation, nécessite
des liens de proximité entre différents acteurs ; l'efficacité
repose de façon accrue sur la qualité des coopérations, pour
s'adapter aux clients, se coordonner avec les fournisseurs et
sous-traitants, soutenir des processus de
recherche-développement… Par ailleurs, plus une unité de
production est spécialisée et flexible, plus elle se trouve
prise dans un maillage d'interdépendances où "la qualité des
ressources humaines, des infrastructures et des services publics
jouent un rôle déterminant. La maîtrise de cet environnement
socio-économique devient cruciale dans les nouvelles formes
d'organisation du travail et pose la question de l'inscription
territoriale des entreprises" (Supiot 1999).
Dans cette perspective, les espaces locaux serraient moins à
considérer comme des stocks de ressources dans lesquels les
entreprises puisent suivant des avantages comparatifs, que comme
l'un des lieux privilégiés pour l'entretien et la création de
ressources : les compétences de la main d'œuvre, la qualité des
infrastructures et des institutions, les potentiels de recherche
et d'innovation, le dynamisme des tissus de PME…S'éloignant
d'une approche en terme d'attractivité d'un territoire pour les
firmes, ce dernier peut être alors appréhendé dans une
perspective dynamique, comme "une configuration variable et
évolutive, résultat des actions effectives des acteurs concernés"
(Zimmermann 1998). L'espace local constituerait l'un des niveaux
pertinents pour l'essor de liens de proximité entre les acteurs,
nécessaires à la mise en place de concertations locales, voire à
l'instauration de "gouvernances locales".
Les tensions entre logiques globales / locales traversent les
stratégies des entreprises, et l'avenir demeure incertain quant
aux options qui primeront. Toutefois, l'étude des politiques
d'implication locale expérimentées par quelques grandes
entreprises permet d'esquisser, à titre prospectif, une voie où
l'investissement durable dans l'espace local serait une démarche
valide et efficace au redéploiement des groupes et pas seulement
un vœu d'acteurs soucieux de préserver des équilibres
socio-économiques territoriaux. En effet, nos observations nous
conduisent à mettre en évidence que ces politiques peuvent
contribuer au renouvellement de la stratégie industrielle,
commerciale et de la gestion des ressources humaines des
groupes. C'est sur ce dernier aspect que nous nous centrerons
dans cette communication[3].
Les politiques d'implication locale des groupes, de formes très
diverses, ont pour point commun de reposer sur la mise en place
de mesures de soutient à l'emploi et à l'économie locale.
Apparues dans les années soixante dix dans des contextes de
restructurations industrielles, elles avaient pour premier
objectif d'amortir les effets déstabilisants des fermetures
d'établissements sur les territoires afin de faciliter le
reclassement des salariés et la conversion des sites
industriels. Dans cette perspective, des systèmes d'aides
aux PME et des actions en partenariat avec les acteurs
économiques, politiques et institutionnels locaux ont été
multipliées : aides à la création d'emploi, aménagement de zones
d'activités, création de pépinières d'entreprises, ...etc.
Après les deux précurseurs, Charbonnages de France et
ELF-Aquitaine, c'est dans les années quatre-vingt que ces
politiques prennent de l'essor, avec l'engagement dans cette
démarche, notamment, de Saint-Gobain, Thomson, EDF, Lafarge,
Rhône-Poulenc, Danone, Usinor.... Toutefois, ces politiques ne
se limitent pas à des contextes de reconversions, elles peuvent
être mises en œuvre dans des phases d'expansion des groupes.
Pour nombre d'entreprises ces politiques sont demeurées
ponctuelles et limitées à l'accompagnement au coup par coup de
plans sociaux. Cependant dans plusieurs cas, comme l'illustre
EDF et Saint-Gobain, elles se sont pérennisées et ont
progressivement élargi leur champ d'action : ne se limitant plus
à des sites spécifiques les interventions ont été généralisées à
l'ensemble du territoire national ; les actions d'appuis se sont
étendues à des domaines d'ordre plus général, tels que le
développement rural ou urbain, la formation, l'insertion des
chômeurs ou encore l'écologie... Si, comme on le sait, beaucoup
d'entreprises sont demeurées, et demeurent toujours à l'écart de
ces interventions, on constate qu'un nombre croisant d'entre
elles s'y engagent, surtout parmi les plus grandes[4].
D'un point de vue d'ensemble, on soulignera que ce mode d'action
résulte, le plus souvent, de démarches pragmatiques de terrain.
Si ces pratiques ont pu dans certains cas perdurer au fil du
temps, voire ont été relativement institutionnalisées, elles ont
été un objet récurrent de polémique entre les cadres dirigeants
des entreprises et leur maintien a fréquemment été remis en
cause[5]. Action "citoyenne", opération de valorisation d'image
de marque ? Ces politiques ne sauraient être réduites à ces
simples interprétations, notre hypothèse est qu'elles se
présentent comme un potentiel de moyens propres à assurer une
meilleure coordination des groupes à leur environnement.
Au delà de leurs effets directs sur l'emploi et les tissus
d'entreprises, ces politiques peuvent soutenir une dynamique
d'échange en réseau, fondée sur l'établissement de coopérations
avec les acteurs économiques, politiques et institutionnels
locaux. Dans le domaine de l'emploi, ces politiques auraient
pour effet de concourir à la mise en place d'intermédiations en
réseaux sur le marché du travail, favorisant des ajustements
quantitatifs et qualitatifs plus fins, sans les discontinuités
inhérentes aux situations où l'entreprise est rigidifiée à
l'intérieur de ses frontières. A bien des égards ces politiques,
se présenteraient comme un outil au service des stratégies de
reconfiguration des groupes, une tentative de réponse aux
tensions entre dynamiques globales et locales auxquelles ceux-ci
se trouvent confrontés. Après avoir abordé, à partir d'études de
cas, en quoi ces politiques peuvent accompagner la gestion des
ressources humaines des entreprises, nous analyserons les
potentialités dynamiques de ces démarches, tant du point de vue
des territoires que de celui des groupes.
Méthode
Cette communication s'appuie sur une recherche portant sur cinq
groupes français, publics et privés : Saint-Gobain, EDF,
Thomson, Aéroports de Paris, Lafarge, (Raveyre, 1999). Nos
investigations ont reposé sur des observations de sites et des
entretiens avec des responsables des groupes, des dirigeants de
PME, des syndicalistes, des acteurs politiques et
institutionnels locaux : élus, responsables de structures de
formation, agences de développement, préfectures, Services
Publics de l'Emploi, chambre de commerce...etc. Soit de l'ordre
d'une centaine d'entretiens.
1- UNE INSCRIPTION TERRITORIALE DE LA GESTION DU TRAVAIL ET
DE L'EMPLOI
Les politiques d'implication locale des grandes entreprises, en
favorisant le développement de liens multidimensionnels avec
leur environnement, peuvent contribuer à rendre moins étanches
les frontières de l'entreprise. Au cours de leurs interventions
d'appui à l'économie locale, les groupes sont à même de tisser
un réseau de relations avec des acteurs très variés :
entreprises, organismes de formation, Services Publics de
l'Emploi, collectivités territoriales, chambres de commerces,
syndicats professionnels, associations diverses, experts,
centres de recherche, agences de placements ...etc. Grâce à ce
renforcement des liens avec les acteurs externes, ces politiques
donneraient la possibilité d'effectuer des équilibrages, tant en
termes d'effectifs que de compétences, entre l'entreprise et les
bassins d'emploi, tout en limitant les risques de tensions
sociales et de déstabilisation des espaces locaux. Maintenir la
vitalité de ces derniers paraît en effet crucial pour soutenir
des coordinations locales de différents ordres, notamment en
matière de formation, d'habitat, d'infrastructures et de
services.
Nous proposons d'appuyer notre réflexion sur des exemples tirés
de l'observation de pratiques de deux entreprises, publique et
privée, Saint-Gobain et EDF[6]. Par delà les spécificités
intrinsèques de ces groupes, ces études de cas permettent
d'appréhender les dynamiques d'actions dans lesquelles
s'engagent les entreprises avec ces politiques d'implication
locale et de mettre en évidence en quoi ces démarches peuvent
constituer un outil d'accompagnement de la gestion des
ressources humaines des groupes dans le cadre de leur
reconfiguration.
12- Saint-Gobain : des reclassements à la gestion permanente
des effectifs et des compétences
On peut repérer trois grandes étapes qui marquent des
réorientations de la politique d'implication locale de
Saint-Gobain et correspondent aux différentes phases de la
recomposition du groupe, depuis la fin des années soixante-dix.
D'interventions dans l'urgence sur les sites en difficulté, au
début de la période des grandes restructurations, on passe à des
actions préventives s'inscrivant plus dans la durée. Alors que
l'entreprise entre dans la phase de redéploiement et de
croissance, la politique locale, un temps remise en cause est
finalement renforcée, elle se présente de façon accrue comme un
accompagnement permanent de l'ensemble de la gestion des
ressources humaines. Au tournant des années quatre-vingt,
Saint-Gobain, s'engage dans des restructurations lourdes. Compte
tenu des prévisions de suppressions d'emplois au sein du groupe
en France, évaluées en 1980 à 15 000 postes sur cinq ans, la
volonté des dirigeants de Saint-Gobain est "d'améliorer la
faisabilité économique et sociale des restructurations". Les
outils classiques de gestion des sureffectifs (préretraites,
mutations) se montrant insuffisants, Saint-Gobain encourage le
reclassement externe, en soutenant l'essaimage et l'embauche de
ses salariés dans les entreprises environnantes. C'est dans ce
contexte que le groupe lance ses appuis au développement
local[7]. L'objectif de cette politique est de contribuer à
assurer l'avenir économique des territoires desquels le groupe
se désengage et de soutenir la création d'emploi. Saint-Gobain
prospecte des sociétés susceptibles de s'installer sur les sites
et élabore un dispositif d'appui aux PME. Il propose une aide
financière à la création d'emploi, sous forme de prêts, sans
prises de participation au capital.
Une "convention" est établie avec l'entreprise, comportant un
engagement sur un nombre d'emploi à créer et la possibilité de
transformer le prêt en subvention en cas d'embauche de salariés
de Saint-Gobain. Des appuis qualitatifs sont mis à disposition
des PME : conseils techniques, organisationnels, commerciaux...
Par ailleurs, le groupe conforte ses collaborations avec les
acteurs locaux afin de renforcer le tissu économique local et de
vivifier le bassin d'emploi : aménagement de zones d'activités,
création de centres techniques, participation aux actions des
services publics de l'emploi, mise en place de système de
formation...etc.. Ce soutien aux bassins d'emploi favorise le
reclassement de salariés du groupe : ceux-ci peuvent intégrer
des PME en convention, mais aussi de façon plus indirecte, le
maintien d'un bassin d'emploi actif offre des occasions de
reconversion sur le site.
A partir du milieu des années quatre-vingt, alors que les
grandes restructurations touchent à leur fin, après une période
d'incertitude quant au maintien de la politique locale, celle-ci
est finalement généralisée à l'ensemble des sites où le groupe
est présent en France : "il s'agit d'intervenir non seulement
là où on part, mais où on reste". Les fermetures
d'établissements deviennent plus rares, la tendance est plutôt à
présent au redéploiement du groupe, ce qui se traduit toujours
par des arrêts d'activités - mais de moindre ampleur -, des
réorganisations d'unités, des fusions, mais aussi des créations
d'activités et d'établissements. Par ailleurs, l'accélération
des changements techniques et organisationnels se traduisent par
une transformation des systèmes de travail, avec une
redéfinition et une diversification des qualifications.
Plus que de gérer des masses de sureffectifs, il s'agit
désormais pour Saint-Gobain d'accroître la fluidité de l'emploi,
afin d'adapter en continu les effectifs et les compétences aux
mouvements de recomposition des activités du groupe. La question
du renouvellement et de la requalification de la main-d'oeuvre
se pose avec d'autant plus d'acuité que Saint-Gobain se trouve
face à un problème de déséquilibre de structure de l'emploi. En
effet, les réductions d'effectifs de la période précédente ayant
plus reposé sur des critères quantitatifs que qualitatifs
(préretraites, volontariat), Saint-Gobain se trouve en présence
d'un déséquilibre de la pyramide des âges et des qualifications.
Dès lors, la politique de développement local tend à devenir un
outil permanent de gestion des ressources humaines. Elle vise
désormais à conforter le maintien d'un environnement local
dynamique, propice au renforcement de la mobilité de main
d'œuvre. En intervenant en amont des situations critiques, il
s'agit d'opérer en permanence des équilibrages, tant en termes
d'effectifs que de compétences, au plus près du terrain. Le
dispositif d'appui au développement local est renforcé et
l'accompagnement de la reconversion des salariés est élargi.
L'aide à l'essaimage et les disponibilités de postes collectées
sur les sites sont proposés à tous les salariés, qu'ils soient
permanents ou temporaires. En soutenant la reconversion des
salariés en CDD, il s'agit de "gérer en douceur la
flexibilité de l'emploi". Ces appuis peuvent aussi
bénéficier aux familles des salariés, notamment pour faciliter
les mutations internes. En effet, la difficulté à trouver un
emploi pour le conjoint sur le site de la nouvelle affectation
du salarié peut constituer un frein à la mobilité.
Les actions dans le domaine de la formation, en collaboration
avec les acteurs locaux, s'amplifient : créations d'instituts de
formation continue spécialisés ; ouverture de stage de
Saint-Gobain au personnel de PME locales ; montage de
dispositifs "emploi jeunes mutualités" en partenariat avec des
PME, dans lesquel des jeunes formés par Saint-Gobain peuvent
être ensuite embauchés par les PME...etc. En soutenant la
formation il s'agit d'adapter les compétences de la main d'œuvre
aux besoins des établissements, mais aussi de donner au
personnel des perspectives de progressions professionnelles tant
dans le groupe qu'à l'extérieur de celui-ci.
Cette implication locale facilite donc les reclassements et
limite les tensions sociales, non seulement en période critique
de restructuration mais aussi dans la durée. Au-delà de la
gestion des sureffectifs, elle accompagne la flexibilité de
l'emploi en soutenant en continu la mobilité externe des
salariés, permanents et temporaires. Elle facilite le
renouvellement des compétences et les recrutements. Dans une
certaine mesure cette démarche concourt à l'élaboration
conjointe de compétences au niveau des bassins d'emploi, elle
tend à soutenir l'adaptation permanente de celles-ci tout en
garantissant mieux leur transférabilité interentreprises.
12- Les grands chantier d'EDF : implantation d'établissement
et gestion conjointe du travail et de l'emploi.
Historiquement, la mise en place de la politique d'implication
locale d'EDF ne s'inscrit pas dans un contexte de
restructuration, mais au contraire de création d'activité[8].
Dans les années qui ont suivit, EDF étendra cette démarche, avec
de nouvelles méthodes et outils, pour accompagner ses
restructurations, notamment lors de la fermeture d'anciennes
centrales thermiques. Le cas très spécifiques des grands
chantiers d'EDF fourni une illustration particulièrement
explicite de l'intérêt que peut représenter la politique
d'implication locale pour accompagner l'expansion de
l'entreprise, en renforçant la coordination entre l'entreprise
et les bassins d'emploi. Dans les années soixante-dix, EDF lance
un important programme de construction de centrales nucléaires.
L'implantation de ces unités nécessite des effectifs pouvant
atteindre jusqu'à 2000 personnes pendant la pointe du
chantier[9], pour décroître ensuite, seulement de l'ordre de 200
salariés d'EDF restant sur le site lorsque la centrale est en
activité. Suivant les phases des travaux, les besoins en
qualifications varient. Fréquemment l'implantation a lieu sur
des territoires peu industrialisés, voire en zone rurale. De
nombreuses entreprises, contractantes d'EDF, interviennent sur
le chantier, entreprises présentant entre elles toute une
cascade de degrés de sous-traitance. Initialement, ces
entreprises étaient majoritairement extérieures au site.
L'essentiel de la main-d'œuvre employée était du "personnel
déplacé", ne demeurant sur place que pour la durée du chantier.
Cette transplantation de main d'œuvre à employeurs multiples
occasionnait de nombreux problèmes sociaux et de gestion de
l'emploi : difficultés de recrutement, inadaptation des
compétences, instabilité des salariés, multiplication et
propagation en chaîne de conflits sociaux pouvant aboutir au
blocage des travaux.
Les Pouvoirs Publics avaient pris en 1975 des dispositions
visant à favoriser l'accueil du personnel déplacé. Au-delà du
cadre défini par la procédure publique, des responsables d'EDF
de Chinon et Flamanville, afin de trouver des solutions aux
problèmes rencontrés sur le terrain, engagent une réflexion avec
quelques personnalités locales appartenant aux services de l'Etat
et aux communes. Dès 1977, plusieurs interventions sont alors
expérimentés, que la direction de l'entreprise, tout d'abord
plutôt septique laissera conduire, puis reprendra pour
constituer un dispositif spécifique "grands chantiers d'EDF".
Ainsi progressivement est instauré ce que l'on pourrait
qualifier de gestion collective de bassins d'emplois et est
élaboré un dispositif de soutien aux entreprises locales. Trois
idées directrices guident cette démarche : plutôt que de
recourir à du personnel déplacé, favoriser l'emploi de la
main-d'œuvre locale ; afin d'assurer un meilleure adéquation du
marché local du travail aux besoins du chantier, conduire une
gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences ;
au-delà de la période des travaux, prévoir "l'après-chantier",
afin de favoriser la reconversion des personnes et de soutenir
le développement d'activités de remplacement.
Un système de coordination est mis en place avec la création
d'associations rassemblant des organismes de formation, des
acteurs institutionnels, ainsi que les différentes entreprises
intervenant sur le chantier. De multiples actions communes sont
lancées. Un "pilote éducatif" assure le suivi de l'emploi sur le
site : mobilité de la main d'œuvre d'une entreprise à l'autre,
définition des besoins de formation, reconversion des salariés.
Sur l'un des sites une agence d'intérim coopérative est créée.
Par ailleurs, des mesures de soutien aux entreprises locales
sont élaborées : aides au regroupement de celles-ci pour l'accès
aux marchés d'EDF, aides à la création d'emplois, appui au
développement des entreprises dans la phase "d'après-chantier".
Dans le cadre du dispositif actuel, la contribution financière
d'EDF est de deux ordres : des avances sur ressources fiscales
aux collectivités locales pendant les travaux et, dans le cadre
de l'après-chantier, des "dotations spécifiques" aux entreprises
du site créatrices d'emplois, subventions venant en complément
d'aides publiques. Le bilan de ces expériences est apparu
largement positif : des niveaux de recrutement local record ont
été atteints (75% sur le site de Chinon) ; les conditions de
réalisation des travaux ont été fortement améliorées, avec "un
inhabituel consensus social et une excellente productivité",
suivant un responsable d'EDF. La politique d'implication locale
d'EDF a donc ici notamment pour effet de contribuer à renforcer
la coordination entre les acteurs locaux afin de soutenir, à
moindre dommage, l'adaptation de la main-d'œuvre aux variations
quantitatives et qualitative des besoins sur le site
d'implantation de la centrale. Il faut souligner qu'il ne s'agit
pas seulement ici de gérer l'emploi interne à EDF, mais aussi de
réguler celui des entreprises du site. Dépassant son rôle
classique de maître d'ouvrage, EDF franchit ses frontières pour
se préoccuper de "l'emploi externe"[10]. On notera qu'une
démarche de même type a été adoptée par EDF vis-à-vis de ses
prestataires du parc nucléaire. En tentant de réguler la gestion
des ressources humaines dans les entreprises liées à l'activité
du groupe, c'est au renforcement de la coordination entre les
collectifs de travail internes et externes que peut concourir la
politique locale.
13- La politique d'implication locale comme outil de gestion
des ressources humaines
Ces études de cas permettent de mettre en évidence que la
politique d'implication locale est susceptible d'accompagner,
tant le retrait du groupe d'un territoire que son implantation,
ainsi que de soutenir son fonctionnement "ordinaire" ; trois cas
de figures qui sont parties intégrantes du mouvement d'ensemble
de reconfiguration des groupes. En effet, ce type de politique
peut contribuer à la gestion des ressources humaines dans
différents domaines : réduction d'effectif, équilibrage de la
structure des qualifications, recrutement ; et, plus largement,
elle peut concourir à la coordination interentreprises de la
gestion du travail et de l'emploi.
L'observation conduit à constater que les groupes peuvent
s'inscrire dans ces différentes dimensions à des degrés très
divers et suivant des combinatoires très variables. (d'un groupe
à l'autre et au sein d'un même groupe au cours du temps). De
nombreuses entreprises recourent ponctuellement à ces politiques
dans un seul domaine (par exemple la gestion des sureffectifs
lors d'une restructuration), tandis que d'autres tendent à les
instaurer en élément permanent de leur gestion courante de
l'emploi dans la presque totalité de ces dimensions (comme
l'illustre le cas de Saint-Gobain). Les politiques d'implication
locale se présentent toujours comme des démarches spécifiques à
une entreprise, à une période et à un contexte ; notre propos
n'est pas ici de dégager un modèle général, mais de dresser une
sorte de "carte" des diverses dimensions que peuvent recouvrir
ces politiques.
La politique d'implication locale, en favorisant les flux de
main d'œuvre entre les établissements et les bassins d'emploi,
peut faciliter la gestion des effectifs du groupe. Comme cela
est le cas, pour la majorité des groupes privés étudiés, lors de
fermetures d'établissements ou de réduction d'effectifs, les
mesures d'aides à la création d'emplois externes et de soutien
aux tissus d'entreprises mises en place par le groupe favorisent
la reconversion de ses salariés. Au delà des situations de
dégraissages, ceci peut aussi permettre le reclassement des
salariés temporaires, et ainsi contribuer à gérer la flexibilité
de l'emploi. On remarquera que, si les licenciements ne
concernent pas les entreprises publiques, du fait du statut
particulier de leurs salariés, ces politiques peuvent cependant
favoriser les départs volontaires et notamment l'essaimage.
Cette politique locale, se présente aussi comme un moyen
d'accompagner la gestion des qualifications des établissements
du groupe. Le maintien de bassins d'emploi dynamiques et de
systèmes de formation efficients, favorise l'adaptation de la
main d'œuvre et le recrutement de personnel. Le soutien à la
mobilité au niveau des territoires, en facilitant tant les
départs de salariés, que les recrutements et la formation, donne
la possibilité d'opérer en continu des rééquilibrages de la
structure des qualifications au sein de unités du groupe.
Par ailleurs, le renforcement de la coordination avec les
entreprises et les organismes extérieurs, soutien un processus
de construction de compétences au niveau local et permet de
proposer aux salariés des perspectives de progression
professionnelle dépassant les frontières de l'entreprise. Ainsi
serait favorisée la présence de personnel de niveau requis, tout
en limitant les tensions sociales et donc les risques de
démobilisation des salariés ; ceci constituerait un moyen de
mieux assurer l’adaptation constante des compétences aux
situations de travail, tout en encourageant les parcours
professionnels interentreprises.
De même, ces politiques peuvent faciliter les recrutements. Le
développement d'activité et les recrutements ne vont pas
nécessairement de soi[11]. La question de la disponibilité et de
l'adaptation de la main-d'œuvre, notamment lorsque le territoire
est faiblement industrialisé (mais pas uniquement), peut
constituer un problème difficile à résoudre : le recours à du
personnel extérieur au site rencontre des limites. La
disponibilité et la mobilité de la main-d'œuvre pour certaines
qualifications est souvent insuffisante. D'un autre point de
vue, les équipements collectifs doivent être appropriés aux
besoins des salariés (on sait notamment que certaines régions,
présentant une insuffisance d'équipement socioculturels, peuvent
être un repoussoir pour certains salariés, notamment les plus
qualifiés)
L'établissement de coopérations dans le domaine de la formation,
l'entretien d'un tissus d'entreprises dynamiques - et ainsi d'un
vivier de main-d'œuvre qualifiée -, mais aussi la contribution
plus générale au soutien du dynamisme d'un territoire au moyen
de partenariats multiples, sont autant d'éléments concourant à
apporter des éléments de réponses à ces questions. Enfin, c'est
au renforcement de la coordination des collectifs de travail
internes et externes, que peuvent concourir ces politiques. Les
défaillances dans la gestion des ressources humaines des
entreprises dont l'activité est liée à celle de l'établissement
du groupe, peuvent occasionner des dysfonctionnements qui
risquent d'affecter ce dernier.
Ce risque se présente avec d'autant plus d'acuité, que la
réorganisation des groupes les conduis de plus en plus à
externaliser des activités, jugées périphériques aux "métiers de
bases", mais toujours nécessaires à la réalisation du produit ou
service final. Renforcer la coordination avec les acteurs du
site et contribuer en collaboration avec ceux-ci à la
structuration du bassin d'emploi est un moyen de résoudre ces
tensions. L'implication locale se montre d'autant plus utile
lorsque le développement d'activité n'est pas définitif ou
connaît des variations saisonnières : le soutien à l'emploi et
aux entreprises du site conforte l'ajustement qualitatif et
quantitatif de l'emploi entre l'établissement et son
environnement, tout en limitant la déstabilisation des basins
d'emploi et la précarisation de la main-d'œuvre. Les politiques
d'implication locales s'inscrivent dans ces perspectives de
façon très variable, elles se présentent comme un ensemble très
diversifié, dont l'étude systématique reste à réaliser.
Chaque entreprise conduit une démarche spécifique, liée au
statut de son personnel, aux caractéristiques de ses activités
et de leur localisation, à sa culture et son histoire - avec
notamment dans certain cas le rôle décisif joué par certaines
personnalités de l'équipe dirigeante -. En ce qui concerne les
cas étudiés, le rôle de l'Etat ne semble pas avoir été
déterminant dans la mise en place des ces politiques, si
celui-ci les encourage, il n'apparaît pas en avoir été
l'initiateur. La nationalisation de Saint-Gobain de 1982 à 1986
n'a pas eu d'impact notable sur la politique locale, celle-ci
ayant été engagée dès 1978 et renforcée à la fin des années
quatre-vingt. Si EDF s'appuie sur les procédures publiques, elle
les dépasse dans le cadre de ces grands chantiers, et ce n'est
que plus tard, en 1980 et 1982, que les Pouvoirs Publics
entérineront pour partie les expérimentations de l'entreprise
dans la procédure Grands Chantiers d'Aménagement du Territoire.
Ces politiques s'inscriraient donc dans des logiques
stratégiques d'entreprises. Il faut relever, en ce qui concerne
les liens au territoire, que parmi les groupes ayant les
politiques les plus actives, se trouve des entreprises ayant une
part importante de leurs établissements en milieu rural, comme
cela est le cas d'EDF et Saint-Gobain.
2- UNE DYNAMIQUE DE COORDINATION EN RESEAUX
Les politiques de développement local des grandes entreprises
par-delà leur grande diversité, ont pour caractéristique commune
de reposer essentiellement sur l'établissement de coopérations
avec les acteurs locaux. Elles ne s'inscrivent donc pas dans une
logique d'échange marchande (il ne s'agit pas ici de
transactions ponctuelles d'achat/vente), pas plus que dans des
relations organisationnelles hiérarchisées (sur le modèle
donneur d'ordre / sous-traitant), mais dans une forme de
coordination en réseau. Si ces échanges peuvent se matérialiser
dans des réalisations concrètes, ils ont souvent un impact
diffus et immatériel, qui, s'il est moins mesurable, constitue
un facteur dynamique non négligeable tant pour l'entreprise que
pour les territoires. Notre objectif n'est pas ici de signifier
que les entreprises conduisant ce type de démarche s'inscrivent
nécessairement dans de telles dynamiques de développement, mais
de dégager les potentialités que recèlent ces politiques
d'implication locale.
Pour les territoires, ces politiques tendent à limiter la
dégradation des tissus industriels et des bassins d'emploi, et à
plus long terme, sont susceptibles de contribuer à entretenir
leur dynamisme. Au-delà de leurs effets directs sur l'emploi
(créations d'emploi, formation, reconversions de salariés...),
ces politiques sont susceptibles d'avoir des effets sur le
fonctionnement du marché du travail : elle contribueraient à la
mise en place d'intermédiations en réseaux, fondées des
coopérations avec les acteurs locaux, publics et privés. Ces
intermédiations soutiennent des capacités d'ajustements avec des
acteurs très variés : elles facilitent la mobilisations de
ressources de différents ordres, mais aussi elles contribuent à
la co-construction de ressources. Ainsi, les groupes pourraient
renforcer leur réactivité, nécessaire à leur reconfiguration
mondiale, tout en minimisant les risques de déstabilisation de
leurs liens avec les territoires et en entretenant un potentiel
de coordination avec ces derniers.
21 – Vers une amélioration du fonctionnement des marchés
locaux du travail
Les échanges dans le domaine du travail ne sont pas réductibles
au modèle standard du marché reposant sur une simple
confrontation de l'offre et de la demande. L'analyse des
districts italiens et des systèmes industriels locaux a bien
montré que des relations de coopération au sein d'un espace
géographique peuvent soutenir des coordinations interentreprises
en matière de gestion du travail et de l'emploi (Bagnasco 1977,
Becattini 1992, Raveyre et Saglio 1988.) Plusieurs travaux,
abordant les ensembles productifs locaux plutôt sous l'angle des
processus d'innovation technologique, mettent en évidence que
des compromis entre acteurs publics et privés géographiquement
proches peuvent conduire à la constitution de "relations
sociales d'emploi locales" plus ou moins pérennes (Dupuy,
Gilly, Perrat, 2000). Par ailleurs, l'attention a été portée sur
l'importance du rôle des "intermédiaires", (agences de
placement, entreprises de travail temporaire, codes d'évaluation
des candidats, réseaux d'information, ...etc.) qui constituent
une infrastructure qui "équipe" le marché (Bessy,
Eymard-Duvernay, 1997).
Les politiques de développement local des grandes entreprises,
en favorisant un maillage de coopération avec les acteurs
locaux, paraissent propres à promouvoir des coordination
spécifiques, que nous désignons comme des intermédiations en
réseaux. En effet, ces démarches d'implication locale
concourent à renforcer les liens entre les différents acteurs,
privés et publics du marché du travail, liens qui paraissent
particulièrement insuffisants dans la période actuelle. Souvent
les entreprises disposent de peu d'information sur le marché du
travail et manquent d'outils d'intermédiations, ce qui risque de
rendre les échanges rigides et moins efficaces : toute opération
de gestion de l'emploi (licenciement, recrutement, mobilité,
formation) tendant à être effectuée de façon "aveugle".
De même, le manque de coordination entre organismes d'Etat et
entreprises freine les échanges ainsi que la conduite des
politiques publiques d'emploi[12]. Le développement d'un
maillage de liens entre les acteurs du territoire favorise une
circulation d'informations plus riche, s'appuyant sur des
critères d'évaluation, des candidats et des postes, moins
visibles, qui ne pourraient être appréhendés à distance par des
moyens codifiés : CV, annonces d'offre d'emploi, etc. Cette
forme d'intermédiation en réseau favorise des ajustements de
meilleure qualité et par là garantissant mieux la stabilité de
l'emploi. Par un renforcement de la coordination des acteurs
internes et externes au groupe, une amélioration de la
circulation d'informations entre ceux-ci, une prise en compte
plus fine des spécificités des sites, ce serait donc à
l'amélioration du fonctionnement du marché du travail que
peuvent contribuer ces politiques. Toutefois, les interventions
en faveur du développement local des groupes ne génèrent pas
systématiquement une telle intermédiation en réseaux. Celle-ci
suppose l'implication effective dans des coopérations et
l'engagement dans des démarches qualitatives dans la durée. On
remarquera, notamment, que si le groupe se limite a des aides
financières à la création d'emploi dans les PME, son
intervention consistera à diminuer le coût du travail pour ces
entreprises. S'apparentant à de simples subventions ceci ne
conduit pas nécessairement à la mise en place de coopérations
durables avec les acteurs locaux. Notre hypothèse est que
plus que des aides financières directes, l'efficacité de ces
politiques réside dans leur capacité à s'inscrire dans de telles
dynamiques d'échanges en réseau.
La spécificité de ce type d'intermédiaire que peuvent promouvoir
les politiques locales des groupes est de reposer
essentiellement sur une multitude d'accords de coopération plus
ou moins formalisés entre des agents appartenant à différentes
sphères : groupes, PME, agence de développement, élus, services
publics de l'emploi, organismes de formation.... A la différence
des ensembles productifs localisés, ces relations de coopération
ne participent pas à l'instauration d'un système de relations
revêtant une cohérence d'ensemble au niveau d'un territoire. Si
elles peuvent s'inscrire dans des systèmes industriels locaux,
elles ne semblent pas y concourir directement. De même si ces
intermédiations peuvent participer à des modes de gouvernances
locales, elles s'y appuient plutôt que de les générer, si ce
n'est ponctuellement et de façon fragmentaire, comme pourrait
l'illustrer le cas extrême des grands chantiers d'EDF.
L'intermédiation en réseau que peut contribuer à instaurer la
politique locale des groupes, est un mode de coordination, elle
désigne un processus, une dynamique d'association. Les
coopérations peuvent se matérialiser dans des dispositifs
concrets (associations, conventions de financement, chartes de
partenariat, sociétés d'économie mixte, centre technique,
structure de formation...etc.), mais elles procèdent, pour une
grande part, de façon informelle. L'interaction entre les
acteurs et l'échange de biens immatériels (informations,
réputations...) occupent une place importante. Les relations de
proximité jouent ici un rôle prépondérant. S'il s'agit bien pour
partie de proximité géographique, à savoir tisser des
coopérations avec des acteurs d'un territoire, ces liens
dépassent l'espace local. Pour mener à bien des collaborations
sur un site, le groupe peut s'appuyer sur des liens qu'il a
établi dans d'autres régions en d'autres circonstances (par
exemple il recourt à une PME d'un autre site, qu'il a soutenue
précédemment, pour reclasser des salariés).
De même il ne s'agit pas ici, le plus souvent, de proximité
organisationnelle, au sens de savoirs tacites acquis dans la
pratique, de "capacité(s) qu'ont les agents de se coordonner
en raison des règles de comportement, formelles ou informelles,
qu'ils acquièrent en raison de leur appartenance à une
organisation" (Rallet, Torre, 2001). Les acteurs en présence
appartiennent fréquemment à des mondes différents, entre
lesquels on s'accorde à reconnaître qu'il est difficile
d'établir des passerelles. Qualifier la proximité mobilisée par
ses intermédiations en réseau est donc problématique. On peut
avancer que, plus que le partage de représentations où de
référentiels communs préexistants à l'échange, ou l'appartenance
à des réseaux de sociabilité déjà constitués (Granovetter 1974),
ce serait la négociation (au sens large) entre les acteurs qui
constituerait l'un des principaux moteurs de cette dynamique
d'association. Les réseaux qui se nouent seraient plutôt à
considérer comme un processus émergent : les accords se
construisent dans le cours de l'action, en établissant des
connexions entre plusieurs types de réseaux existants (réseaux
de PME locale, réseaux d'acteurs institutionnels ou politiques,
réseaux de cadres de grandes entreprises, etc.) , ils supposent
de mobiliser divers acteurs, ce qui n'est pas acquis d'emblée.
Dans une certaine mesure la proximité serait ici en partie
construite.
Suivant les entreprises, mais aussi, pour une même entreprise,
en fonction des démarches mises en pratiques sur les sites,
l'intermédiation en réseau va se cristalliser dans des formes
plus ou moins instituées. Si la coordination passe plutôt par
des personnes elle aura un caractère plus informel, elle
reposera pour une part importante sur les compétences de
celles-ci et leur capital de connaissances accumulées
(connaissance du site, des acteurs...). Plus les coopérations se
matérialisent dans des dispositifs organisationnels et
techniques (groupes de réflexion, chartes de partenariat,
créations de structures diverses comme des centres de
formations, supports informatiques…), plus elles se trouvent
formalisées et relativement stabilisées : en s'incarnant dans
des objets ou des accords explicites elles deviennent plus
irréversibles (Callon 1991). Ainsi l'intermédiation en réseau
peut présenter toute une gamme de degrés de formalisation,
allant du plus informel jusqu'au plus institué - pouvant même se
stabiliser en partie dans des procédures réglementaires
publiques, comme on peut le voir avec les chantiers d'EDF.
Exemple d'un
maillage de coordination en réseaux
Sur un site, dans le cadre de sa politique d'implication locale,
le groupe conduit divers appuis : il apporte des aides
financières et des conseils à des PME ; il contribue au projet
de pépinière d'entreprises de la mairie, auquel participent de
nombreux acteurs dont l'université ; il appuie une action pour
l'insertion de l'ANPE en proposant des stages pour les chômeurs.
Grâce aux contacts établis dans ces diverses circonstances avec
ces acteurs, il lance plusieurs projets en collaboration avec
ceux-ci dans les années qui suivent, avec notamment, la mise en
place d'une cellule d'orientation pour les salariés du groupe et
la création d'un centre de formation continue ; opérations dans
lesquelles les agents de l'ANPE et les enseignants apportent
leurs savoir-faire, la mairie pour sa part met à disposition des
locaux, et les PME contribuent en proposant des stages...
La reconversion des salariés du groupe s'en trouve facilitée :
ceux-ci ont à disposition des outils pour élaborer leur projet
personnel, ils peuvent éventuellement suivre une formation dans
le centre, ou intégrer une PME dans laquelle ils ont fait un
stage, voire créer une entreprise plus aisément en bénéficiant
des appuis de la pépinière. (On remarquera, que toutes cette
"infrastructure" peut aussi bénéficier aux autres demandeurs
d'emplois locaux). S'appuyant sur ces actions passées, le
groupes accompagne dans la période suivante, plusieurs
opérations de gestion de l'emploi dans ses établissements. Dans
un site en zone rurale, le groupe doit faire face à la fermeture
imprévue d'un établissement utilisant de l'amiante. Les agents
du groupe prospectent de postes disponibles dans les entreprises
avoisinantes. Ils rencontrent les dirigeants de PME auxquels ils
ont déjà apporté des aides. Les postes proposés par ceux-ci sont
en nombre insuffisant, mais ils indiquent d'autres entreprises
qu'ils connaissent, susceptibles d'embaucher. De même des PME
sont signalées par des acteurs institutionnels et politiques
locaux, que les agents du groupe ont rencontrés en diverses
circonstances. En un an, 80% du personnel est ainsi reclassé.
Sur un autre site, en prévision de la création d'un
établissement, sachant que les compétences nécessaires seraient
difficiles à trouver compte tenu de sa connaissance du bassin
d'emploi, le groupe s'engage dans la mise en place de cursus de
formation, en partenariat avec des acteurs locaux. Dans un autre
établissement, où une réduction d'effectif et un renouvellement
des compétences sont prévus, le même type de démarche est
conduit de façon anticipée. Ainsi ont été facilité le départ
progressif de salariés, l'élévation du niveau de formation du
personnel restant et des recrutements
23- L'implication locale comme outil de reconfiguration
mondiale
Si l'on se place du point de vue de l'intérêt stratégique des
entreprises, on peut considérer que la mise en place de
politiques d'appui au développement local se présente comme un
potentiel de moyens propre à faciliter le redéploiement des
groupes, en contribuant à assurer une plus grande plasticité des
liens de l'entreprise aux territoires. En premier lieu, ces
politiques contribuent à réduire les coûts économiques et
sociaux des restructurations. Les licenciements générateurs de
conflits sociaux sont coûteux pour les entreprises. : les
occupations d'usines ralentissent la production, la
déstabilisation des collectifs de travail risque d'enrayer la
performance des équipes, les tensions sociales peuvent s'étendre
à l'ensemble des unités du groupe.
Par ailleurs, l'impact négatif sur les bassins d'emploi et les
tissus d'entreprises peut détériorer durablement les relations
avec les collectivités territoriales, alors même que celles-ci
se présentent de plus en plus comme des interlocuteurs
importants pour traiter de différentes questions (économiques,
services, infrastructures...), notamment depuis les lois de
décentralisation qui, dès 1982 en France, dotent ces dernières
de pouvoirs de décision accu. Enfin, du fait de la sensibilité
croissante de l'opinion publique aux questions d'emploi, les
"dégraissages" brutaux sont aussi susceptibles d'affecter la
réputation de l'entreprise et d'avoir des répercutions
commerciales. En soutenant la reconversion des salariés et en
s'efforçant de limiter les effets des restructurations sur
l'emploi et l'économie locale, les groupes se donnent la
possibilité de minimiser ces risques.
Dans une optique de plus long terme, ce type de démarche peut se
révéler un moyen utile à la reconfigutation des groupes.
Nous employons le terme de reconfiguration pour désigner le
mouvement d'ensemble de recomposition que peuvent connaître
ceux-ci, comprenant des arrêts d'activités, mais aussi des
réorganisations, des fusions, des implantations et des créations
d'activités ; dans cette perspective, les restructurations
correspondent à des épisodes de crises manifestes, à la part la
plus visible d'un processus de mutation plus global et complexe.
Ces recompositions, qui tendent à revêtir un caractère permanent
au cours des dernières décennies, sont interprétées par certains
comme significatives de l'entrée dans une "économie de la
vitesse" (Veltz 2002) avec une course à l'innovation
technologique, à la réactivité à la concurrence mondiale, ou
comme résultant de la prégnance des marchés financiers
privilégiant la rentabilité à court terme. Si le débat est
ouvert quant aux moteurs des mutations en cours, l'observation
des groupes montre un mouvement de reconfiguration continu,
marqué par des changements de périmètres des activités et de
leur localisation, avec une succession d'épisodes de
restructurations et de redéploiements : soit une instabilité
accrue de l’inscription territoriale des firmes. D'un autre
point de vue, avec la spécialisation et l'autonomie accrue de
leurs établissements, les groupes se présentent de plus en plus
comme une mosaïque de situations de travail et d'emploi.
L'ensemble de ces évolutions se traduit par un accroissement de
la flexibilité de l'emploi ainsi que par une diversification des
systèmes de travail et d'emploi, et dès lors, l'adaptation
constante des effectifs et des compétences devient une question
de fond de la gestion des ressources humaines des groupes.
Dans cette perspective, l'investissement dans l'espace local
peut constituer un moyen de gérer au plus près du terrain
l'adaptation de l'emploi : en soutenant les tissus d'entreprises
et en confortant les coopérations avec les acteurs des
territoires, les grandes entreprises peuvent favoriser des
ajustements quantitatifs et qualitatifs de l'emploi plus fins,
dans la durée, au niveau des bassins d'emploi. Ces politiques
peuvent contribuer à rendre moins étanches les frontières de
l'entreprise, facilitant les échanges, dans les deux sens, entre
l'entreprise et son environnement : reclassements, recrutement,
formation, coordination interentreprises. Des ajustements plus
souples, plus continus, prenant mieux en compte les spécificités
des établissements et des territoires, peuvent avoir lieu, tout
en limitant les risques de déstabilisation des collectifs de
travail interne et en évitant la détérioration des relations
avec les acteurs territoriaux.
L'implication locale apparaît ainsi, à bien des égards, un outil
pertinent pour la reconfigutation des groupes, marquée par des
changements constants de structure, d'organisation et
d'implantation. En effet, en évitant les "effets de terre
brûlée" et en contribuant au renouvellement des ressources des
bassins d'emploi, le groupe préserve les possibilités
d'ajustements sur ces derniers dans la durée : il peut ainsi
plus aisément gérer corrélativement les effectifs et les
compétences, et traiter, successivement ou simultanément sur
plusieurs sites, des mouvements opposés de réduction et de
croissance d'effectifs.
Ce mode d'inscription dans les territoires, contribue au
maintien de conditions favorables pour diverses opérations
d'adaptation de l'emploi, ceci tant pour le groupe que pour les
autres acteurs locaux, qui peuvent eux aussi s'appuyer sur
l'équipement commun que constitue l'intermédiation en réseau.
Cette infrastructure de coordination, que l'on peut qualifier
d'investissement coopératif permet d'éviter un certain
nombre de blocages et de dysfonctionnements qui auraient pu
survenir en l'absence de coopération, ce que l'on peut désigner
comme des "coûts de non-coopération"[13] ; elle se
présente comme un moyen de mieux faire face aux aléas et à
l'imprévu, en permettant de trouver plus facilement les
interlocuteurs concernés et d'élaborer rapidement des solutions
tenant compte des particularismes locaux. Au demeurant cet
investissement reste lourd et vulnérable. Généralement peu
formalisés dans des contrats, il repose en grande partie sur
l'engagement de personnes. Celles-ci, appartenant à des
organisations très diverses avec des logiques d'action et des
modes d'évaluation différenciés, peuvent sans cesse se
démobiliser. Si ces politiques locales sont efficaces au regard
des enjeux stratégiques des groupes, pourquoi ne sont-elles pas
plus souvent adoptées par ceux-ci ? On peut avancer, entre
autres hypothèses, que les groupes ne forment pas un ensemble
homogène, du fait de leurs caractéristiques productives,
sociales, historiques et géographiques, et que les directions
des entreprises sont aussi composées de différents types
d'acteurs qui n'ont pas les mêmes conceptions des stratégies
efficaces. Le débat sur l'utilité de ces politiques est donc
ouvert et c'est là que les acteurs publics et sociaux ont à
prendre position.
Conclusion
L'espace local peut donc constituer un niveau pertinent pour
assurer une gestion flexible du travail et de l'emploi
nécessaire à la reconfiguration mondiale des groupes. Comme le
met en évidence les expérimentations conduites par quelques
grandes entreprises, l'implication durable dans les territoires
favorise l'adaptation permanente des effectifs et des
compétences dans les bassins d'emploi tout en contribuant au
renouvellement des ressources matérielles et immatérielles de
ces derniers. Ces politiques des groupes, au delà de leur appui
au développement des tissus économiques, concourent à
l'instauration d'un espace de coordination avec les acteurs
locaux. En soutenant des intermédiations en réseaux, c'est à
l'amélioration de la cohérence et de la souplesse de
l'articulation du groupe à son environnement que peuvent
contribuer ces politiques. Dans ce cadre, volatilité
territoriale se conjuguerait avec un essor de coordinations
locales en réseaux.
Ce mode d’implication local esquisse une voie où la
reconfiguration des groupes ne se traduirait pas nécessairement
par une fragilisation des systèmes économiques locaux, et
suggère une possibilité de renouvellement des coopérations entre
les acteurs des territoires. Au demeurant, ces politiques
soulèvent de nombreuses questions. Ayant, pour une large part,
un impact indirect et immatériel, elles sont difficiles à
évaluer et, par là même, demeurent relativement fragiles. Elles
sortent des cadres de négociations classiques et tendent à
opérer un déplacement des lieux de concertations, ceux-ci se
situant moins au niveau de la branche, du secteurs, du groupe,
mais plus à celui de l'établissement, de l'espace
interentreprises, des territoires.
Ces politiques interpellent les partenaires sociaux et les
pouvoir publics - notamment l'Etat et les collectivités locales
-, car elles sortent des formes habituelles de
contractualisation et de négociation collective et soulèvent des
interrogations quant aux modes d'actions à adopter par ces
acteurs. Si avec ces politiques d'implication locale on voit à
l'œuvre une revalorisation du niveau local comme lieu de
coordination, cet espace ne coïncide pas nécessairement avec les
territoires comme entités géographiques. Les échanges en réseaux
qui peuvent avoir lieu ici, visent bien à permettre une
meilleure prise en compte des spécificités locales, mais ceci en
s'appuyant sur des maillages de coopérations dépassant les
sites, sur des connexions de réseaux de natures diverses, qui ne
se présentent pas nécessairement comme un système stabilisé au
niveau d'un territoire.
Marie RAVEYRE
IRES -
Institut de Recherches Économiques et Sociales
Droits de
reproduction et de diffusion réservés ©
LESTAMP -
2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France
N°20050127-4889

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