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Symboles de la mondialisation dans les partenariats entre communautés de montagne



  Mathieu PETITE
Doctorant, Département de Géographie, Université de Genève, Confédération Helvétique - Genève
Droits de reproduction et de diffusion réservés © LESTAMP - 2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France N°20050127-4889


Le jeudi 17 mars 2005 a débuté la construction d’une passerelle piétonne au-dessus du torrent de l’Illgraben en Valais (Alpes suisses). Ce pont suspendu s’inspire du modèle de ceux construits dans le Royaume du Bouthan. Des chefs de chantier de ce pays himalayen ont été spécialement dépêchés pour aider à la construction du pont. Cet exemple illustre un type d’échange culturel entre communautés de montagne et, surtout, l’une des formes que peut prendre un tel partenariat. Ces échanges à distance sont au centre d’une recherche financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique.

Cet exemple illustre un type d’échange culturel entre communautés de montagne et, surtout, l’une des formes que peut prendre un tel partenariat. Ces échanges à distance sont au centre d’une recherche financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique. Ils revêtent diverses formes, comme l’échange commercial, la coopération politique ou le partenariat culturel. Dans tous les cas, ils se distinguent des coopérations transfrontalières, dans la mesure où le type de partenariat étudié ici ne répond pas à des logiques de proximité et de contiguïté. Ces partenariats engagent des communautés de montagne qui ne partagent pas de territoires communs et dont la situation politique, culturelle et sociale peut être très dissemblable.

L’objectif de notre propre recherche en cours[1] consiste, d’une part à analyser la manière qu’ont les partenaires de promouvoir des objets matériels, lesquels participent à la configuration des territoires de chacun des partenaires et, d’autre part à décrypter les imaginaires que peuvent véhiculer ces objets. En effet, ceux-ci cristallisent les valeurs échangées entre les partenaires, qui, elles-mêmes, légitiment l'existence de la coopération.

Cette recherche s’inscrit plus largement dans le souci de se pencher sur les objets matériels en tant qu’ils procurent de la lisibilité au territoire d’un groupe et qu’ils stabilisent du sens : « Le monde objectif est parcouru par une circulation du sens : issu des mondes intérieurs, il se fige dans des artefacts, des produits géographiques qui participent à la nature du monde objectif ». Cette idée rejoint celle de Maurice Halbwachs : « Tout se passe comme si la pensée d’un groupe ne pouvait naître, survivre et devenir consciente d’elle-même sans s’appuyer sur certaines formes visibles de l’espace ». Dans ces objets spatialisés résonnent donc des significations adoptées par un groupe.

Ces objets matériels peuvent être très divers : des paysages (une chaîne de montagne, par ex.), des lieux précis ou des artefacts (monuments, constructions, etc.). Toute société, en l’occurrence des collectivités de montagne, héritières d’un système dit traditionnel (historiquement daté), est confrontée à la matérialité. Or, ce rapport ontologique fabrique un système de sens endogène fondé sur des pratiques quotidiennes. Les objets sur lesquels le groupe s’appuie reflètent donc son organisation pratique.

Notre questionnement dans le cadre de ce travail tourne autour du changement des significations investies dans des objets qu’a pu engendrer l’instauration de partenariats à distance. A l’inverse, il s’agit aussi de se demander comment ces significations ont pu transformer l’objet lui-même.
Notre hypothèse dans le cadre de ce travail estime que la constitution d’un partenariat va soit s’appuyer sur des formes territoriales déjà en place, soit créer ex-nihilo des objets, pour dans les deux cas leur conférer un rôle emblématique dans un contexte d’internationalisation des identités montagnardes[2].


Dans ces objets circulent des valeurs
, qui légitiment la coopération à distance en fournissant aux partenaires des propriétés communes, à défaut de contiguïté géographique. Ces valeurs, suffisamment englobantes et génériques, renforcent l'ancrage dans une réalité montagnarde. Dans ces représentations sociales, l'environnement physique est souvent présenté comme déterminant, ou du moins orientant fortement, les activités humaines. Ces valeurs, quasi-stéréotypiques, sont révélatrices tout à la fois de la fonction récréative que l’on assigne habituellement aux Alpes et à la montagne, de la vocation de conservatoire naturel qui est souvent attribuée à ces deux entités et des qualités esthétiques et paysagères dont elles seraient porteuses. Les communautés de montagne s’affirmeraient ou renforceraient ainsi un caractère de montagnité et/ou d’alpinité[3] par leur mise en réseau. La coopération entre la Suisse et le Bouthan, deux pays montagneux, offre un exemple de cette quête de caractères communs. Valaisan et ancien ambassadeur suisse en Inde, Guy Ducrey déclare à ce propos : « La montagne marque l'individu. Si je suis né au pied d'un glacier dans un chalet en bois, je peux mieux comprendre ces gens qu'un Hollandais! »[4]. Les échanges sont justifiés ici par les représentations d’un environnement semblable.


Les partenariats à distance : des Alpes à la montagne

Il s’agit maintenant de prendre quelques exemples pour les analyser
à la lumière de la problématique que nous avons exposée. Nous mentionnerons d’un côté des partenariats multilatéraux, conclus entre plusieurs communautés et de l’autre côté des partenariats bilatéraux.

Alliance dans les Alpes est un réseau qui regroupe 185 communes de France, d’Autriche, de Suisse, du Liechtenstein, d’Allemagne, d’Italie et de Slovénie à travers les Alpes. Lancé par la Commission Internationale pour la Protection des Alpes (CIPRA) en 1995, Alliance dans les Alpes a pour but d’appliquer concrètement les principes énoncés dans la Convention Alpine (dont la CIPRA est l’instigatrice) et donc de promouvoir le développement durable au niveau local. On a affaire ici à un groupe de pression politique auprès des Etats alpins pour qu’ils mettent en œuvre les protocoles de la Convention Alpine, mais aussi d’un lieu d’échanges d’expériences et de savoir-faire entre communautés, au travers de conférences, de rencontres et d’excursions. Certains projets développés par telle ou telle commune vont servir d’exemples pour d’autres. Les communes espèrent également acquérir une notoriété grâce à Alliance dans les Alpes.

Dans ce réseau, des valeurs fédératrices sont clairement mobilisées. Les principes de développement durable orientent en effet la politique territoriale que les communes concernées sont appelées à mener. Les Alpes sont donc considérées comme un espace riche (naturellement, culturellement et socialement) et à protéger. Il est à supposer que ces valeurs trouvent une concrétude dans les échanges d’expérience que promeut le réseau : des réalisations existantes (mesures de protection et de revalorisation paysagères, constructions de bâtiments peu consommateurs d’énergie, sauvegarde du patrimoine bâti agricole, par exemple) dans telle commune sont présentées comme exemplaires et susceptibles d’être reproduites dans d’autres communes membres du réseau.

Best of the Alps est un réseau qui a la même échelle de référence (les Alpes) mais dont la motivation est toute autre. Best of the Alps rassemble 12 stations des plus renommées dans les Alpes, comme Chamonix en France, Zermatt, en Suisse, Cortina d’Ampezzo en Italie, Garmisch-Partenkirchen en Allemagne ou Kitzbühel, en Autriche. Le référentiel Alpes est explicite, puisque ces stations s’en veulent « les ambassadrices ». Ces stations vantent la qualité de leur environnement, l’importance symbolique des massifs montagneux qui les entourent et l’ancienneté et la maîtrise de leur développement touristique. Ce réseau s’est assorti d’un label que les stations membres endossent pour stimuler leur fréquentation touristique ; Best of the Alps constitue surtout un moyen de coordonner leurs opérations marketing lors de foires touristiques, par exemple. Pour ce qui nous intéresse, ce réseau, comme les autres, s’efforce de définir des propriétés communes entre ces membres : ancienneté et maîtrise du développement touristiques, mariage tradition – progrès, haute qualité de l’hébergement, etc. Ce sont là clairement des valeurs liées au tourisme qui prévalent, mais des valeurs patrimoniales sont également introduites, en témoigne le logo du réseau. Celui-ci met en scène un village autour de son clocher, qui se situe bien loin des réalités urbaines des stations concernées.
 


Cliché 1 : La plaquette de Best of the Alps

Verbier, l’une des plus importantes stations de sports d’hiver du canton du Valais en Suisse, et Kenmare, petite ville touristique dans le sud-ouest de l’Irlande (côtière mais montagneuse), dans le comté de Kerry, ont conclu un partenariat dit culturel. Des échanges de jeunes travailleurs ont déjà eu lieu en 2002. La représentation d’un environnement semblable dans les deux lieux est invoquée pour justifier le partenariat : « The region [of Bagnes] shares many features with Kenmare – outstanding natural beauty – a rich cultural heritage – a warm and welcoming people engaged mainly in traditional farming »[5]. L’accent est mis sur la qualité de l’environnement des deux régions et sur leur système économique reposant encore sur des activités traditionnelles pastorales.

Un autre partenariat unit la station de Zermatt et celle de Myoko Kogen au Japon. Ce jumelage participe d’une part des échanges culturels nombreux entre la Suisse et le Japon et vise d’autre part à renforcer la position des deux stations comme destination touristique, notamment sur le marché des tours-opérateurs. Dans ce jumelage, le recours à des objets paysagers est fort intéressant. « Inventé » en quelque sorte au 18ème siècle, le Cervin est devenu mythique et s’il a contribué au succès de la station de Zermatt qui s’est étendu à ses pieds, le Cervin réfère aujourd’hui tout autant aux Alpes entières qu’à la Suisse. Or, il se voit désormais réutilisé comme symbole du partenariat des deux stations. Sur une stèle en bronze sont gravés les deux sommets principaux de Zermatt et de Myoko Kogen, le Cervin et le Mont Myoko (cliché 2). La mise en commun de deux sommets, qui symbolise, par leur seule évocation, le partenaire impliqué, contribue à la visibilité du partenariat.
 


Cliché 2 : Stèle en bronze dans le village de Zermatt

Si, pour le partenariat précédent, des formes territoriales déjà en place ont été réinvesties, dans d’autres cas, un objet a expressément été construit pour matérialiser des échanges entre deux communautés de montagne. Le plus bel exemple est celui, déjà mentionné, de la passerelle bouthanaise dans le Valais. Ce partenariat entre le Valais et le Bouthan, lancé lors de l’Année internationale de la montagne en 2002, a consisté notamment à favoriser la mobilité de stagiaires entre les deux régions.

Nous posons la double hypothèse que, d’une part, eu égard au pouvoir symbolique que revêt un pont
, celui-ci opère un lien l’imaginaire entre deux communautés caractérisées par une situation politique, culturelle et géographique différente et que, d’autre part, l’érection de ce pont permet de diffuser chez les usagers la conscience de ces propriétés que partagent les deux communautés montagnardes. A priori, dans les discours officiels, on peut déceler plusieurs échelles symboliques qui entrent en jeu : à la fois le pont signifie la jonction de deux cultures montagnardes, mais aussi la jonction du Valais germanophone et du Valais francophone (le pont enjambe en effet la rivière sur laquelle passe la frontière linguistique). Il s’inscrit de plus dans un réseau de randonnées pédestres au sein du périmètre d’un futur parc naturel régional, le Bois de Finges.

Un partenariat du même ordre, entre le Valais et le Népal, cette fois-ci, également lancé lors de l’Année internationale de la montagne en 2002, a pris une autre forme : il s’est traduit par l’aménagement d’un sentier didactique le long d’un ancien bisse à Riederalp (Haut-Valais) en 2002. Ce sentier porte sur les similitudes de techniques d’irrigation entre les bisses valaisans, réutilisés de nos jours dans un but touristique et patrimonial, et les kulos népalais, toujours opérationnels dans le contexte agricole de ce pays. Ce sentier fait partie de la région désormais labellisée site d’importance mondiale pour l’UNESCO (Jungfrau-Aletsch-Bietschhorn). Dans ce sentier, la découverte de pratiques ancestrales agricoles locales est associée à la découverte de pratiques semblables dans une culture différente (le Népal) et voulue en filigrane comme une sensibilisation au rôle de réservoir d’eau de la montagne[6].

Pour ces exemples, la question reste largement ouverte quant à la conscience que les populations locales, auxquelles on s’intéresse particulièrement, perçoivent ou adhèrent à la tentative, émanant souvent d’élus ou de personnalités politiques, de travailler des similarités montagnardes avec des communautés à distance et de concrétiser celles-là dans des objets familiers ou nouveaux.

Pour ces exemples, la question reste largement ouverte quant à la conscience que les populations locales, auxquelles on s’intéresse particulièrement, perçoivent ou adhèrent à la tentative, émanant souvent d’élus ou de personnalités politiques, de travailler des similarités montagnardes avec des communautés à distance et de concrétiser celles-là dans des objets familiers ou nouveaux.
Ce que l’on appelle aujourd’hui mondialisation est aussi un phénomène qui véhicule des représentations globalisées, en l’occurrence de la montagne. Notre projet de recherche s’attelle à mesurer la réappropriation de ces valeurs par les communautés locales de montagne qui s’en saisissent pour forger leur propre identité. Ces représentations sont cristallisées au travers d’objets tangibles dans le territoire. Ces objets ont des statuts divers, en fonction du partenariat qui les valorise : purement symboliques dans le cas du jumelage Zermatt – Myoko Kogen, au contraire très dirigés vers l’efficacité pratique pour Alliance dans les Alpes ou encore dans un statut intermédiaire pour le partenariat entre le Valais et le Bouthan.


Bibliographie

Brusson J.-P. (1996). Architecture et qualité des lieux en montagne. Cordon, Mégève, Flaine. Grenoble: Revue de Géographie Alpine.
Debarbieux Bernard & Gilles Rudaz (2004). "Les montagnes, des "ponts" à travers le monde". Montagna(11): 33-34.
Di Méo Guy (1998). "Le territoire: un concept essentiel de la géographie sociale", in Hérin Robert et Colette Muller. Espaces et sociétés à la fin du XXème siècle: quelles géographies sociales? Caen: Université de Caen: 49-61.
Fourny M.-C. (2000). "L'identité alpine: un enjeu géopolitique pour les villes". Histoire des Alpes 5(Ville et montagne): 251-260.
Poche Bernard (1996). L'espace fragmenté. Eléments pour une analyse sociologique de la territorialité. Paris: L'Harmattan.
Poche Bernard (1999). Le monde bessanais. Société et représentation. Paris: CNRS Editions.

Staszak J.-F. (1997). "Dans quel monde vivons-nous? Géographie, phénoménologie et ethnométhodologie", in Staszak J.-F. Le discours du géographe. Paris: L'Harmattan: 13-37.

 


[1] La présente contribution ne rend pas compte d’une recherche aboutie, mais décrit les grandes lignes d’un projet de thèse.
[2]
Les communautés locales de montagne se voient aujourd’hui confrontées à la reconnaissance mondiale, d’abord politique, de l’espace montagnard dans lequel elles vivent. Un texte fondateur, le chapitre 13 de l'Agenda 21 établi lors de la Conférence des Nations Unies sur l’Environnement et le Développement en 1992, porte sur le développement durable des régions de montagne, en soulignant leur rôle de ressources (en biodiversité, en énergie) et la nécessité de les protéger. Autant les organisations internationales (PNUE, FAO, UNESCO, notamment), les organisations non-gouvernementales que la communauté scientifique a vu dans la montagne un espace commun à la planète entière.
[3]
Jean-Paul Brusson définit la montagnité comme le « caractère spécifique d’un lieu montagnard », dont l’expression privilégiée serait, selon lui, à rechercher dans l’architecture. De son côté, Marie-Christine Fourny a exploré le concept d’alpinité, pour expliquer le fondement des relations que nouent des villes alpines entre elles. L’alpinité s’apparenterait dans ce cas à une image que ces collectivités élaborent pour entrer en relation les unes avec les autres. Cette image englobe des significations hétéroclites et floues.
[4] Wermus D., « Deux pays montagnards se rencontrent au sommet », Le Courrier, lundi 28 juin 2004.
[5]
Kenmare’s Chamber of Commerce and Tourism, “Cultural partner Verbier Val de Bagnes Switzerland”, www.kenmare.com/verbier, octobre 2001.
[6]
Rôle qui décline la signification de la montagne en tant que conservatoire de la Nature et pourvoyeur de ressources pour l’humanité.
 


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