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De la Silicon Valley à Bangalore : les territoires de la haute technologie à l'épreuve du temps


 
Alexandre GRONDEAU
France, Paris X - Nanterre
Laboratoire de Géographie Urbaine

Droits de reproduction et de diffusion réservés © LESTAMP - 2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France N°20050127-4889



Ce texte a également fait l’objet d’une communication lors du colloque ICTs and inequalities  the digital divides.

Depuis les années 60, la Silicon Valley fait figure de référent en matière de localisation d’innovations issues des technologies de l’information et de la communication (TIC). Pourtant, à l’image de Bangalore, des clusters appartenant à de pays émergents se sont positionnés depuis peu comme des concurrents sérieux. L’Inde, la Chine et Taiwan font partie de ces pays qui ont eu une véritable réflexion en matière de perspectives de développement technologique et territorial. Et si certaines zones n’ont servi pendant longtemps qu’à accueillir des unités de production délocalisées, elles forment à présent des chercheurs, des ingénieurs, des cadres de haut niveau qui, à savoirs et savoir-faire égaux, coûtent quatre à cinq fois moins cher que leurs homologues californiens. En parallèle, on a pu observer une perte de vitesse de la Silicon Valley (relative certes, mais continue), qui cherche à se repositionner dans la concurrence territoriale liée à l’innovation. Malgré des efforts évidents, les mythiques Microsoft, Intel, Yahoo ou Google, n’hésitent plus à délocaliser une partie importante de leurs effectifs en Inde.

Il ne faut pourtant pas tirer de conclusions trop hâtives. Les ressources financières privées et publiques sont considérables près de San Francisco. On peut néanmoins s’interroger sur un transfert lent, ou du moins sur un rééquilibrage, de la localisation du secteur TIC, tant des départements R & D que des unités de production vers des pays asiatiques à fort potentiel technologique. Ce sera le propos de cet article, montrer que l’on assiste aujourd’hui à une redistribution des cartes au niveau de la localisation des activités TIC, à travers l’exemple de l’Inde et de ses deux clusters emblématiques : Bangalore et Hyderabad. Nous verrons que si cette redistribution est loin d’être jouée et gagnée, elle reproduit de manière exacerbée, les inégalités territoriales et les fractures que l’on pouvait observer en Californie.



Les clusters orientés TIC : de la Silicon Valley à Bangalore


La notion de « cluster » est une notion anglo-saxonne. Elle signifie littéralement groupe, agglomérat ou encore grappe. Elle est relativement difficile à aborder, d’un point de vue territorial, dans la mesure où elle est employée régulièrement comme synonyme de district industriel ou de grappe industrielle 1. Il semble toutefois que l'on puisse décrire le « cluster » comme une évolution ou une déclinaison de la notion de district industriel développé par Alfred Marshall. Si l’on y retrouve la proximité des entreprises, et les liens qu’elles tissent entre elles, les aspects d’ancrage historique et de passé commun ne sont pas obligatoires dans les « clusters ». Ces derniers se caractérisent également par leur ouverture sur l’extérieur dans une économie globalisée. Jean-Benoît ZIMMERMANN s’est intéressé à ces différences entre districts et « clusters »2. Concrètement, le « cluster » ne contient pas uniquement des PME, mais également des grandes entreprises. Il cherche à intégrer le plus possible les circuits globaux. Cela explique pourquoi de grandes entreprises ou des organismes de recherche, comme la NASA, caractérisent ces « clusters ».

Enfin, ils sont dotés d’une importante capacité d’innovation, ce qui les rapproche des technopôles. Notons à ce propos que les technologies de l’information et de la communication font partie, selon l’OCDE, des activités de haute technologie. Les clusters orientés TIC apparaissent de ce fait comme une déclinaison des technopôles ou Science Parks, à ceci près que, dans le cadre du cluster, les activités de recherche et développement (R & D) peuvent côtoyer des unités de production. Cela est plus rare dans les technopôles. Il n’empêche que les deux notions peuvent se juxtaposer, le cluster TIC étant un cas particulier de technopôle. On peut ainsi rappeler quelques éléments de nature à mettre en perspective notre réflexion. En novembre 2001, l’International Association of Science Parks (IASP) évaluait à 26 % les clusters orientés TIC, sur l’ensemble de ses membres. Si cette association regroupe, de son propre aveu, à peu près la moitié des technopôles dans le monde, ces chiffres peuvent nous éclairer sur l’importance prise par ces technologies. Ce secteur constitue ainsi le premier secteur d’activités de la haute technologie, du moins localisé dans des technopôles.

En tant que tels, les clusters orientés TIC s’inscrivent dans l’histoire des technopôles. Sans remonter jusqu’à la Bibliothèque et au Musée d’Alexandrie ou à la Maison de la sagesse de Bagdad, qui étaient déjà des territoires caractérisés par une forte concentration de chercheurs dont l’objet était l’émulation générant l’innovation, on distingue différentes périodes dans l’histoire récente des technopôles. La première période est celle des « Pères fondateurs », comme l'a surnommée Michel Lacave3, et se situe dans les années 60 et 70. Elle correspond à l’émergence de la Silicon Valley et de la Route 128 de Boston, les deux grands précurseurs, mais également de Sophia-Antipolis, de Cambridge ou encore de la ZIRST de Meylan à Grenoble. Cette période n’équivaut pourtant qu’à la création de 4 % du nombre total des technopôles actuels (chiffres IASP 2002).

La seconde période est celle des années 80 qui vit la mise en place de 30% des technopôles actuels. La France est à ce sujet tout à fait exemplaire, puisque la plupart de ses technopôles furent initiés à ce moment. La tendance ne s’inversa pas et les années 90 furent la période la plus faste dans la création de technopôles, avec près de 48 % du nombre total actuel. Mais loin de diminuer, cette tendance semble se poursuivre, puisqu’entre 2000 et fin 2002, déjà 18 % du nombre de technopôles référencés par l’IASP avaient vu le jour. Il est tout à fait intéressant de noter que depuis le milieu des années 80, ce sont les pays dit émergents qui se dotent le plus de technopôles. L’Inde, avec sa vitrine Bangalore, la Chine, avec Zhongguancun, mais également Taïwan ou la Malaisie se positionnent de manière très forte dans la localisation et la mise en place de clusters à vocation TIC.

Ces précisions étant faites, il peut être éclairant de rappeler un certain nombre d’éléments qui ont participé au développement et à la réussite de la Silicon Valley. D’une part, car elle a été citée comme référent par la quasi-totalité des clusters du même genre, et notamment asiatiques qui, s’ils se sont adaptés à des contextes territoriaux particuliers, ne s’en sont pas moins inspirés. D’autre part, car après cinquante ans d’existence, il est intéressant de voir les limites et les interrogations que soulève la situation du cluster californien. La Silicon Valley est, comme tout technopôle, une interface territoriale modelée par un certain nombre d’acteurs structurants (État et collectivités locales), déterminants (les entreprises de haute technologie), incontournables (l’Université, les laboratoires de recherche et les capital-risqueurs) et alimentée par un marché du travail caractéristique de la haute technologie (présence importante de cadres et d’ingénieurs…).

Le résultat du jeu de ces acteurs, d’un point de vue territorial, est qu’un technopôle se caractérise par sa périurbanité, son urbanisation diffuse, son cadre de vie agréable, ses infrastructures et ses équipements nombreux et de qualité. Il est caractérisé par une population aisée, composée d’ingénieurs, de chercheurs de cadres, et par le départ des populations n’ayant pas les moyens d’assumer la hausse des prix de l’immobilier. Mais au-delà de cette définition générique, le cluster californien possédait un certain nombre d’atouts qui participèrent à sa réussite. Nous avons présenté ceux-ci par ailleurs4, mais nous pouvons les rappeler brièvement. Le Comté de Santa Clara fut ainsi le bon endroit, au bon moment, avec les personnes adéquates pour la mise en place de la Silicon Valley. Le bon endroit, car à un lieu de vie agréable et apprécié par les ingénieurs et les cadres, le Comté de Santa Clara alliait la proximité du Mexique (intéressant pour trouver une main d’œuvre non syndiquée et bon marchée, mais également pour délocaliser certaines unités de production jugées trop polluantes), la présence de l’Université de Stanford qui possédait un grand parc foncier et était susceptible de le louer à des entreprises de R & D et bien sûr la présence à San Francisco d’un très important complexe militaire et aérospatial.

Mais, au-delà de ces aspects géographiques, le Comté de Santa Clara bénéficiait de particularités juridiques5 particulièrement favorables à la circulation des hommes et des idées qu’Anna Lee Saxenian6 décrit comme une caractéristique californienne. Le bon moment, car le formidable développement du cluster californien n’aurait sans doute pas été le même sans l’avènement, en son sein, d’une nouvelle technologie révolutionnaire : les semi-conducteurs. Les bonnes personnes, enfin, avec des capitaines territoriaux comme Fred Terman, vice-président de Stanford qui fut visionnaire en rapprochant recherche privée et publique sur un même campus, William Shockley, entrepreneur à l’origine de l’avènement des semi-conducteurs, et bien sûr les milliers d’étudiants, de chercheurs et d’investisseurs qui constituèrent le socle de la réussite de la Silicon Valley.

Pourtant, depuis quelques années, le rayonnement d’hier n’est plus celui d’aujourd’hui. Le cluster californien est soumis à la rude concurrence de ses homologues asiatiques qui, à savoir-faire égal, forment des ingénieurs bien moins chers qu’aux Etats-Unis. Dans le même temps, il a fallu affronter l’éclatement de la bulle Internet et la crise de la nouvelle économie, début 2000, qui entraînèrent la diminution du nombre d’actifs sur la Silicon Valley (200 000 emplois supprimés entre 2000 et 2004). Ajoutons à cela que les entreprises historiques telles que Microsoft n’hésitent plus à créer des laboratoires de R & D en Inde. Taiwan a vu, en 2003, plus de 100 entreprises, soutenues par du capital-risque, rentrer en Bourse contre seulement neuf à San Francisco Bay. On peut alors légitimement s’interroger sur la bonne santé et la capacité de réaction de la Silicon Valley, ainsi que sur une éventuelle redistribution des cartes de la localisation de l’innovation en ce qui concerne les technologies de l’information et de la communication.

Il faut dire que depuis un peu plus de dix ans, quelques pays émergents se positionnent en tant que concurrents sérieux au niveau de l’innovation dans le secteur des TIC. Nous allons présenter l’Inde, pays-continent qui s’est spécialisé dans les technologies de l’information et de la communication. Nous évaluerons sa situation et son potentiel en terme d’innovation et de mise en place de clusters dédiés à ces technologies. Cette analyse sera assortie de la présentation du plus célèbre des clusters TIC issus des pays émergents, Bangalore, et de son concurrent indien direct, Hyderabad. Cela nous permettra d’évaluer dans quelles conditions les entreprises du secteur TIC se délocalisent vers des pays comme l’Inde, ce qui participe à l’émergence et au développement d’un certain nombre de clusters. Nous verrons enfin dans quelles conditions ces clusters reproduisent, de manière exacerbée, les mécanismes de spécialisation territoriale, de diffusion, de fractures sociales que nous avons observés dans les clusters TIC des pays développés.



L’Inde, un concurrent sérieux pour les pays développés


L’Inde est un géant aux pieds d’argile. Un géant avec une superficie de plus de trois millions de mètres carrés et une population de plus d’un milliard d’habitants, soit 17 % de la population mondiale. Il représente un marché potentiel extrêmement intéressant. Mais c’est un géant aux pieds d’argile, car seulement 60 % de cette population est alphabétisée. De plus, le PIB par habitant n’était que de 520,3 dollars en 2003. Et si 35 millions d’Indiens gagnent plus de mille euros par mois pour vivre, Christophe Jaffrelot, directeur du Centre d’Études et de Recherche Internationale (CERI), rappelait lors de la dernière conférence sur l’innovation en Inde7, que quatre cent trente millions d’Indiens vivaient avec moins d’un dollar par jour. Le Programme des Nations Unies pour le développement8 (PNUD) classe ainsi l’Inde au ème rang mondial de l’indice de développement humain, sur un total de 130 pays. Il s’agit donc d’un pays gigantesque caractérisé par de très fortes inégalités.

L’Inde n’est pourtant pas la première venue en matière d’innovation et de TIC. D’abord, parce que de tout temps ce pays a été porté vers l’innovation. De récentes découvertes dans la vallée de l’Indus montrent que 2 500 ans avant J.-C., les techniques de drainage, l’utilisation originale de matériaux comme le cuivre et le bronze, l’organisation et la construction « urbaine », avec des briques brûlées, étaient tout à fait innovante pour l’époque. Mais ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres dans des domaines tels que les mathématiques (concept du 0 transmis aux Arabes qui eux-mêmes l’apprirent aux Européens), la médecine et la métallurgie (le zinc fut distillé pour la première fois au Rajasthan, 50 avant J.-C.). L’innovation n’est donc pas quelque chose de nouveau dans la société indienne qui a toujours était portée par la recherche et le développement. Ensuite, et de manière plus actuelle en matière de TIC, l'Inde fait figure d'un grand. Cela est confirmé par le fait que cinq des dix plus importantes entreprises indiennes (Wipro Corp, Infosys Technologies, Manager Telephone Uigam, DSQ Software et HCL Technologies) sont issues de ce secteur. Infosys Technologies annonce même, après avoir embauché 5 000 personnes, une augmentation de 49 % de son bénéfice net concernant son second trimestre 2004.

La même entreprise crée désormais des filiales en Amérique du Nord et en Europe. Cette qualité n’est pas due au simple hasard, mais à une véritable volonté politique qui remonte à 1947 et à la politique de non-alignement de Nehru. A cette période, l’encouragement de la recherche scientifique et technique a été important sur les secteurs stratégiques du nucléaire, de la défense et de l’espace. En 1958, la Scientific Policy Resolution a comme ambition « d’encourager, de soutenir et de promouvoir par tous les moyens possibles, la science et les recherches scientifiques dans tous leurs aspects : éducation, recherche fondamentale et recherche appliquée ». Elle se prolonge en 1983, avec la Technology Policy Statement, qui encourage le développement de technologies proprement indiennes et l’assimilation des technologies étrangères, en 1984, avec la New Computer Policy, et en 1986 avec des initiatives fortes pour aider la formation de personnels qualifiés et encourager les exportations. En 1991, ces politiques d’aide et d’encouragement furent poursuivies par un certain nombre de mesures comme la création de zones franches et l’assouplissement juridique des conditions d’importations et d’exportations.

Depuis cette période et la grave crise financière qu’elle affronta, l’Inde s’est ouverte au monde en se libéralisant petit à petit. Une véritable stratégie d’insertion dans le marché mondial a été lancée, avec la baisse des tarifs douaniers et la possibilité laissée aux multinationales de posséder 100 % d’une filiale indienne. La volonté de l’Inde est ainsi très clairement annoncée. Elle souhaite, à moyen terme, se positionner comme un acteur incontournable en matière d’innovation, que cela soit au niveau des techniques, des savoirs et des savoir-faire. Ses efforts pour y arriver sont importants. Ainsi, la dépense intérieure indienne consacrée à la R & D (DIRD) était évaluée par l’OCDE à 19,4 milliards d’euros en 2003, soit un ratio DIRD/PIB de 0,85 %. Il était de 0,8 % en 2002 et l’objectif du gouvernement indien est d’atteindre les 2 % en 2005. Ce dernier finance 75 % du budget global de la R & D indienne. Cette volonté politique s’explique par le fait que la recherche, en particulier dans le secteur de TIC, est une véritable vitrine pour l’Inde.

Les TIC sont envisagées par les dirigeants indiens comme un levier économique pour tout le pays. L’objectif de devenir une « superpuissance des technologies de l’information » était encore réaffirmé, dans les années 90, avec la création de clusters spécialisés TIC (Pune, Bangalore, Hyderabad), la construction d’infrastructures, telles qu’un réseau à fibre optique reliant toutes les grandes villes indiennes, et le renforcement de la formation des ingénieurs. Si l’Inde se positionne de manière aussi pertinente sur le marché des TIC, c’est en grande partie dû au formidable réservoir de main d’œuvre qualifiée et très qualifiée qu’elle constitue.

En effet, outre les investissements financiers et l’arsenal juridique, le potentiel scientifique indien est incontournable si l’on veut comprendre les perspectives de développement qu’offre ce pays. L’Observatoire des Sciences et Techniques place l’Inde comme le troisième réservoir mondial de main d’œuvre technique et scientifique. Elle comptait en effet, en 2001, près de 4 millions de scientifiques et de techniciens, et près de 7 millions d’étudiants. Ces derniers bénéficient des 237 universités, des 200 laboratoires nationaux de recherche, et des 10 instituts scientifiques indiens réputés tels que l’Indian Institute of Technology.

C’est ainsi que chaque année près de 200 000 personnes sont formées dans les domaines de la science et des techniques. Cette formation, notamment dans le secteur de l’informatique, fait donc partie des priorités gouvernementales en terme d’actions et est inscrite dans le dixième plan quinquennal (2002-2007) du gouvernement indien. Enfin, l’Inde bénéficie de l’importante diaspora qui étudie et travaille aux Etats-Unis. Une partie de celle-ci peut désormais revenir travailler dans son pays d’origine, là où dix ans auparavant un retour était plus compliqué. Cette population vivant à l’étranger représente autant un capital financier que technologique et humain. Plus de 75 000 étudiants indiens vivaient en 2002 aux Etats-Unis. Ce chiffre est le double de celui de 1996…

L’ensemble de ces éléments laisse à penser que l’Inde a son avenir technologique et innovant devant elle. Malheureusement aujourd’hui, seule une partie réduite de la population bénéficie et a accès aux progrès technologiques. Le marché humain est pourtant là, tant au niveau des consommateurs que de la main d’œuvre. Et comme on l’a vu précédemment, si l’Inde accueille depuis quinze ans des unités de production délocalisées, elle développe de plus en plus des activités à haute valeur ajoutée sur des territoires tels que Bangalore, Madras ou Hyderabad. Leur mise en place a été calquée sur le cluster californien dont nous avons parlé plus haut. Bangalore est d’ailleurs surnommée la Silicon Valley indienne.

De la proximité des écoles d’ingénieurs et des entreprises spécialisées TIC, à la mise en place de pépinières d’entreprises et de guichets uniques, en passant par l’encouragement de l’essaimage, la ville indienne a essayé de reproduire les réussites californiennes qui étaient d’autant plus connues que les Indiens constituent une part importante des ingénieurs de la Silicon Valley. Il n’est pas rare de voir un ancien employé d’une entreprise de haute technologie californienne, revenir au pays créer sa propre entreprise qui sous-traitera à son lancement avec ses anciens employeurs. Cet aspect est important puisque, si dans l’imaginaire collectif, il existait un rêve californien pour les informaticiens et les ingénieurs indiens, ce rêve tend, de plus en plus, à pouvoir se réaliser dans leur pays.

On comprend donc bien à quel point les TIC sont une priorité pour le gouvernement indien, sur quels potentiels il s’appuie et par quels moyens il compte arriver à ses fins. Il faut bien avouer pourtant que toute la bonne volonté du monde aurait bien du mal à se tailler des parts de marché importantes dans l’industrie du logiciel si les coûts de cette main-d'œuvre qualifiée n’étaient pas aussi faibles. A compétence égale, un ingénieur indien est payé 8 000 $ par an, quatre à cinq fois moins que le coût du même ingénieur aux Etats-Unis. Les pays développés se demandent donc comment résister à une telle concurrence. D’autant plus que le gouvernement indien évalue à plus de 100 000 le nombre d’ingénieurs formés par an en Inde et que ce chiffre ne cesse d'augmenter.

Et si le jeu de l’offre et la demande sur le marché du travail de Bangalore fait monter le niveau des salaires, le différentiel est bien trop grand pour être résorbé tout de suite. Ainsi, les Etats-Unis étudient les moyens de limiter les délocalisations des métiers à forte valeur ajoutée comme le rapporte le dossier « A survey of India », paru en février 2004 dans the Economist. Si la concurrence concernant la production de biens avait été mal vécue, celle qui a lieu au niveau des postes qualifiés inquiète encore plus, car il s’agit là des métiers à très forte valeur ajoutée. Mais avant de nous intéresser à Bangalore, il nous faut relativiser quelque peu le portrait que nous venons de dresser.

Il ne faut, en effet, pas crier victoire trop tôt. Force est de constater que l’Inde aujourd’hui n’est pas en mesure de concurrencer, en terme de recherche scientifique, un pays comme la France. L’objectif d’approcher ou d’égaler les Etats-Unis est donc encore très loin. La production scientifique de l’Inde n’est pas actuellement à la hauteur de son potentiel. Car si l’Inde est le troisième réservoir de main d’œuvre scientifique du monde elle ne produit que 2 % des publications scientifiques9 seulement. Ce chiffre n’a d’ailleurs pas évolué depuis 1989, il a même très légèrement diminué. À titre de comparaison, la France représente 5 % de ces mêmes publications et la Chine 3,2 %. Mais c’est dans la production de l’innovation elle-même, c’est-à-dire dans le dépôt de brevets, que l’Inde connaît un déficit énorme. Rajendra Kumar, Professeur à l’Indian Institutes of Science (IIS) de Bangalore rappelait, lors de la conférence sur l’innovation en Inde de juin 2004, les lacunes importantes des chercheurs indiens en matière de propriété industrielle.

Ainsi en 2001, l’Inde ne représentait que 0,14 % de la demande de brevets européens, soit en valeur absolue l’équivalent de 179 demandes. À titre de comparaison, la même année, la Chine en déposait 730 (données INPI et OEB, traitements OST). Elle ne représentait toujours en 2001 que 0,1 % des demandes de brevets américains quand la France en représente 2,7 %. Il faut d’ailleurs rappeler qu’un groupe de travail, ayant la charge de se pencher sur le perfectionnement de la main-d'œuvre qualifiée indienne, a été créé à l’initiative du gouvernement en 2002. Les premières conclusions mettent en avant certaines carences, notamment en terme de recherche fondamentale. Il n’y aurait pas assez de docteurs en informatique. Ce groupe de travail a également rappelé que si un grand nombre d’ingénieurs était formé, ils n’étaient pas du même niveau selon qu’ils sont issus des grands instituts indiens (Indian Institutes of Technology ou Indian Institutes of Science) ou d’autres formations.

Le manque d’enseignants, les outils de travail obsolètes au sein d’organismes de formation, l’absence ou les carences de matériels performants pour les collèges et les lycées sont autant de sujets d’inquiétudes pour la National Association of Software and Service Companies qui prévoit, pour 2008 en Inde, une demande de près de 7 millions d’ingénieurs (2,2 millions d'ingénieurs logiciels et 4,8 millions d'ingénieurs matériels). Si aucune crise des TIC n’intervient d’ici là. Il faut, en effet, se méfier des projections de ce type qui sont très difficiles à réaliser, d’autant plus dans des secteurs comme les TIC qui dépendent fortement de conjonctures économiques et technologiques mondiales.

Ajoutons que les différents États ne bénéficient pas de la même manière des aides à l’innovation et de la localisation des organismes de R & D. Une première fracture s’opère dans le pays entre les régions très concernées par la haute technologie et notamment les TIC, et les autres. Les États accueillent le plus les organismes de R & D sont principalement ceux du Sud et de l’Ouest : l’État du Karnataka (226 organismes), celui du Tamil Nadu (305), le Maharashtra (660), l’Andhra Pradesh (221)… Ceux du Nord, à part Delhi, sont nettement moins concernés par les activités de R & D : l’État du Bihar compte 73 organismes de R & D, Assam, 41, le Pendjab, 43. Évidemment, certains États sont plus petits que d’autres et ont moins de ressources. Mais cette fracture géographique se retrouve également, comme l’explique Christophe Jaffrelot, en matière de pauvreté. Quatre États du Nord (Bihar, l’Uttar Pradesh, le Madhya Pradesh et l’Orissa) concentrent près de la moitié des pauvres, ont les plus faibles taux en matière d’alphabétisation, de consommation électrique et sont parmi les plus mal dotés en terme d’infrastructures. Éric Leclerc10 analyse d’ailleurs la révolution indienne des TIC comme un changement du rapport de force entre les régions du Nord et celles du Sud de l’Inde.

Ces inégalités régionales se retrouvent à une échelle locale. La concentration des entreprises sous forme de clusters a eu lieu en Inde comme ailleurs. Bangalore et Hyderabad en sont les deux locomotives territoriales. Pour la première, cela est dû en partie à son héritage industriel et scientifique, à la localisation d’instituts scientifiques réputés et aux choix de grandes entreprises comme Texas Instrument de s’y installer plutôt qu’à Bombay. Pour la seconde, c’est un choix politique affirmé de l'État de l'Andhra Pradesh, de faire de la ville une seconde Bangalore. Ce choix se matérialise par la création d’une pépinière d’entreprises, la création d’instituts scientifiques tournés vers les TIC, et l’arrivée d’un centre de R & D de Microsoft. Bombay et Delhi restent malgré tout les deux autres grands centres indiens en terme d’innovation. On assiste donc, dans le même temps, à un renforcement de l’attraction des grandes métropoles indiennes, au détriment du reste du territoire.

Tous ces éléments permettent de relativiser le discours qui voudrait que l’Europe et les Etats-Unis soient en grand danger vis-à-vis du géant indien. La menace existe, mais à moyen ou long terme. Le temps pour réorienter les stratégies européennes et américaines commence pourtant à être compté. Plus les années passent et plus les capacités d’innovation indiennes augmentent en terme de moyens financiers, technologiques, humains et en terme de valeur ajoutée dégagée. La R & D la plus complexe commence à s’installer au pays de Gandhi dans des clusters qui n’ont rien à envier à leurs concurrents occidentaux. Il nous semble à présent intéressant d’illustrer nos propos par la présentation de la vitrine technopolitaine de l’Inde : Bangalore.



Bangalore, un cluster indien orienté TIC

Bangalore est aujourd’hui présentée comme la Silicon Valley indienne. La capitale du Karnataka a pourtant derrière elle une longue histoire. L’actuelle sixième ville indienne fut fondée en 1537 autour d’un fort. Elle fut, de 1831 à 1881, le siège de l’administration britannique, qui apprécia son climat agréable (premier point commun avec la Silicon Valley) pendant cinquante ans avant de la céder au Maharaja de Mysore. Cette période correspond à une phase de développement importante puisque la ville fut dotée des infrastructures indispensables à son bon fonctionnement. Elle permit également l’adoption de l’anglais par une partie de la population, ce qui sera plus tard d'une grande utilité.

Outre son climat apprécié par les Anglais puis par les retraités indiens aisés, sa situation géographique, loin de toute frontière, fut également un élément décisif dans l’installation d’infrastructures militaires, prémices de la recherche en haute technologie (second point commun). Clarisse Didelon11 explique de manière tout à fait pertinente comment cette situation favorisa l’implantation du Hindoustan Aeronotic Limited, du Bharat Heavy Electrical Limited ou encore du Bharat Electronics Limited. Ces entreprises posèrent les fondations de la culture industrielle de Bangalore (troisième point commun avec la Silicon Valley). Celle-ci fut soutenue et entretenue par les pouvoirs publics qui y favorisèrent l’installation du siège du programme spatial indien et encouragèrent l’essaimage et la création d’entreprises par d’anciens employés du secteur industriel public. Ces éléments participèrent au développement du tissu industriel de la capitale du Karnataka, bien avant que n’explose le secteur des technologies de l’information et de la communication.

Et si Bangalore est perçue comme une ville consacrée à la haute technologie, son activité industrielle reste très importante. Elle fut d’ailleurs pendant longtemps cantonnée à un rôle d’accueil d’unités de production délocalisées. La situation a bien évolué en l’espace de vingt ans. Actuellement, les deux parcs technologiques les plus importants, l'International Tech Park Limited et l'Electronics City, accueillent de nombreuses entreprises de haute technologie avec une forte dominance pour les TIC. Google vient d’y créer son premier centre de R & D en dehors des Etats-Unis. Des entreprises françaises ont également sauté le pas. La SNECMA emploie, deux ans après sa création, 126 personnes. Valtech, la société de conseil en informatique a décidé, en avril 2004, d’y implanter son premier centre de développement off-shore.

On voit donc que si la situation géographique a joué un rôle important dans la mise en place de Bangalore, comme ce fut le cas pour la Silicon Valley, des antécédents industriels rapprochent également les deux clusters. On peut également évoquer la situation des parcs d’activités dédiés à la haute technologie situés en périphérie de la ville, afin de fournir « un cadre de vie agréable à la vie des cadres ». Mais les comparaisons, du moins dans la mise en place et l’émergence des clusters TIC, ne vont pas au­delà. En effet, la Silicon Valley s’est développée grâce à la politique volontariste de l’Université de Stanford relayée par les budgets de recherche de l’armée américaine et de l’aérospatiale. Dans le cas indien, c’est le gouvernement qui, avec sa politique d’ouverture économique, favorisa l’installation à Bangalore d’entreprises appartenant au secteur TIC.

Texas Instrument fut ainsi la première à s’implanter dès 1985. C’est également le gouvernement indien qui entreprit d’attirer un maximum d’entreprises avec l’installation, en 1992 d’une communication satellite particulière aux parcs technologiques. Cela permit d’accélérer les associations entre entreprises indiennes et étrangères, sous forme de sous-traitances d’abord, puis d’échanges de connaissances, de savoir-faire et de technologie (joint-venture). Mais des entreprises autochtones comme Infosys Technologies (première société originaire de Bangalore à être cotée en Bourse aux USA) démontrèrent les capacités de la main d’œuvre indienne, en particulier des personnels très qualifiés. Rappelons que Subrahmanyan Chandrasekar reçut le prix Nobel d’astrophysique en 1983, preuve s’il en fallait, du potentiel d’excellence des chercheurs et ingénieurs indiens. Bangalore possède sa propre université depuis 1964. Elle est le siège de nombreux instituts scientifiques renommés comme l’Institut indien des Sciences (fondé en 1909), une école qui forme l’élite indienne aux sciences dures comme les sciences des matériaux, l’aérospatiale et l’électronique. C’est une ville qui est à la pointe de la formation dans le secteur des TIC. De nombreuses écoles d’ingénieurs fournissent et alimentent un marché du travail qui est l’un des atouts majeurs de Bangalore.

Car la ville compte désormais plus d’ingénieurs que la Silicon Valley. Enfin, on ne peut occulter le rôle essentiel de l’État du Karnataka qui fut le premier État indien à voter et mettre en place dès 1997, une politique très volontariste en faveur des technologies de l’information et des communications. Les résultats sont là. Bangalore accueillait ainsi, lors de la réalisation du Rapport « Digital India »12, 160 sièges d’entreprises spécialisées dans les Softwares (Bangalore produit 35 % des logiciels indiens), 55 000 professionnels spécialisés dans les TIC, 103 établissements de R & D et 35 % des investissements des capital-risqueurs en Inde. En 2004, lors de son bilan annuel, le Software Technology Parks of India (STPI) y recensait 746 raisons sociales. Un chiffre faible par rapport à Hyderabad ou Noida. Mais la quantité ne fait pas tout. En l’occurrence, Bangalore se situe largement au premier rang des clusters TIC indiens, en terme de recettes dégagées par les exportations. Le bilan est donc impressionnant.

Toutefois, il convient de relativiser le succès de Bangalore. A la manière de clusters occidentaux comme Sophia-Antipolis qui se trouvent confrontés aux mêmes déséconomies que la Silicon Valley, Bangalore connaît un certain nombre de problèmes qui peuvent remettre en question son statut actuel.

Ses parcs technologiques ont été installés à un peu plus de vingt kilomètres de la ville elle-même,  et la diffusion ne s’effectue pas forcément vers la ville. Les ingénieurs, chercheurs et autres cadres du cluster, grâce à leurs revenus, vivent dans des quartiers résidentiels luxueux et surveillés qui possèdent tous les équipements inhérents à cette classe sociale. On ne parle pas encore de « gated communities », mais l’idée y est. Cette richesse dégagée par cette catégorie de la population ne se retrouve pas dans Bangalore même, hormis dans son centre-ville qui regroupe banques, fast-food, enseignes de luxe. Cette vie en vase clos est accentuée par le fait que les zones d’activités dédiées à la haute technologie sont totalement indépendantes en terme d’approvisionnement en électricité et en eau et de communication par satellite. Elles bénéficient de tous les avantages et les éléments dont elles ont besoin. En ce sens, être en dehors de ces parcs, qui n’ont pas une capacité d’accueil infinie, peut être véritablement problématique.

Dans les pays développés, la spécialisation d'un territoire profite aux entreprises à proximité, qui peuvent en général bénéficier de la qualité et du niveau des infrastructures. La situation dans le Karnataka n'est pas la même. L'autonomie en eau et en électricité concerne uniquement les parcs d'activités de Bangalore et non leur entourage. Cela peut provoquer des situations difficiles si pour une raison ou pour une autre (parc saturé, prix trop élevé...), certaines entreprises, indiennes en général, n'ont pu s'établir à l'intérieur du parc. Les populations autochtones sont également confrontées à la flambée des prix du m². La théorie de la rente foncière et de la localisation des activités et des populations en fonction de la valeur ajoutée dégagée au m² n’a jamais été autant d’actualité. De la même manière que les habitants et les travailleurs les moins aisés ont dû quitter la Silicon Valley pour pouvoir se loger dans des conditions abordables, que Sophia-Antipolis ne peut fournir assez de logements pour ses étudiants et une partie importante de ses salariés, les prix de l’immobilier, les grands chantiers publics (autoroutes, équipements sportifs) ont repoussé toute une partie de la population dans des bidonvilles.

Mais ces grands travaux ont également attiré des Indiens souhaitant trouver un travail, ce qui a accentué la pauvreté et les conditions difficiles, voire insoutenables, de vie (apparition de slums). On assiste à une fracture sociale et spatiale dont les ressorts sont en partie dus aux activités des technologies de l’information et de la communication. Mais cette fracture doit être nuancée par le fait que d’une manière générale, le développement économique de ces quinze dernières années a permis par exemple au taux d’alphabétisation du Karnataka d’être 20 % supérieur au taux national. Il semble alors que le succès de Bangalore profite peu à la population malgré une pauvreté importante. La pollution est également un autre élément à prendre en compte. Elle n’est d’ailleurs pas le seul fait des entreprises de haute technologie. Le voyageur reste marqué par les désagréments dus à l’explosion des transports. Clarisse Didelon rappelle ainsi que le parc automobile est passé en quarante ans de 20 000 véhicules à 1,3 millions, là où « la capacité du réseau viaire est de 350 000 ». Là encore les mots sont bien faibles pour décrire les pollutions en tous genres, et notamment sonores, de Bangalore comme des autres villes indiennes.

Enfin, n’oublions pas que la concurrence territoriale concernant la localisation des entreprises, en particulier centrées autour des TIC, est désormais internationale. Bangalore peut alors dans un avenir proche subir la même concurrence que celle qui fit son succès quelques années auparavant. Un certain nombre de pays comme Taiwan ou la Chine se positionnent de manière très agressive en terme d’accueil des entreprises de haute technologie. Bangalore peut également être victime de son succès puisque la recherche, voire le débauchage des meilleurs ingénieurs -qui devient courant au dire de certains entrepreneurs locaux et étrangers -participent à l’augmentation du salaire des dits ingénieurs (ce qui est tout à fait normal, somme toute). Mais la concurrence peut venir du pays lui-même… Ainsi, en 1998, Microsoft s’est installé à Hyderabad et y ouvrir son plus important centre de R & D outre-Atlantique. Ajoutons que l’absence d’un aéroport international, même si celui-ci est en projet, est une carence lourde pour le développement d’un cluster orienté TIC13. Le succès de Bangalore pourrait donc lui être fatal si les gestionnaires de la ville ne prennent pas conscience que certaines déséconomies territoriales sont très difficiles à inverser.

Nous venons de voir que la fracture qui existe en Inde entre États qui sont concernés par les TIC et la haute technologie, se retrouve au niveau d’une ville comme Bangalore. La ville voit se reproduire de manière exacerbée les mécanismes d’exclusion des populations les moins aisées au profit d’amélioration d’infrastructures, de projet d’aménagement, que l’on avait pu observer dans les clusters orientés TIC des pays du Nord. L’absence de diffusion de ces technologies à des populations qui les côtoient sans pouvoir les utiliser peut être explosif d’un point de vue social, donc politique. On sait que la stabilité politique est le postulat incontournable d’une politique territoriale tournée vers l’innovation. Le potentiel scientifique de l’Inde laisse penser qu’il faudra compter sur elle dans la course à l’innovation en particulier dans les technologies de l’information et des communications. Et si Bangalore se voit concurrencer dans ce secteur, force est de constater que la ville joue la carte de la diversité avec le lancement de pôles orientés vers les biotechnologies et la médecine. Intéressons-nous à présent à l’un de ses concurrents directs : Hyderabad.



Hyderabad, la nouvelle High-tech city ?


Nous venons d’étudier le formidable essor de Bangalore grâce aux TIC. Et s’il est incontestable que la capitale du Karnataka fut une des pionnières dans le genre, ce n’est pourtant pas la seule ville indienne concernée par les hautes technologies. Hyderabad s’est positionnée dans la compétition territoriale indienne et internationale en terme de localisation des activités de haute technologie et des TIC en particulier. Capitale de l’Andhra Pradesh, Hyderabad fut fondée en 1590. La présence de l’empire britannique participa, comme à Bangalore, à l’introduction de la langue anglaise dans la population. Elle bénéficie également d’une histoire industrielle qui vit de grandes entreprises publiques, comme Bharat Heavy Electrics Limited ou Electronics Corporation of India, participer à la constitution d’un marché du travail qualifié et hautement qualifié qui allait être l’un des socles du développement du cluster TIC actuel.

Nous avons précédemment expliqué les efforts réalisés par le gouvernement indien pour faire de l’Inde une superpuissance des TIC. Le gouvernement de l’Andhra Pradesh doit, lui aussi, être crédité d’un rôle primordial dans l’avènement d’Hyderabad comme l’une des concurrentes de Bangalore. C’est en effet à l’initiative de Chandrababu Naidu, à l’époque premier ministre de l’État, que la ville s’est lancée dans la compétition de la localisation des activités TIC. Pour ce faire, il n’a pas lésiné sur les moyens. En quelques années, il a créé des instituts et des écoles d’ingénieurs reconnus comme l’Indian School of Business ou l’Indian Institute of Information Technology. Il a mis en place un parc technologique de 60 hectares, le Hitech14 City, qui a coûté plus de 375 millions de dollars et qui est la véritable vitrine d’Hyderabad. Il y a installé des unités de production, mais surtout le plus important centre de R & D de Microsoft en dehors des Etats-Unis et a lancé les travaux pour la construction d’un aéroport international…

Il a parfaitement joué son rôle de capitaine territorial, le même que celui que Fred Terman joua en son temps en participant grandement à la réussite de la Silicon Valley ou que Pierre Laffitte, le père de Sophia-Antipolis, assuma. C’est ainsi qu’il rencontra Bill Gates plusieurs fois pour le convaincre de s’installer à Hyderabad et qu’il réussit à le convaincre. Ce choix fut déterminant. Dans la foulée de Microsoft, un certain nombre d’entreprises TIC de renom et d’importance (Oracle, Motorola, IBM, Wipro Technologies…) s’installa dans ce que les journalistes eurent vite fait d’appeler Cyberabad. A cette volonté forte, se superpose la saturation des parcs technologiques de Bangalore qui fut un des arguments avancés pour la création d’un second pôle fort d’innovation dans le secteur des TIC.

Hyderabad réunit donc les acteurs nécessaires à la mise en place et au développement d’un cluster TIC. Les acteurs structurants ont joué leur rôle en favorisant la création d’infrastructures nécessaires aux entreprises TIC, à travers notamment la mise en place d’un parc technologique dédié à ces activités. Olivier Bomsel et Joel Ruet rappellent dans leur rapport Digital India que 72 % du budget alloué par l’État à Hyderabad vont au parc technologique Hitech City et 8% du budget de l’Andhra Pradesh sont dédiés à l’entretien et la mise à jour des infrastructures (aéroport, lignes téléphoniques, chemins de fer). Cela montre à quel point la volonté de rattraper Bangalore est forte. L’État a également favorisé la localisation des activités TIC avec des politiques d’aides (exonération de charges et de taxes) et d’accompagnements des entreprises. Un guichet unique et une pépinière d’entreprises ont été lancés afin de favoriser le développement des PME / PMI et de favoriser au maximum l’attractivité du territoire.

Depuis deux ans, toutes les formalités administratives s’effectuent directement sur Internet. On peut également trouver sur la « toile » les prix des terrains à acquérir. Les entreprises TIC, acteurs déterminants puisque synonymes du succès ou de l’échec de ces parcs, ont joué le jeu en venant s’y installer. Les acteurs incontournables que sont l’Université, les instituts, les laboratoires sont présents et à un excellent niveau. L’État de l’Andhra Pradesh prétend ainsi former près de 23% des ingénieurs informaticiens indiens. Et si une partie de ceux-ci part pour l’étranger, le brain drain n’affole plus comme auparavant. En effet, la diaspora indienne n’oublie pas d’où elle vient. Hyderabad peut ainsi compter sur ses ingénieurs partis acquérir de l’expérience dans la Silicon Valley. Ils reviennent fort de leurs carnets d’adresses et d’investissements leur permettant de créer des entreprises.

Un autre élément indispensable à la réussite d’un parc technologique tel que le Hitech city et de l’ambition d’Hyderabad est le marché du travail. Il est d’autant plus à la hauteur des exigences des entreprises, qu’un technicien et un informaticien travaillant à Hyderabad ont des salaires moins élevés que leurs homologues de Bangalore. Cela contribue encore à accroître la compétitivité de la capitale de l’Andhra Pradesh. La ville comptait en 2001 près de 18 000 professionnels dans les TIC et 61 sièges d’entreprises de « Software ». Le STPI y recensait, en 2003, 977 raisons sociales, dix fois plus que cinq ans auparavant. Elle en compte d’ailleurs plus qu’à Bangalore même si ces entreprises exportent beaucoup moins.

Le succès en matière de localisation d’activités TIC est indéniable. Il convient néanmoins, là encore, de nuancer nos propos. D’abord parce que la spécialisation territoriale peut être dangereuse. Si Hyderabad profite des déséconomies de Bangalore, il n’est pas dit qu’elle n’atteigne pas elle-même un seuil au-delà duquel elle ne puisse se développer. La spécialisation territoriale, tout high-tech qu’elle soit, est risquée dans la mesure où des bouleversements économiques, sociaux ou technologiques peuvent remettre totalement en question les politiques et les investissements réalisés. Et si l’Andhra Pradesh a lourdement investi dans les infrastructures orientées vers les TIC, la santé, l’agriculture et l’éducation en ont souffert. En effet, la diffusion de savoir-faire et de la richesse sur le territoire n'a pas été et n’est pas évidente. Chandrababu Naidu a eu beau annoncer que l’éradication de la pauvreté était sa priorité, il n’a pas atteint son objectif. Il a d’ailleurs perdu les dernières élections sur ces thèmes. L’Andhra Pradesh est un état pauvre où le revenu par habitant est en dessous du dollar par jour.

La population est principalement paysanne et le premier ministre avait promis de connecter tous les villages à Internet. Là encore il a échoué. Le suicide des paysans ruinés est devenu courant. Il aurait concerné plus de 2000 habitants de l'État en 2001. La communication du premier ministre a ravi les investisseurs étrangers et les plus riches des entrepreneurs locaux, mais n’a, de toute évidence, pas satisfait les 77 millions d’habitants de l’Etat. Rien n’a été fait pour lutter contre les maladies issues des pesticides dangereux utilisés par les paysans, le surendettement de ces derniers, ni les problèmes récurrents d’irrigation. Les coûts de l’électricité ont explosé et la population s’est sentie complètement abandonnée, d’autant plus que certains supporters de Chandrababu Naidu n’hésitaient pas à proclamer : « Naidu doit absolument rester au pouvoir : il prépare les mentalités. Une fois que les investissements seront arrivés, il pourra s'occuper des pauvres »15. L’Organisation Mondiale du Travail pointait du doigt l’Andhra Pradesh, à la même époque, en rapportant que plus d’1,6 million d’enfants travaillaient au lieu d’aller à l’école. Malgré cela, on doit rappeler que le taux d’alphabétisation est là encore au-dessus de la moyenne nationale (de plus de 10 %). Cela tend à dire que le développement économique, même s’il ne bénéficie pas directement à toute la population, ou de manière légère, joue un rôle de levier social.

L’innovation issue des TIC génère de l’argent, mais ne bénéficie pas non plus forcément à l’ouverture des mœurs et encore moins à l’attractivité du territoire. Les mythes de la Californie et de la Silicon Valley sont bien loin. Cela vaut du point de vue des entreprises qui préfèrent encore aujourd’hui s’installer à Bangalore, mais également d’un point de vue social (installation des ingénieurs...). Là encore, le voyageur non averti peut être surpris par la rigueur religieuse et notamment l’interdiction de consommer tout alcool dans l’État. Cela peut paraître anecdotique, mais le cadre de vie idéal pour les cadres n’est pas totalement mis en place. Non que les cadres soient particulièrement portés vers l’alcool, mais la mondialisation uniformise quelque peu certains comportements sociaux, notamment chez les classes les plus aisées. Un certain nombre d’ingénieurs, principalement les plus jeunes, ne sont pas attirés par Hyderabad, jugée trop austère, quand certains peuvent l’être par la Silicon Valley ou Bangalore. Plus de la moitié des ingénieurs indiens en informatique qui quittent l’Inde pour rejoindre les Etats-Unis sont originaires de l’Andhra Pradesh. C’est donc d’un véritable déficit d’image dont souffre Hyderabad. Cela peut s’avérer décisif, d’autant plus que le charismatique Chandrababu Naidu n’a plus en charge la destinée de l’État et que ses apparitions médiatiques aux sommets de Davos faisaient de lui un VRP de luxe. La concurrence territoriale se gagne aussi de cette manière, avec un carnet d’adresse bien rempli et un plan de communication bien rôdé.

Hyderabad n’est pas encore Bangalore, mais les efforts fournis pour son développement ont été et sont encore conséquents. D’un point de vue économique l’installation de grands groupes américains, de laboratoires de R & D réputés et l’augmentation continue du nombre de raisons sociales sont les preuves d’un succès indéniable. Pourtant, à l’image de Bangalore, les fractures à l’intérieur de la population n’ont jamais été aussi vives et la vitrine high-tech voulue par Chandrababu Naidu a plus séduit les entrepreneurs étrangers que les masses paysannes. La démocratie a ainsi tranché en sa défaveur. Reste à savoir quelles seront les orientations politiques de ses successeurs…



Conclusion

Depuis 2000, la Silicon Valley a connu une perte de vitesse en matière d’emplois et de créations d’entreprises. Le cluster californien n’est cependant pas mort. Déjà, dans les années 80, certains « spécialistes » avaient annoncé son déclin avec la concurrence des entreprises originaires du Japon. À l'époque, la concurrence portait plus sur la technologie que sur les coûts de la main-d'œuvre qualifiée. Cela peut nous permettre de relativiser l'affolement, réfléchi ou non, de certains journalistes. Il est d'ailleurs intéressant de noter que là où Bangalore et l’Inde se spécialisent dans les TIC, la Silicon Valley est en train de rebondir en encourageant de manière importante l’implantation d’entreprises issues de secteurs comme les biotechnologies ou les nanotechnologies. En effet, la généralisation des activités TIC avait ramené le cluster californien dans des logiques industrielles classiques de minimisation des coûts.

Conscientes de cela, les forces vives du territoire ont rapidement cherché à se relancer dans de nouvelles activités innovantes. Les capacités de réflexion, d'adaptation et de réorientation qui ont fait son succès sont donc toujours présentes. Lorsqu’un territoire innovant se retrouve affaibli par une concurrence très agressive dans les domaines qui ont fait son succès, il doit être très réactif, évaluer ses carences, ses atouts, tenter de les améliorer, voire se réorganiser et imaginer de nouvelles formes de développement. L’innovation reste le contraire de la reproduction. De ce point de vue là, la constitution de clusters TIC indiens n'est pas révolutionnaire. Pourtant, l’Inde s’est fait une place dans les technologies de l’information et de la communication de manière générale, et dans la production de logiciels en particulier. Ses potentiels en terme de réservoir et de formation de main-d'œuvre qualifiée sont très importants.

Les budgets investis dans la R & D augmentent. Les choix gouvernementaux, clairement tournés vers la production d’innovations dans les TIC, se matérialisent depuis plus de vingt ans par des politiques volontaristes encourageant l’implantation, la création et le développement d’entreprises de haute technologie. Les entreprises indiennes s’installent désormais en Amérique du Nord, elles forment des ingénieurs informatiques dans toute l’Asie, elles développent des stratégies internationales en terme d’innovation et des partenariats avec les plus grandes multinationales. Certaines s’introduisent même en bourse. La localisation des activités TIC en Inde se fait ainsi depuis près de quinze ans sur le même principe que celui de la Silicon Valley. On a assisté à la formation de clusters TIC dont les caractéristiques sont quasi identiques au grand frère californien : liens très étroits entre instituts de formation et de recherche publique et entreprises privées, conditions de vie agréables pour les cadres, qualité des infrastructures, marché du travail de haut niveau, fiable et en quantité, soutien de la recherche militaire et aérospatiale.

À ces qualités, s’ajoutent les coûts de la main d’œuvre extrêmement avantageux et les efforts très importants des États indiens pour développer leurs clusters. Hyderabad voit ainsi plus des trois quarts du budget de l’État qui lui sont alloués, être investis dans son Hitech City. Et les résultats sont là. Les entreprises occidentales hésitent de moins en moins à y ouvrir des centres de R & D et à confier des tâches toujours plus complexes et à forte valeur ajoutée à des entreprises locales. Le rôle de la diaspora a été très important dans la confiance des premières vers ces dernières, les ingénieurs indiens ayant souvent fait leurs armes dans des clusters TIC occidentaux tels que la Silicon Valley. Le portrait ainsi dressé est très avantageux. Il pourrait être inquiétant pour des territoires concernés par le même genre d’entreprises, mais n’ayant pas les mêmes coûts de main-d'œuvre. Il faut pourtant aller plus loin.

Cet état de fait ne suffit pas à gommer les fractures qui existent entre la population concernée par ces activités, ayant les moyens de les utiliser, et la grande majorité de la population qui ne bénéficie pas ou peu de la formidable croissance de ces activités. Affirmer que les TIC sont, pour l'Inde, la porte de sortie du tiers-monde apparaît aujourd'hui peu vraisemblable. Christophe Jaffrelot rappelle que « l’Inde reste un nain économique sur le plan international, avec moins de 1 % du commerce mondial et un taux d’ouverture très bas : le commerce extérieur représente 9,8 % du produit national brut (PNB) seulement »16. Laurent Carroué rappelle, dans « Géographie de la mondialisation » , que les grandes entreprises transnationales conservent la grande majorité de leur recherche dans leur pays d’origine.

De plus, on se doit de relativiser le poids des industries de haute technologie qui ne représente aujourd’hui que le quart des revenus que rapporte l’industrie textile indienne. Cette dernière fait travailler près de 50 millions de personnes quand les hautes technologies concernent une part beaucoup plus infime de la population indienne. Et déjà, des pays comme la Chine ou la Malaisie se positionnent comme de sérieux concurrents en matière de localisation d’entreprises TIC (entre 1989 et 2001, la part des publications scientifiques chinoises est passée d’environ 1 % à un peu plus de 3 %. Pour information, la France atteint les 5% des publications scientifiques parues en 2001). Il n’est pas invraisemblable d’imaginer des délocalisations vers des pays qui assureront les mêmes services, dans des contextes territoriaux identiques, pour des coûts encore plus faibles.

Enfin, il ne faut pas confondre l'accès des entreprises aux TIC et la diffusion de ces technologies à la population. Les entreprises qui ont les moyens se localisent dans des clusters TIC qui sont fermés au reste de la population. Parfois même, comme c’est le cas à Bangalore, ces territoires vivent en quasi-autonomie avec leur propre alimentation en eau et en électricité. La fracture entre les populations qui ont accès, qui savent se servir et qui travaillent avec ces hautes technologies et celles qui n'y ont pas accès (une très grande majorité) est très importante. Ce rapport de force s’est d’ailleurs matérialisé lors des dernières élections en Inde. Les couches de la société les plus favorisées ont été convaincues par la campagne électorale, intitulée « Shining India », du parti au pouvoir, le BJP, et celles des partis régionalistes comme celui de Chandrababu Naidu, qui vantaient ses réussites, en particulier le développement des TIC. Mais ils ont subi un revers électoral qui a rappelé que les idées de cette branche de la population étaient minoritaires.

Et si bien sûr on ne peut critiquer ce désir de se développer grâce aux TIC, il faut nuancer fortement l’idée selon laquelle ces technologies seraient l’unique solution de développement pour l’Inde. Une spécialisation à outrance, au détriment d’autres secteurs d’activités ne serait pas une bonne chose. La société indienne semble l’avoir compris, puisque depuis peu, on voit se développer dans ces mêmes clusters TIC, des programmes de recherche sur les biotechnologies et sur les nanotechnologies. Mais cela ne suffira sans doute pas à aider la population indienne qui vit dans les campagnes et qui ne sait pas comment s’en sortir. C’est probablement ce chantier là qui reste le plus ambitieux et le plus difficile à réaliser : dépasser la simple territorialisation de l’innovation et des richesses pour faire accéder le maximum de la population indienne à des conditions de vie et d’éducation décentes. Pour que l’innovation ne soit pas uniquement technologique et économique, mais également sociale. C’est là un enjeu majeur pour la plus grande démocratie du monde.


Alexandre Grondeau
06-84-79-32-70
barnabax@yahoo.fr



Notes :

1 - MARTINEAU Y., POITRAS C., TREPANIER M., 1999, Les agglomérations scientifiques et technologiques, Synthèse de la littérature scientifique et institutionnelle, Institut national de la recherche scientifique – Urbanisation, Université du Québec, 62 pages.

2 - Communication faite aux troisièmes journées de la proximité, 14-15 décembre à Paris. ZIMMERMAN J.-B., 2001, Des « clusters » aux « small world »  : une approche en terme de proximité, 

3 - LACAVE M., 1995, Parcs scientifiques et technopoles dans le monde  : guide méthodologique, La documentation française, page 18.

4 - and covenants not to compete, New York University Law Review,Vol. 74, No. 3 (June 1999), pp. 575-629.

GRONDEAU A, 2004, Le modèle technopolitain en question  : l’exemple comparé de la Silicon Valley et de Sophia-Antipolis, Les cahiers nantais de la Géographie n°62-63, 2005.

5
GILSON Ronald, 1998, The legal infrastructure of high technology industrial districts : Silicon Valley, Route  128

6 - County, California, Berkeley, Université de Californie, IURD, Working Paper n°345, 187 pages. SAXENIAN Anna-Lee, 1981, Silicon Chip and spatial structure  : the industrial Basis of urbanization in Santa Clara

7 - Repères sur l’innovation en Inde, Conférence organisée par l’ANRT, le 3 juin 2004, Paris.

8
PNUD, Rapport mondial sur le développement humain. 2003, Economica, Paris, 2003.

9 - Tous ces chiffres sont issus du dossier Inde 2004 – Les systèmes nationaux de recherche et d’innovation du monde et leurs relations avec la France réalisée par l’OST en collaboration avec le MAE (Direction générale de la coopération internationale et du développement).

10 -  LECLERC E., Un nouveau géant des technologies de l’information et des communications  : l’Inde, Les actes du FIG 2001, 2001.

11 - DIDELON C., 2003, Bangalore, ville des nouvelles technologies, Mappemonde n°70, page 35-40.

12 - BOMSEL O., RUET J., sous la direction de, 2001, Digital India  : Report on the Indian IT industry, CERNA, page

13 - GRONDEAU A., 2004, Entre crises et mutations urbaines, quel avenir pour les technopôles ?, Villes en Parallèle, Document 3 : De la Ville outil à la ville ludique, page 47-56.

14 - Hyderabad Information Technology Engineering Consultancy City

15 - CHOL E., Tout n’est pas rose à Cyberabad, L'Express du 03/05/2001

16
JAFFRELOT C, L’Inde rétive au libéralisme total , Le Monde Diplomatique, janvier 2004, Page 24.

17 - CARROUE L., 2004, Géographie de la mondialisation, Colin, page 154.

 
 
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