>Equipe Lestamp Fiches individuelle des Membres
Université de Nantes sociologie  Colloque Sociétés de la Mondialisation
 

Cliquer sur l'image...

 
Université de Nantes Sociologie
 
Prolétarisation des mondes ouvriers
Nantes L'excès-la-ville Histoire Sociologie
Le rire de Norma Jean Baker Marylin 2012
Hommage à C Leneveu.-Il n'est pas besoin..
A so small world : interdit sociologique
Traces et contrastes du décor populaire
Variations anthropologiques
Hommage C Leneveu-Le poids la perte des mots
Les ouvriers des chanson
L'envers du décor : les peuples de l'art
Les ouvriers Nazairiens ou la double vie
Parlers ouvriers, parlers populaires
Corps et imaginaire dans la chanson réaliste
Apocalypse à Manhattan
Du commun, Critique de sociologie politique
Des cultures populaires
Odyssée du sujet dans les sciences sociales
Espaces-Temps Territoires/réseaux
ebook Bilan réflexif Itinéraires Sces sociales
Rapport à l'écriture
Sciences sociales et humanités
Un "art" contre-culturel, la rave..
Le temps incertain du goût musical
 
 
Les peuples de l'art
French popular music
Libre prétexte
De Bretagne et d'ailleurs
Eros et société Lestamp-Edition 2012
Des identités aux cultures
The societies of globalisation
Changements sociaux/culturels ds l'Ouest
Saint-Nazaire et la construction navale
L'ouest bouge-t-il ?
Crises et Métamorphoses ouvrières
Usine et coopération ouvrière
Transformation des cultures techniques
E Piaf La voix le geste l'icône-Anthropologie
La CGT en Bretagne, un centenaire
Espaces Temps & Territoires Lestamp-Ed.

Corpographie-Edit.originale intégrale
 
    __________________

Evenements Annonces Reportages

____________________
 
25, Boulevard Van Iseghem
44000 - NANTES
Tél. :
Fax :
02 40 74 63 35, 06 88 54 77 34
02 40 73 16 62
lestamp@lestamp.com

  > Newsletter lestamp  
 

www.sociologiecultures.com Découvrez des synthèses portant sur des thèmes de la sociologie et du développement des cultures populaires, de l'esthétique de la chanson, des connaissances appliquées. Des tribunes s'engageant sur le rapport de l'anthropologie fondamentale des sociétés et des politiques aux sciences sociales, des liens vers des sites web de référence. Si vous voulez les télécharger en vous abonnant, Lestamp-copyright. cliquez ici.

 
 

Galerie Delta Paris 7 09 2012 J A Deniot M Petit-Choubrac,J Réault  L Danchin, J L Giraudtous édités au  Lelivredart

 
Sociologie Nantes

 

Joëlle Deniot Professeur de sociologie à l'Université de Nantes - Habiter-Pips,  EA 4287 - Université de Picardie Jules Verne - Amiens Membre nommée du CNU Affiche de Joëlle Deniot copyright Lestamp-Edition 2009

 
Sciences sociales et humanités Joëlle Deniot et Jacky Réault : colloque l'Eté du Lestamp avec HABITER-PIPS Université de Picardie Jules Verne.

Université de Picardie Jules Verne- LESTAMP, Amiens H-P Itinétaires de recherche à l'initiative de Jacky Réault

Joëlle Deniot et Jacky Réault Etats d'arts Affiche de Joëlle Deniot copyright Lestamp--Edition 2008



 Joëlle Deniot Jacky Réault 2006 Invention de l'Eté du Lestamp devenu Colloque du Lieu commun des sciences sociales

 
 
Prise de parole en public
Gestion des connaissances KM
Gestion des conflits
Bilan professionnel
Ingénierie de formation
Certification des formateurs
Préparation au concours
Orientation professionnelle
Formation au management public
Conduite de réunions participatives
Gestion du stress au travail
Management de projet
Réussir la prise de poste
Formation coaching de progression
Conduite du changement
Université de Nantes Sociologi eJ Deniot J Réault  CDrom The societies of the globalization Paris LCA 2007

Nantes sociologie

Pour un écosystème réel et virtuel des social scientists  et des sites ouverts à un lieu commun des sciences sociales et à la multiréférentialité

Revues en lignes,

-Pour un lieu commun des sciences sociales

 www.sociologie-cultures.com  

-Mycelium (Jean-Luc Giraud, Laurent Danchin=, Cliquer pour découvrir les nouveautés de septembre 2012

-Interrogations

http://www.revue-interrogations.org/actualite.php?ID=95li

Cliquez sur l'image pour accéder au film sur Youtube Joëlle Deniot. Edith PIAF. La voix, le geste, l'icône. de ambrosiette (Jean Luc Giraud sur une prise de vue de Léonard Delmaire

 

 




 

Un sens au monde


 

Pascal CLERC
IUFM Aix-Marseille, E.H.GO, Épistémologie et Histoire de la Géographie - UMR 8504 Géographie-Cités
Droits de reproduction et de diffusion réservés © LESTAMP - 2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France N°20050127-4889



Entre recherche et discours communs : quels modèles de lecture du monde en géographie ?

« Un jour exista où un homme, des êtres humains debout sur leurs jambes, détournèrent leurs regards de ce qui était proche, de ce qui leur était existentiel, et regardèrent au loin, fixant l’horizon, se demandant ce qu’il y avait au-delà de leurs terrains de chasse ; où se terminait cette terre qui les portait, leur procurant l’eau, le bois, la nourriture ? Interrogation qui les conduisait à une question : où sommes nous ? Et à toutes les tentatives qui en découlèrent pour se situer dans un monde dont ils ne connaissaient rien, ni les limites, ni les contours, ni le contenu, hormis ce qui les environnait. Ainsi naquit la curiosité géographique et débuta l’histoire de la géographie. »

Philippe Pinchemel L’aventure géographique de la terre, 1992

« Autour du lieu, où j’éprouve en cet instant mon enracinement dans le cosmos, je connais ou imagine tous les autres, en zones concentriques ; les plus proches et familiers ; les lointains et étranges ; ceux que j’ignore et dont je ne puis savoir s’ils sont plaisants ou effroyables ; ceux enfin que mon désir ou ma crainte livrent aux puissances fantastiques. »
Paul Zumthor, La mesure du monde, 1993.

Il est deux manières d’aborder la géographie : comme un corps de savoirs constitués relatifs à la surface terrestre ou comme une interrogation des hommes sur leur environnement proche et lointain. La première manière est la plus répandue ; c’est elle aussi qui structure les représentations communes de cette science sociale. La seconde qui renvoie à « une intelligence quotidienne du monde, (…) une manière d’être dans l’espace et une façon de le penser »[1] est pourtant, malgré sa marginalité, fondatrice : les savoirs géographiques sont élaborés et repris sans cesse en réponse aux questionnements existentiels des sociétés. En retour, ces savoirs structurent la façon dont les sociétés pensent le monde. C’est dans cet intervalle et cette relation que se situe le propos qui suit. Les savoirs constitués sur le monde mondialisé seront envisagés comme de grands modèles de lecture plus ou moins explicites, souvent moins que plus, construits dans des contextes historiques, sociaux, culturels et idéologiques déterminés, et produisant des visions du monde.

Les interrogations relatives à la totalité terrestre débutent sans doute au V° siècle avant J-C avec Anaximandre de Milet, lorsque la Terre est envisagée comme une sphère et, plus précisément encore, avec Ératosthène (276-194 av. J-C) qui propose une première évaluation de la circonférence de la sphère[2]. Dès lors, la question de la relation de celle-ci avec le Monde – l’oekoumène des Grecs – est posée ; plus précisément la question de l’habitabilité de la Terre est posée. Peut-on vivre dans les régions froides et « torrides » ?  Est-ce que les régions tempérés antipodes sont habitées ?
À partir de la Renaissance, en rupture avec les représentations anciennes[3], la Terre et le Monde se confondent, attestant ainsi l’habitabilité de la totalité terrestre. Les interrogations se décalent alors vers les différences existant entre les groupes humains de chaque continent ; la division de l’humanité en races en découle.

En tirant le fil jusqu’à la période contemporaine, on se rend compte que si, avec une connaissance plus complète du monde, les questions se sont renouvelées, elles concernent toujours ce besoin essentiel de situer l’Autre et de se situer par rapport à l’Autre. « Le rapport à l’Autre constitue l’un des problèmes fondamentaux de toute société humaine organisée. Pour se définir elle-même, elle a besoin de se construire ou de se trouver une extériorité, un étranger.» [4] Cette quête identitaire concerne le champ des idéologies (capitaliste ou socialiste), de l’économie (pauvres ou riches) et de l’anthropologie (appartenances culturelles et civilisationnelles). Pour répondre à ces questions existentielles, les sciences dites « exactes » et les sciences sociales proposent de grands modèles interprétatifs. Strabon, par exemple, dans sa Géographie, divise la terre en cinq zones et en deux hémisphères. C’est dans le cadre de ce modèle zonal que les questions des Anciens prennent un sens : les zones permettent de séparer le monde habité, situé par Ératosthène dans la zone tempérée boréale, du monde inhabité (jugé trop froid ou trop chaud) des zones glaciales et torride.

Toutes les représentations actuelles et passées de la totalité terrestre reposent donc sur un principe organisateur privilégié au sein duquel viennent s’inscrire les modalités de saisie du monde ; un principe révélateur des questionnements, des valeurs, des inquiétudes d’un temps, un principe qui construit le monde tout autant qu’il en rend compte. Cependant, la lecture du monde s’opère rarement par le biais d’un principe unique et pur. Deux figures semblent éclairantes : celles de la superposition et du tuilage. Les représentations du monde actuel superposent la presque totalité des modèles et, dans le domaine scolaire notamment, les divisions zonale et continentale servent de substrat à l’ensemble des représentations contemporaines. Le tuilage permet d’envisager le passage progressif d’un modèle à un autre autour de quelques éléments hérités.

Quels sont les modèles qui structurent la vision du monde contemporain ? Ou bien, pour poser la question autrement, quels modèles sont les plus sollicités à la fois dans les médias, l’enseignement et la recherche ? En s’appuyant sur les travaux de M-F. Durand, J. Lévy et D. Retaillé[5], on peut les classer en deux familles ordonnées par deux types de relations :

- Les modèles qui appréhendent le Monde comme « un champ de force »[6]. D’abord le modèle dit « des blocs » ou Ouest-Est qui, malgré son obsolescence, continue à régler, de manière diffuse, la pensée des « Occidentaux » sur l’Europe Orientale, la Russie et les ex-républiques soviétiques ; ensuite le modèle huntingtonien du « choc des civilisations », utilisé en permanence, essentiellement par les médias, pour donner sens à des conflits pourtant de natures très diverses.[7]

- Les modèles réticulaires fondés sur la transaction constituent l’autre famille. Ceux-ci – essentiellement économiques – se caractérisent par des flux dissymétriques qui hiérarchisent les lieux du monde. Le modèle Nord-Sud en est la mise en forme la plus rudimentaire et sans doute la plus efficace. Dans le même esprit, mais avec plus de complexité, divers modèles de type « centre-périphérie » sont mobilisés, que ce soit le « Système Monde » ou les  « villes globales ».

Après la seconde guerre mondiale, pour la première fois sans doute, les parties du monde qui sont représentées sur les cartes ne prennent sens que les unes par rapport aux autres : les deux ensembles idéologiques et économiques de la Guerre Froide se définissent en opposition. C’est un moment important du processus de mondialisation. Ces deux ensembles apparaissent peu à peu par le biais d’un jeu complexe de faits et de mots : les faits vont susciter des discours et, en retour, ceux-ci vont donner une lecture aux faits en les inscrivant dans un champ de pertinence. Le modèle qui se construit peu à peu structure la pensée du monde et – à l’instar d’une prophétie auto-réalisatrice – indure la division. La géographie, parmi d’autres sciences et peut-être plus que d’autres, atteste cette mise en forme binaire du monde : deux « blocs » sont cartographiés. Ils sont organisés autour de deux « superpuissances » nettement séparées, en Europe, par un « rideau de fer ».

Le modèle Nord-Sud procède de la même logique duale. L’expression éponyme apparaît au cours des années 1970 et la terminologie s’enrichit ensuite de nouvelles formules – « les Nords » et « les Suds » – sans que la logique binaire du modèle soit démentie. En géographie, une réflexion plus complexe sert de base au modèle Nord-Sud. Elle est conduite par Yves Lacoste[8] qui utilise le concept de développement en réaction notamment aux usages déterministes des explications de la pauvreté par le modèle zonal. La notion de développement est construite relativement à des critères qui permettent de situer des États sur une échelle. Comme le note Bernard Bret, « tout pays apparaîtra sous-développé par rapport à ceux qui le devancent… et développé par rapport à ceux qui le suivent. »[9] Le glissement terminologique vers « Nord-Sud » réduit la complexité de l’espace mondial et les nuances de la notion de développement, avec une séparation du monde en deux parties.

La limite Nord-Sud est une référence obsédante de la saisie du monde. Depuis les années 1970, elle figure sur nombre de planisphères que ce soit dans les domaines scolaire, scientifique ou médiatique. Prenons cette limite au sérieux et examinons son actuel tracé. Elle suit la bordure sud de l’Europe à travers la Mer Méditerranée avant, sur certains tracés, d’effectuer un spectaculaire crochet afin d’intégrer Israël au Nord ; par le Bosphore, elle isole ensuite la Turquie dite d’Europe, rejoint par la Mer Noire la frontière sud de la Russie qu’elle suit jusqu’à l’Océan Pacifique ; elle plonge ensuite vers le sud pour séparer le Japon de ses voisins avant de rejoindre la côte Pacifique des États-Unis et longer la frontière avec le Mexique ; en général, un fragment de Nord est découpée dans l’hémisphère sud pour prendre en compte l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Il est aisé de montrer l’invalidité de cette limite ; l’usage de quelques indicateurs analytiques ou synthétiques, économiques, démographiques ou sociaux suffit à brouiller la vision d’un monde divisé en deux ensembles d’États. Si cette référence dépassée (mais fut-elle jamais pertinente ?) persiste, c’est sans doute qu’elle donne un sens aisément saisissable au monde : chaque État appartient soit au Nord, soit au Sud.

Un troisième modèle pourrait figurer dans cette famille. La même simplicité, la même évidence se retrouve dans la théorie du « choc des civilisations » de Samuel Huntington[10]. Pourtant, il n’en est apparemment rien : si cette théorie repose sur un principe simple, peut-être même simpliste, elle peut sembler relativement complexe quant aux nombres d’espaces qu’elle découpe dans le monde et par conséquent quant aux interactions possibles. Si l’on n’envisage que des conflits opposant deux civilisations, un simple calcul (en se fondant sur l’existence de neuf civilisations)[11] permet de recenser trente-six types de conflits possibles. Cette représentation du monde est-elle trop  foisonnante pour être efficace ? Toujours est-il que Samuel Huntington opère successivement diverses réductions de la complexité en notant d’abord que : c’est la division prépondérante entre l’Occident et le reste du monde qui prédomine, les affrontements les plus intenses ayant lieu entre les musulmans et les sociétés asiatiques, d’un côté, et l’Occident de l’autre. Les chocs dangereux à l’avenir risquent de venir de l’interaction de l’arrogance occidentale, de l’intolérance islamique et de l’affirmation de soi chinoise.[12]

Dans un étonnant scénario de géopolitique-fiction, il va ensuite un peu plus loin en évoquant un éventuel conflit opposant « vraisemblablement des musulmans d’un côté et des non-musulmans de l’autre. »[13] Le nombre de conflits possibles s’est considérablement réduit et le monde peut de nouveau être pensé simplement. La tragédie du 11 septembre 2001 achèvera la réduction à un modèle binaire avec la construction d’un conflit entre la civilisation occidentale et la civilisation musulmane. À ces trois modèles, on peut opposer une série de lectures plus complexes. En 1981, Alain Reynaud propose dans Société, espace et justice, une approche systémique du monde. Cet ouvrage pionnier, tant par son objet que par sa démarche, s’appuie sur la pensée structuraliste et sur la théorie générale des systèmes. Alain Reynaud peut ainsi penser le monde comme un espace complexe de relations entre des centres et des périphéries. Le modèle centre-périphérie reproduit en première analyse le monde binaire de la division Nord-Sud mais, et c’est l’apport majeur d’Alain Reynaud, la réflexion théorique sur les modes de relations existant entre centres et périphérie lui permet de distinguer des types des centres (dominants, hypertrophiés, autonomes… ) et de périphéries (dominées, délaissées, exploitées… ), ainsi que des évolutions possibles selon que les rétroactions soient positives ou négatives. La représentation proposée par Alain Reynaud hiérarchise les centres (trois niveaux) et y distingue des États en fonction du solde des mouvements de capitaux ; les périphéries sont divisées en quatre ensembles auxquels il faut ajouter des « angles morts ».

Dans une perspective voisine, Olivier Dollfus présente en 1984 ses premières réflexions sur le Système Monde[14] (avec des majuscules et sans trait d’union pour cette première version) dans le cadre du colloque Géopoint organisé par le groupe Dupont sur le thème Systèmes et localisations. Il définit son objet comme « la trame des flux nés des relations entre États, firmes et cultures et s’exprim
[ant] par les interactions nouées entre les différentes parties de l’humanité. »[15] Dans des articles ultérieurs[16], il n’aura de cesse de préciser la réflexion sans en abandonner les prémices : celles d’éléments (selon les textes : des États, des régions du monde, des entreprises, des villes… ou tout à la fois) en relation qui constituent un ensemble en réorganisation permanente. Certains de ces éléments sont déterminants, ils « mènent le monde »[17]. Ce sont les centres qui constituent la triade (ou oligopole mondial). Il y distingue aussi certaines villes avec le concept d’ « archipel mégalopolitain mondial » (AMM)[18] dont on retrouve les logiques dans les travaux de Pierre Veltz[19] ou de Saskia Sassen[20]

Ces divers modèles de lecture du monde sont en permanence sollicités. Lorsqu’un hebdomadaire se demande « Qui seront demain les nouveaux maîtres du monde ? »[21], il aboutit à un inventaire hétéroclite qui associe des États (la Chine, l’Inde ou les États-Unis), des firmes multinationales, les producteurs de pétrole, les mafias, des médias ou encore les islamistes. Derrière ce fatras, les journalistes activent des modèles d’inspirations diverses allant de la théorie réaliste des relations internationales à des références du champ économique en passant par une lecture anthropologique. Dans le domaine scolaire, de la même manière, les modèles de lecture du monde structurent les discours que ce soit au niveau le plus large (l’architecture d’ensemble des programmes) ou le plus étroit (les chapitres des manuels et les questions de cours). La superposition des modèles y est patente : le modèle étatique des relations internationales est encore utilisé[22], sur le fond naturaliste des approches zonale et continentale, et associé à des approches plus systémiques du monde.

Ces références théoriques sont en général implicites et les modèles sont rarement définis comme tels. Ils servent de toile de fond au discours, comme une naturalité du monde. À l’instar des frontières de l’Europe, la limite Nord-Sud, le système du monde ou les civilisations existent. Cet implicite naturaliste découle en grande partie d’une tradition géographique fondamentalement réaliste[23] : le géographe est celui qui rend compte du monde, qui le révèle plus qu’il ne construit un discours. Le savoir géographique peut être utilisé pour faire acte d’autorité[24]. Pour le moins, il interdit la critique. Lorsque Olivier Dollfus écrit que « le système mondial existe »[25], il le conçoit comme un donné extérieur à l’observateur, une réalité qui donc ne se discute pas. Dans le cadre scolaire, à de rares exceptions près, cette tendance est exacerbée.

Ce n’est parfois qu’a posteriori, lorsque le monde est orphelin d’un sens, qu’un modèle peut être perçu comme tel. Le modèle des « blocs » en fournit une illustration. La prise de conscience est liée à la disparition assez brutale d’une des  « superpuissances ». En novembre 1991, alors que l’URSS vit ses derniers instants, une note de service du Ministère de l’Éducation Nationale[26] prévoit des allégements pour le baccalauréat à venir notamment « pour tenir compte des évolutions récentes en Union Soviétique ». Ainsi le partie « Est-ouest : la bipolarisation »  ne peut plus donner lieu à aucun sujet en géographie : ce qui était alors jusque-là l’un des principes les plus structurants des programmes scolaires, à la fois en histoire contemporaine et dans l’étude de la géographie du monde, est balayé brutalement. Les acteurs du champ scolaire, sous la pression du changement en cours, quelque peu oublieux d’une histoire très récente et réfutant sans vergogne les discours précédents, installent bien vite la Russie nouvelle aux côtés des États et régions dits « en développement » (Chine, Inde, Afrique, Amérique Latine) au sein de la partie consacrée aux grands problèmes mondiaux. La « superpuissance » n’était-elle qu’un colosse aux pieds d’argile ?

Les interrogations suscitées par cette reconfiguration rapide éclairent une rhétorique soigneusement construite, celle d’un équilibre entre les superpuissances[27]. Souvent, dans les programmes et les manuels scolaires comme dans les ouvrages scientifiques, la présentation des États-Unis et de l’URSS est conduite de manière symétrique. Souci de mise à distance du politique ? Peut-être. Toujours est-il que des générations d’élèves, d’étudiants et nombre d’enseignants ont pensé le monde binaire comme celui d’une division équilibrée entre deux ensembles. Sur un autre registre, la critique d’un modèle peut en devenir un révélateur, ce que Ian Hacking appelle « un constructionnisme de dévoilement »[28]. La réception des travaux de Samuel Huntington relatifs au « choc des civilisations » furent l’occasion d’un travail de déconstruction tant du concept de civilisation comme enveloppe la plus large des sociétés que de la vision conflictuelle qui y est associée. Néanmoins, cet exercice salutaire ne dépasse guère les milieux intellectuels ; les médias, avides d’explications immédiates, et la sphère scolaire, soucieuse de paraître en prise avec le monde, ont parfois adopté sans distance le propos du professeur d’Harvard.

Immédiatement après les attentats de New York et Washington, nombre de médias ont utilisé le « choc des civilisations » comme nouveau paradigme explicatif du monde. Pour donner sens à l’événement, pour le cadrer et au-delà de l’atrocité, lui donner une forme de rationalité, pour le penser simplement, la proposition d’un conflit entre Islam et Occident (au sens huntingtonien de « civilisation occidentale ») semblait relever de l’évidence. C’est à celle-ci que Jacques Derrida tenta de résister en proposant, puis en se donnant, le temps de la réflexion[29] ; il ne fut ni entendu, ni compris. La puissance médiatique n’est pas seule en cause, l’efficacité du modèle est à prendre en compte et celui d’Huntington l’est tout particulièrement. Comme les modèles des « blocs » et Nord-Sud, celui d’Huntington est binaire. Tous permettent, en allant au plus simple, de situer l’autre : capitaliste ou communiste, riche ou pauvre, occidental ou musulman. La méthode est frustre mais efficace. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ce sont ces modèles qui en priorité ont permis de se saisir du monde.

On opposera à l’efficacité des modèles binaires la complexité et l’exigence des approches systémiques avec un exemple unique mais significatif. En septembre 1989, un nouveau programme de géographie entre en application dans les classes terminales des lycées, qui s’inspire largement des travaux d’Olivier Dollfus sur le Système Monde[30]. Dès sa publication, il est contesté ; qualifié de programme de « sciences po », il est jugé abstrait et complexe. Sans que jamais la pertinence du modèle de référence soit mise en cause, la corporation l’estime inadapté aux élèves de terminale. De tous côtés, collectifs et associations réclament une simplification.

Après une quarantaine d’années de fréquentation de lectures binaires du monde, l’appréhension de la complexité semble difficile à envisager[31].


Pascal CLERC

IUFM Aix-Marseille, E.H.GO, Épistémologie et Histoire de la Géographie - UMR 8504 Géographie-Cités
Droits de reproduction et de diffusion réservés © LESTAMP - 2005
Dépôt Légal Bibliothèque Nationale de France N°20050127-4889




[1] BESSE, J-M. (2003) Face au monde. Atlas, jardins, géoramas. Paris : Desclée de Brouwer, p.8.
[2] Voir notamment AUJAC, G. (1974) L’image du globe terrestre dans la Grèce ancienne. Revue d’histoire des sciences, XXVII/3, p.194-210.
[3] Une analyse intéressante de cette rupture dans BESSE, J-M. (2003) Les grandeurs de la terre. Aspects du savoir géographique à la Renaissance. Lyon : ENS Éditions, chapitre 1.
[4] LAÏDI, Z. (2001, nouvelle édition) Un monde privé de sens. Paris : Hachette, p.136.
[5] DURAND, M-F., LÉVY, J. et RETAILLÉ, D. (1992) Le Monde. Espaces et systèmes. Paris : PFNSP et Dalloz.
[6]  DURAND, M-F., LÉVY, J. et RETAILLÉ, D. (op. cit.) p.19.
[7] Dans ces deux cas, la théorie dite « réaliste » des relations internationales semble une autre référence intéressante : des États ou des ensembles d’États sont les moteurs des conflits. Voir notamment ROCHE, J-J. (2044, 5ème édition) Théorie des relations internationales. Paris : Montchrestien.
[8] Dans LACOSTE, Y. (1959) Les pays sous-développés. Paris : Que sais-je ? et (1965) Géographie du sous-développement. Paris : PUF.
[9] BRET, B. (1995) Le Tiers-Monde. Croissance. développement. Inégalités. Paris : Ellipses, p.21.
[10] Cette théorie est d’abord présentée sous forme d’un article « The Clash of Civilizations ? » publié en 1993 dans la revue Foreign Affairs ; en 1996, S. Huntington développe ses idées dans The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, traduit en français l’année suivante.
[11] Huntington hésite quant au nombre de civilisations : neuf sur la carte, sept dans une partie du texte, huit dans d’autres parties. Il a des doutes sur l’existence d’une civilisation africaine, rattache parfois la civilisation orthodoxe à la civilisation occidentale et oublie dans le texte la civilisation bouddhiste pourtant mentionnée sur la carte. Il faut dire que ses préoccupations sont ailleurs.
[12] HUNTINGTON, S. (2000 pour l’ édition de poche) Le choc des civilisations. Paris : Odile Jacob, p.265.
[13] HUNTINGTON, S. (op. cit.) p.471.
[14] DOLLFUS, O. (1984) Le Système Monde : proposition pour une étude de géographie. Géopoint 84, p. 231-239.
[15] DOLLFUS, O. (1984) (op. cit.) p. 231
[16] Notamment : (1987) Ainsi va le monde : hypothèses sur le système mondial. L’Espace Géographique, n°2, p.129-133 ; (1990) Le système Monde. l’Information Géographique, n°54, p.45-52 ; (1990) Le Système Monde. Dans Brunet, R. (dir.)Mondes nouveaux. Géographie Universelle. Paris : Hachette / Reclus. p.274-529 ; (1997) La mondialisation. Paris : Presses de sciences Po.
[17] DOLLFUS, O. (1987) (op. cit.) p.130.
[18] DOLLFUS, O. (1997) (op. cit.) p.25.
[19] VELTZ, P. (1996) Mondialisation villes et territoires. L’économie d’archipel. Paris : PUF.
[20] SASSEN, S. (2001) The global city : New York, London, Tokyo. Princeton and Oxford : Princeton University Press.
[21] Marianne, n°391 (du 16 au 22 octobre 2004)
[22] Voir notamment RETAILLÉ, D. (1997) Le monde du géographe. Paris : Presses de Sciences po, variation 3 ; CLERC, P. (2000) L’État pour penser le monde. Dans Enseigner l’État. IREHG/IUFM de Lyon.
[23] L’analyse la plus complète en ce domaine est celle d’ORAIN, O. (2003) Le plain-pied du monde. Postures épistémologiques et pratiques d’écriture dans la géographie française au XXe siècle. Thèse : Paris I Panthéon-Sorbonne.
[24] Pour définir les limites des continents notamment. Voir CLERC, P. Turquie : la géographie-prétexte. Le Monde du 19 novembre 2002.
[25] DOLLFUS, O. (1987) (op. cit.) p.129. Cette conception très réaliste évolue ensuite vers une approche plus constructiviste.
[26] note n°91-296
[27] Z. LAÏDI (2001) parle du « pouvoir égalisateur du sens » p.42.
[28] HACKING, I. (2001) Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ? Paris : La découverte. p.38.
[29] Dans un livre d’entretiens réalisé avec la journaliste Giovanna Borradori et Jürgen Habermas : (2004) Le « concept » du 11 septembre. Paris : Galilée.
[30] Pour la chronologie de cet épisode et une approche plus détaillée, voir CLERC, P. (2002) La culture scolaire en géographie. Le monde dans la classe. Rennes : PUR.
[31] Les moyens nous en sont pourtant donnés ; on se référera par exemple à l’atlas de DURAND, M-F. et al. (2004, 2ème édition) L’espace mondial en 50 cartes. Paris : Presses de Sciences Po.
 

 
 
___________________________________________




 
 
 


LIENS D'INFORMATION
 

Formation de formateur   I   Formation communication   I   Formation management   I   Formation consultants   I  Gestion du temps   I   Bilan des compétences    I  Art   I   Ressources humaines
Formation gestion stress  I  Formation coaching   I  Conduite de réunion   I   Gestion des conflits   I  Ingénierie de formation  I  Gestion de projets   I  Maîtrise des changements  I   Outplacement
Formation Ressources Humaines    I    Prise de parole en public    I    Certification formateurs    I   Orientation professionnelle    I   Devenir consultant    I  Sociologie de culture   I  Master culture
Formation management    I  Info culture   I   Lca consultants    I  
Formation de formateur   I   Formation gestion conflit    I   Formation communication   I   Formation coaching    I  Gestion stress
Ressources humaines   I   Formation management   I   Conduite réunion  I   Formation consultants   I  Gestion du temps  I  Devenir formateur   I   Certification formateurs   I  Formation coaching
Consultant indépendant  I  Ingénierie de formation  I  Bilan de personnalité  I  Bilan de compétence  I  Évaluation manager 360°  I  Coaching de progression  I  Stratégies internet E-commerce
Management internet marketing    I    Création site internet     I    Référencement internet    I    Rédiger une offre internet    I   Gestion de projets e-business    I   Droit des nouvelles technologies
Intelligence stratégique    I   Négocier en position de force    I    Conduite des changements    I    Management de la qualité     I    Orientation professionnelle    I    Gestion ressources humaines 
Ingénierie de formation     I     Gestion des conflits      I     Management et performances      I     Communiquer pour convaincre     I    Développement personnel     I     Intelligence émotionnelle
Prise de parole en public  I 
Gestion stress Conduite de réunion  I  Gestion du temps  I  Conduite des entretiens  I  Réussir sa gestion carrière  I  Formation leadership  I  Recrutement consultants
Communiquer pour convaincre  I  Prospection commerciale   I  
Coaching commercial  I  Formation vente   I  Management commercial   I  Négociation commerciale   I   Responsable formation
Knowledge management    I    Gestion de projet internet   I Toutes les formations LCA  
I   Formation consultant  I   Formation formateur   I   Colloque odyssée du sujet dans le sciences sociales
Statuts lestamp   I   Publications lestamp   I   Art, cultures et sociétés  I  Partenariat lestamp  I  Newsletter lestamp  I  Livre libre prétexte  I  Livre les peuples de l'art  I  Livre french popular music
Livre éros et société   I   Livre des identités aux cultures  I  Livre de Bretagne et d'ailleurs  I  Libre opinion  I  Page d'accueil index  I  Formation continue  I  Equipe lestamp  I  Décors populaires
Contact lestamp   I   Conférences lestamp   I   Conditions générales lestamp  I  Sciences sociales et humanités  I  Charte confidentialité lestamp  I  Articles  I  Article variations anthropologiques
Article traces et contrastes  I  Article rapport à l'écriture  I  Article parler ouvriers  I  Article ouvriers des chansons  I  Article ouvriers de Saint-Nazaire  I Article odyssée du sujet  I  Le rire de Norma
Article le poids la perte des mots   I   Article la prolétarisation du monde ouvrier   I  Article Nantes ville  I  Article interdit sociologique  I  Article envers du décor  I  Article des cultures populaires
Article critique de la sociologie politique   I   Article la chanson réaliste   I   Article chanson comme écriture   I   Article apocalypse à Manhattan   I   Appel à contribution   I  Adhésion à lestamp
Décor populaire   I  Publications les sociétés de la mondialisation   I   Intervenants au colloque les sociétés de la mondialisation   I  Colloque acculturations populaires  I  Colloque bilan réflexif
Colloque chanson réaliste   I   Colloque états d'art   I   Colloque chemins de traverse   I   Colloque des identités aux cultures   I  Colloque éros et société  I  Colloque espaces, temps et territoires
Colloque science fiction, sciences sociales   I   Colloque les peuples de l'art   I   Colloque nommer l'amour   I   Colloque odyssée du sujet dans le sciences sociales  I  Colloque sciences sociales
Colloque les sociétés de la mondialisation Colloque une vie, une ville, un monde  I  Article hommage à Claude Leneveu  I  Article Nantes identification  I  Article prolétarisation Jacky Réault
 
 

© Lca Performances Ltd