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  Joëlle Deniot Professeur de sociologie à l'Université de Nantes - Habiter-Pips,  EA 4287 - Université de Picardie Jules Verne - Amiens Membre nommée du CNU Affiche de Joëlle Deniot copyright Lestamp-Edition 2009   
     
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  Un article de sociologie critique
 
d'Antoine Baczkowski

 

SOMMES-NOUS COLLECTIVEMENT RESPONSABLES

  DE LA PAUVRETÉ ?

 

 

 

 

Antoine Baczkowski1

 

  

 

      Avant d’entrer dans le vif du sujet, je commencerai par clarifier mon positionnement. Un autre sociologue, à ma place, n’aurait probablement pas répondu de la même façon aux questions qui m’ont été posées par le comité d’organisation : « sommes-nous collectivement responsables de la pauvreté ?, avons-nous une responsabilité collective face à la pauvreté ? ».

 

Il y a 3 manières de faire de la sociologie2. Il existe :

-          le sociologue-académicien, l’universitaire. Distinguant la science du politique, rompant méthodiquement avec les idées reçues, il théorise les relations sociales, analyse ce qui les motive et les conditionne, compte tenu de données empiriques, d’un principe de réfutabilité. Songez, par exemple, aux inégalités de réussite à l’école étudiées par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron3, par Raymond Boudon4. Au suicide, en tant que réalité sociale internationale, examiné par Émile Durkheim5, ou, plus récemment, par Christian Baudelot et Roger Establet6. Aux carrières dans la déviance étudiée par Howard Becker7, etc. ;

le sociologue-expert. Il répond à des commandes et, pour cette raison, sert les intérêts de ses commanditaires : des personnes morales de droit public, privé, mixte. L’expertise est aujourd’hui la modalité dominante de la sociologie ayant pris un virage instrumental dit praticien – utilitariste, concurrentiel et marchand – sur le marché économique français, européen, de la connaissance8. C’est ce que je fais dans le cadre de mon emploi : de l’expertise, plus précisément de la recherche-action visant des transformations concrètes pour des opérateurs de l’action sociale, leurs usagers, notamment dans des dispositifs AHI9, en RdR10 ;

-          le sociologue-critique prenant position. À l’origine d’analyses socio-politiques tranchées, il alimente le débat démocratique, les mouvements sociaux, les partis. Je me suis déjà exercé à cette manière de faire de la sociologie en analysant certains dadas nombrilistes, néanmoins relationnels mais dépolitisant, de ma classe sociale, la petite- bourgeoisie intellectuelle : le souci de soi, la mindfullness, le bonheur11. Ou l’écologisme dans sa déclinaison dominante, bourgeoise : une idéologie se confondant avec le technologisme, passant outre les inégalités d’émissions de pollution, les antagonismes de classes, la question sociale, et visant à rendre habitable, « vert » et "durable", le capitalisme12.

 


Je mobiliserai des clefs de lecture critique, pour les besoins de ma communication, ainsi que d’autres plus consensuelles, académiques et journalistiques. Et  je m’adresserai, vous l’aurez compris, aux citoyens que vous êtes par ailleurs ; les questions m’ayant été posées ne portent pas sur vos pratiques professionnelles d’accompagnement. Elles interrogent, pour reprendre Jean-Pierre Garnier dans le sillage de Jacques Rancière, d’Henry Lefebvre, de Karl Marx, « le politique » c’est-à-dire l’État, son pouvoir de contrainte, notamment économique. Elles impliquent également des enjeux collectifs qui ont trait à « la politique » c’est-à-dire à l’égalité réelle, aux conditions matérielles de l’existence sociale, et non pas à la seule égalité formelle face à la loi. « La politique est la pratique [conflictuelle] de démonstration de l’égalité qui vient brouiller les classements […] sociaux »
13. Cela étant, si je reprends ce que mes prédécesseurs viennent de dire, les travailleurs sociaux et paramédicaux accompagnent des personnes vivant dans la rue. Cette situation de grande précarité potentialise, chez ceux qui la subissent, un déséquilibre et de la douleur psychologiques. Il convient de répondre à l’urgence de leur souffrance, également de la prévenir, en les mettant à l’abri, en allant vers eux qui endurent en silence, ne demandent rien ; et ce, non sans respecter leur liberté de choix.
    Il a été envisagé que l’accompagnement des souffrances, dont les sources sont la précarité, ne relève pas intégralement du soin : des soins de réparation, curatifs, physiques et psychiques ; des soins au sens de care : de soins sociaux courants fondés sur l’empathie, la sollicitude. Les sociologues en rendent-ils compte ? Oui. Outre ses conséquences sanitaires, la précarité, individuellement vécue, a des causes, des effets, problématiques et sociaux, de nature salariale, familiale, et représentationnelle : Robert Castel14, Serge Paugam15 en ont parlé dans leurs œuvres respectives, moyennant d’une part, la désaffiliation, concept désignant l’affaiblissement des liens dans l’emploi stable à partir les années 1980, l’étiolement des réseaux d’aides intrafamiliaux qui, depuis le milieu des années 1960, permettaient de mieux surmonter des difficultés matérielles, numéraires ; moyennant d’autre part, la pauvreté disqualifiante désignant un rapport négatif à la pauvreté au vu de la peur collective qu’elle suscite dans les sociétés riches, post-industrielles, compte tenu d’une relation d’aide relativement dévalorisante.
S’intéressant davantage à la fragilisation des principes intégrateurs du salariat, à nos angoisses collectives face à la pauvreté, aux conséquences de l’assistance sur le bénéficiaire, les deux sociologues ont minimisé la conflictualité de la vie sociale : le pilotage du capitalisme, l’arbitrage de la lutte des classes. Ils ont ainsi présenté la précarité comme ce que s’avère indésirable, un accident subi, alors qu’elle est une nécessité résultant de choix politiques délibérés. Ce sur quoi Alain Bihr16, au contraire, a insisté, lorsqu’il analysa le passage au milieu des années 1970, en France, d’un régime fordiste d’accumulation des richesses, alors en crise, à un régime de transnationalisation du capital censé résoudre la crise du précédent. Qu’en est-il ?

Dans la configuration
fordiste (1945-1975), l’État organisait la circulation, la consommation, le commerce intérieur et extérieur des richesses produites sur le territoire national, au bénéfice de sa bourgeoisie, par le droit, une souveraineté monétaire, une politique de grands travaux et la protection sociale garantissant la santé des travailleurs. Dans la configuration transnationale, les États ont, pour répondre à la crise fordiste de surproduction17, délibérément organisé l’affaiblissement de leur pouvoir de régulation du capital : par le bas, via des politiques d’attractivité des territoires poursuivant le développement économique, la métropolisation, de régions dorénavant en concurrence à l’échelle intra-nationale, internationale ; par le haut, via l’intensification d’échanges économiques mondiaux et la mise en place d’instances supranationales aspirant à organiser, à régler, à garantir la concurrence d’échanges « pacifiés » sur des marchés continentaux ; ces derniers étant à l’initiative de regroupements, de systèmes, d’États. La réorganisation géographique du capitalisme, sa « dénationalisation », la complexification de sa gouvernance, ont aggravé la crise, née du régime fordiste de croissance avons-nous dit, d’autant plus avec l’influence progressive d’experts néolibéraux, dans les années 1980, sur la direction de l’économie politique, au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Canada. « En France, [la vague néolibérale a] conduit le gouvernement d’union de la gauche élu en 1981, [sous la présidence de François Mitterrand], à renoncer à son programme de rupture avec le capitalisme, […] à se convertir au libéralisme économique »18. Comment ? Par « le tournant de la rigueur », la mise en place en 1983 des emprunts forcés : d’une hausse de 10% des prélèvements fiscaux, ultérieurement remboursée, pour les ménages payant annuellement plus de 5000 Francs d’impôts sur le revenu ou l’ISF19, et ce dans un contexte de destruction d’emplois industriels, de chômage, d’inflation et d’instauration du temps partiel. Ainsi que par la déréglementation ultérieure des marchés boursiers (1984-1986), la privatisation d’entreprises publiques lors de la première cohabitation avec Jacques Chirac (1986-1988).
 
       La petite bourgeoisie traditionnelle – les artisans et les commerçants –, la classe ouvrière, seront victimes de cette attaque néolibérale puis de la propagande consécutive du Rassemblement National  National qui a instrumentalisé leur abandon, leur ressentiment et leur misère, en attribuant fallacieusement les préjudices subis à des êtres humains n’ayant pas acté ni conduit les changements économiques pointés : des immigrés pauvres. Leur désinformation raciste, puis néo-raciste, culturelle et cultuelle, identitaire, fonctionna d’autant facilement que les partis de gouvernements dits de gauche, félons, s’étaient décrédibilisés, que les déplacements forcés de peuples, pour des raisons économiques et guerrières, devenaient plus importants dans un monde sans idéologies ni projets alternatifs au capitalisme. Qui plus est après la chute de l’URSS en 1991, après que la 4ème Internationale ouvrière antistalinienne, trotskyste, divisée, se soit épuisée. Le contexte national fut par ailleurs propice à l’extrême-droite : l’égalité et l’indivision républicaines, face à la loi, étaient concrètement démentis par le chômage, la paupérisation, la crise de la démocratie représentative, l’abstention électorale galopante.
    La transnationalisation du capital a fait le jeu de l’extrême-droite en France qui a capté le vote des classes populaires mais aussi, si l’on se fie aux résultats des dernières élections européennes (2024), celui de certaines couches moyennes : des professions intermédiaires et des cadres20. Ce qui inclina Emmanuel Macron, économiquement libéral, moralement libertaire, réélu à la Présidence de la République en 2022 – « le vote le plus bourgeois de [notre] histoire » selon Julia Cagé et Thomas Piketty21 – à progressivement concurrencer le Rassemblement national (RN) sur son terrain électoral en durcissant « le ton », sa politique : en devenant un libéral autoritaire. Ses propos sur les pauvres, qui rivalisent avec ceux sur la fraude aux prestations sociales ressassés par l’extrême-droite, en témoignent :

   « Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout des autres. J’essaierais de me battre d’abord (02-2015) ;

-          Le chômage de masse, en France, c’est parce que les travailleurs sont trop protégés (02-2017) ;

-          Ceux qui naissent pauvres restent pauvres. Il faut responsabiliser les pauvres pour qu’ils sortent de la pauvreté (06-2018) ;

-          Hôtels, cafés, restaurants, je traverse la rue. Je vais […] trouver [un poste]. Ces employeurs veulent simplement des gens qui sont prêts à travailler. Avec les contraintes du métier (09-2018) ;

-          On met un pognon de dingue dans des minima sociaux. Il faut prévenir la pauvreté et responsabiliser les gens pour qu’ils sortent de la pauvreté » (06-2018) »22.

 
        Le président de la République jette un regard diffamant, mensonger, sur les pauvres. Concernant nos représentations de l’indigence, Serge Paugam rapportait à Xavier Molenat que la France fit montre, à l’inverse, dans les années 1990, de sollicitude ; une décennie où le Revenu minimum d’insertion (RMI) fut mis en place. À la fin de cette décade, la lecture culpabilisante de la pauvreté revint en France, en Europe. Et Paugam d’ajouter que, depuis la crise immobilière puis financière et économique dites des subprimes (2007-2008), des considérations humaines et des impératifs de justice sociale réapparurent dans nos jugements sur la pauvreté. Cette période de mansuétude semble belle et bien terminée. De l’analyse de Paugam, « lorsque la croissance de l’économie est forte et le taux de chômage relativement faible, [l’inclination à expliquer] la pauvreté par la paresse est plus prononcée […]. [Quand] la croissance est faible […] et le chômage en forte augmentation, la tendance à l’explication de la pauvreté par l’injustice en sort renforcée »23. Emmanuel Macron échappe visiblement à cette lecture conjoncturelle, économique, de la pauvreté : ses phrases assassines sur les démunis furent dites au cours d’années où les taux de croissance du PIB24 n’étaient pas optimaux, où les taux chômage étaient assez élevés25.
 
Outre l’incidence des circonstances économiques sur la perception de la pauvreté, Serge Paugam, Bruno Cousin, Camila Giorgetti et Jules Naudet, ont analysé des préjugés de classes, ce que les riches des beaux quartiers de Paris, de São Paulo, de Delhi, pensent des pauvres, mais en dehors d’un cadre d’analyse strictement marxien. Il ressort de leur enquête, parmi d’autres points, que la discrimination des seconds par les premiers repose sur un rapport moral, sanitaire et sécuritaire, naturalisant, à la pauvreté 26. Plus précisément, « les riches considèrent […] qu’ils sont moralement supérieurs aux autres couches de la population, et que les pauvres ne sont pas [expressément] porteurs de valeurs conformes à celles qu’ils défendent en termes d’éducation, de distinction, de bienséance et d’éthique au travail […]. Nombreux sont ceux qui […] avouent éprouver une répulsion physique à leur égard, [et que constituant une classe dangereuse dont il faut se protéger à tout prix, ils] sont potentiellement violents […]. [Les riches neutralisent leur empathie à leur égard] car la pauvreté fait partie de la nature humaine, [l’ordre social étant inné]. Elle a toujours existé [et demeurera]. Il n’y a donc pas lieu de s’en émouvoir »27.
 

Les raisons de ce complexe de supériorité bourgeoise sont « surprenantes ». Certes, la pauvreté a toujours existé. Mais dans notre histoire sociale et non pas dans la nature. Pensez à la figure du vagabond sous l’Ancien régime, du 15ème au 17ème siècle, au prolétariat, au sous- prolétariat du 19ème siècle industriel et urbain, ère à laquelle est née la question sociale ; à la population misérable des pays développés après la Seconde Guerre mondiale, le « quart- monde », ou aux « nouveaux pauvres » apparus dans les années 1980, subissant le précariat, l’impermanence de l’emploi. En outre, l’ordre social et son corolaire, la pauvreté, seraient-ils naturels ? Donnés à la naissance chez l’homme ? Rapportons-nous, pour répondre, à ce que Patrick Tort28 dit des travaux du naturaliste Charles Darwin (1809-1892) :

        « Darwin a parlé de l’origine de l’homme dans un ouvrage extrêmement important qui a été l’objet […] d’une méconnaissance à peu près totale pendant plus d’un siècle : La Filiation de l’homme (1871). Darwin y explique que l’homme est issu d’une branche de singes de l’ancien monde : les catariniens. Il est par conséquent lié au monde animal par des caractéristiques morphologiques, physiologiques, comportementales, instinctuelles. [Mais] Darwin n'en a pas tiré pas la conclusion que tels sont les singes, tels nous sommes, tels nous devons être. Il en [tira] une conclusion infiniment plus raffinée. Étant donné que la sélection naturelle sélectionne [aussi] des instincts, [et non pas seulement des variations organiques avantageuses, Darwin] expliqua que l’évolution [humaine] a sélectionné une catégorie particulière d’instincts, les instincts sociaux, dont le développement assure […] l’établissement, entre les membres d’une communauté, de liens […] affectifs, de solidarité, de coopération. À mesure que cette sélection d’instincts sociaux progresse, et qu’elle s’adjoint à un développement coextensif des facultés rationnelles, on assiste à un renversement de la sélection naturelle en elle-même qui, par [ces tendances sociales innées et puissantes], va sélectionner la civilisation [s’opposant] à la sélection naturelle : elle favorise les comportements altruistes, solidaires, d’assistance aux malades, aux infirmes. […] Le degré de civilisation, dans une société, se mesure au prix qui est attaché à la vie humaine, à l’aide qu’elle procure à ses faibles […]. Là où la sélection naturelle éliminait les faibles, la civilisation les protège »29.

  
     Si l’évolution naturelle de l’homme consiste, d’une part, en la sélection de variations corporelles permettant de s’adapter, de survivre à un milieu changeant, et, d’autre part, en la sélection d’instincts sociaux protecteurs, gages de la civilisation, force est de conclure que les principes sélectifs de l’ordre social ne sont pas naturels, n’en déplaise à la bourgeoisie. L’existence dans le capitalisme repose, non pas sur des capacités, des forces, des talents d’adaptation à un biotope, mais, faut-il le rappeler, sur la propriété privée des moyens de production et des fruits du travail d’autrui, pour reprendre Jean-Jacques Rousseau30, Karl Marx31. Ainsi que sur l’injustice. La place que l’on occupe dans la division sociale et transnationale du travail capitaliste conditionne l’octroi différencié de ressources matérielles, monétaires, symboliques, culturelles, politiques, qui permettent de vivre. Cette attribution, distribution inégale, revêt un principe de fonctionnement systémique : les inégalités sociales face à la propriété, à l’emploi, à la consommation, au logement, à l’éducation, au temps loisible, à la citoyenneté, à la fiscalité, à la santé, à l’espérance de vie, se déterminent et se renforcent entre elles. De plus, ce système d’inégalités32 préexiste à la naissance des individus et survivra à leur mort. Il instruit le parcours de mobilité sociale, hiérarchique, des individus, compte tenu de chances statistiques de monter, ou de descendre, qui sont fonction de l’appartenance catégorielle, de classe. Aujourd’hui, « l’hérédité sociale, c’est-à-dire la conservation des positions [à la naissance] domine nettement aux 2 extrémités de la hiérarchie sociale : [dans les catégories dominantes et populaires] »33.
 
Le capitalisme assure-t-il, d’un autre côté, ce niveau de civilisation qu'est la protection des plus faibles ? On peut en douter eu égard à ces quelques chiffres et cela d’autant plus si l’on garde en tête les préjugés de classe rapportés par Paugam. En France, le nombre de personnes sans domicile a été multiplié par 2,3 en 11 ans : elles étaient 141 500 en 2012 dans le pays, 330 000 en 202334. La même année, en 2023, « 13, 1% de la population métropolitaine vivant dans un logement ordinaire [étaient par ailleurs] en situation de privation matérielle et sociale »35. Quant à la pauvreté monétaire, elle augmente dans l’Hexagone depuis le milieu des années 2000 : on totalisait 7,2 millions de pauvres vivant en deçà du seuil de pauvreté en 2004 contre 9,1 millions en 202136. Pour le reste, l’indifférence des riches, envers les pauvres ne sachant pas de quoi demain sera fait, infléchit aussi l’état de conscience et la santé mentale de ceux-ci.

             
Comment ?
                              

Pour Jean Furtos, psychiatre, le fait d’être reconnu dans une humanité commune, que l’on soit démuni ou fortuné, favorise le bien-être psychique, à tout le moins l’absence de troubles. À l’inverse, éprouver l’indifférence, la froideur, la déshumanisation, a fortiori lorsqu’on souffre, peut conduire le sujet renié à développer un syndrome d’auto-exclusion. La souffrance dont il est question, a pour cause la précarité contemporaine découlant du capitalisme financier mondialisé. De l’analyse de Furtos, les techniques financières de titrisation, la maximalisation des profits, ont fragilisé l’emploi salarié – Furtos abonde ici dans le sens de Castel – et individualisé par surcroît les organisations de travail. Il en a résulté la prégnance d’un sentiment diffus, croissant, de perte – une perte de confiance dans les autres, en soi, dans le futur – et l’appréhension de se voir privé de sécurités matérielles : d’argent, d’un emploi, d’un logement, d’un statut social. Furtos rejoint là Paugam. Cette précarité, objectivement induite par les marchés financiers, se vit subjectivement comme une sorte de blessure d’abandon. Elle provoque une mélancolisation du lien social : les sujets tendent à dévaloriser leur moi, à se dévaloriser et à s’en attrister, à cause de la peur tenace de perdre ce qu’ils ont ; ce qu’ils possèdent participant de leur dignité, les étayant narcissiquement. Poussée à son paroxysme, cette impression ordinaire peut engendrer un syndrome d’auto-exclusion. « Pour les gens qui, à un moment donné ne se sentent [plus] respectés, l’une des manières de réagir est [de se couper psychologiquement avec le monde extérieur et soi-même], de se dire : je quitte ce monde, je ne veux plus appartenir à cette [société] pourrie, je ne lui fais plus confiance. On ferme la porte, on rentre en soi-même : on s’auto-aliène à l’intérieur de soi »37. Les signes cliniques de cette disparition mutique de soi sont une perte de sensibilité corporelle, un émoussement des émotions, une inhibition de la pensée, la rupture des liens sociaux et l’errance, « l’incurie à domicile » c’est-à-dire l’accumulation pathologique, le syndrome de Diogène ; la disparition de la « bonne honte »38 qui porte à ne plus tenir sa parole, à devenir sans pudeur. Furtos a observé ses symptômes chez sa patientèle pourtant intégrée socialement, économiquement, ainsi que chez des grands exclus : « [il a] déjà vu un homme de 60 ans à la rue avec un début de gangrène qu’il ne sentait pas »39. Voilà ce à quoi conduit le désintérêt pour autrui, les précaires, à plus forte raison quand ils sont pauvres.

 

 

           Outre la précarité psychique, la fragilité des liens quant à soi, à autrui, la vie dans une société capitaliste segmentée, hiérarchisée et conflictuelle, qui consiste en des rapports sociaux de classes 40 et dont la bourgeoisie ne s’émeut pas, est à l’origine d’inégalités de santé en population générale. Quelles sont-elles ? Je serai descriptif et ne rentrerai pas ici dans les détails. « On sait désormais communément que l’espérance de vie d’un ouvrier, surtout non qualifié, est significativement inférieure en moyenne à celle d’un cadre par exemple […]. Ces inégalités de mortalité sont étroitement corrélées aux inégalités de morbidité. [Toutes classes confondues], les femmes (29,6 %) se déclarent plus souvent que les hommes (22,5 %) en moyen˝, ˝mauvais˝ ou ˝très mauvais˝ état de santé, car elles ont une perception plus juste de cet état du fait de leur recours plus fréquent au système de soins, et de leur plus grande implication dans la prévention. Mais, à âge et sexe égal, il existe de fortes disparités de morbidité déclarée selon les milieux sociaux : les membres des ménages d’ouvriers non qualifiés se plaignent ainsi 2,3 fois plus souvent d’un état de santé ˝moyen˝, ˝mauvais˝ ou ˝très mauvais˝ que ceux qui font partie d’un ménage de cadre et assimilé »41.

 

            Quels sont les principaux déterminants sociaux d’inégalités face à la mort, à la maladie ? Les conditions de travail d’une activité salariée en font partie : l’emploi nocturne, l’exposition à des agents biologiques, cancérigènes, tensioactifs, menacent davantage les ouvriers, les employés du secteur tertiaire : le salariat d’exécution. En outre, ceux-ci subissent la pénibilité physique du travail plus que les cadres et les catégories assimilées ; le salariat d’encadrement capitaliste étant plus menacé par le travail le weekend, la pénibilité mentale. Le chômage est aussi un gradient de santé : un facteur aggravant de dépression et de suicide. « On n’apprendra rien à personne en rappelant que la fréquence du chômage et la précarité d’emploi [sont] en gros 4 fois supérieur parmi les ouvriers non qualifiés que chez les cadres »42. Les inégalités d’accès au logement, et de qualité des logements, infléchissent pareillement la santé. Elles sont un déterminant majeur. Le mal logement, le logement matériellement dégradé, indécent, suroccupé, mal isolé, est à l’origine de maladies infectieuses, de troubles anxieux et dépressifs. Le sans-abrisme menace par le manque d’hygiène. Il désociabilise, aggrave les maladies chroniques du fait d’une moindre estime de soi et des plus faibles consultations médicales qu’il induit. Les habitudes alimentaires et sportives, de vacances, de consommation d’alcool, de tabac, participent autrement des inégalités de santé. Celles-là sont dans l’ensemble corrélées au niveau de revenu et de diplôme : plus on est aisé, instruit, plus il est probable d’avoir une alimentation saine, une activité physique, de se reposer lors de voyages d’agrément, de moins fumer. L’inverse est vrai pour les milieux les plus modestes, où le niveau d’études est minimal.

 
« Par contre, contrairement à une idée reçue, une consommation quotidienne excessive d’alcool est plus fréquente parmi les diplômés de l’enseignement supérieur que parmi ceux qui ne disposent que d’un diplôme inférieur au baccalauréat ou qui ne disposent d’aucun diplôme »43. Le recours au système des soins est un point d’inégalité supplémentaire. Les médecins spécialistes sont plus consultés par les cadres que les ouvriers, ce qui explique la moindre hospitalité des premiers rapportés aux seconds qui ont tendance à se faire examiner quand leurs maladies sont maligne

Cela étant dit, je peux maintenant répondre aux deux interrogations. Sommes-nous collectivement responsables de la pauvreté ? Non, la richesse des uns faisant la pauvreté des autres, la responsabilité de celle-ci échoit à la bourgeoisie et ses fondés de pouvoir à la tête de l’État dans leurs choix de gestion du capitalisme, dans leurs lois de finances de l’action publique, dans leurs priorités programmatiques. Sommes-nous collectivement responsables face à la pauvreté ? Je ne peux pas répondre à cette question. Elle impliquerait une consultation, une réflexion commune et publique, sur la lutte contre la misère au-delà de l’assistance sociale consubstantielle de la protection sociale dans le capitalisme. Et notamment sur la lutte contre les inégalités dans le combat contre la pauvreté dont la propriété privée est la cause, à une période où l’extrême-droite confirme sa progression.

Notes
 

1 Docteur en sociologie, enseignant-chercheur chez ESSLIL, membre du laboratoire GERTS-ETHICS EA 7446. Ce texte n’est pas un article. Il est la transcription mise en forme littéraire, amendée, de ma communication lors de la journée régionale « Précarité et santé mentale » à l’initiative de l’URIOPPS (IRTS Loos, le 15-11-24). J’y développe deux points qui furent au programme de mon intervention, à l’oral, mais que je n’ai pas pu aborder de vive voix faute de temps : une définition sociologique de la précarité-pauvreté, le capitalisme transnational.

2 LAHIRE Bernard (sous la dir. de) (2002), À quoi sert la sociologie ?, Paris, La Découverte.

3 BOURDIEU Pierre, PASSERON Jean-Claude (1964), Les Héritiers, Paris, Les Éditions de minuit. BOURDIEU Pierre, PASSERON Jean-Claude (1970), La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Les Éditions de minuit.

4 BOUDON Raymond (1973), L’inégalité des chances. La mobilité sociale dans les sociétés industrielles, Paris, Colin.

5 DURKHEIM Émile (1967), Le Suicide. Étude de sociologie, Paris, PUF (1ère éd. 1897).

6 BAUDELOT Christian, ESTABLET Roger (2006), Suicide. L’Envers de notre monde, Paris, Seuil.

7 BECKER S. Howard (1985), Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié (1ère éd. 1963).

8 BACZKOWSKI Antoine (2015), « Le ˝tournant˝ praticien en sociologie sera-t-il fatal ? », dans Gilles Ferréol (sous la dir. de), L’Engagement et ses différentes figures, Louvain-la-Neuve, EME éditions.

9 Accueil habitat insertion (AHI).

10 La Réduction des risques (RdR), en addictologie, permet aux usagers de drogues d’éviter la dégradation de leur état de santé par la délivrance de conseils de consommation avisés et la donation de matériels de consommation à moindres risques.

11 BACZKOWSKI Antoine (2022), « Se changer pour ne pas changer le monde : le capitalisme de pleine conscience », Militant, n°16.

12 BACZKOWSKI Antoine (2021), « Le Thunbergisme : une contradiction interne au capitalisme », dans Gilles Ferréol (sous la dir. de), Épreuves et limites, EME éditions.

13 GARNIER Jean-Pierre (2018), « L’urbanisme, entre le politique et la politique », Critica urbana n°3, pp.15-17.

14 CASTEL Robert (1995), Les Métamorphoses de la question sociale. Une Chronique du salariat, Paris, Fayard.

15 PAUGAM Serge (2009), La Disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Paris, PUF (4ème éd.)

16 BIHR Alain (1992), Pour en finir avec le front national, Paris, Syros. BIHR Alain (2000), Le Crépuscule des états-nations. Transnationalisation et crispations nationalistes, Lausanne, Éditions Pages deux.

17 Les biens produits, ne trouvant plus preneur sur les marchés, furent solutionnés par le chômage et l’inflation pour compenser la baisse des ventes.

18 DENORD François (2014), « La Déferlante néolibérale des années 1980 », dans Manuel d’histoire critique. De la révolution industrielle à nos jours, Le Monde diplomatique [en ligne].

19 Impôt sur la fortune.

20 IPSOS (2024), Sociologie des électorats. Élections européennes, ipsos.fr [en ligne].

21 CAGÉ Julia, PIKETTY Thomas (2023), Une Histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France : 1789-2022, Paris, Seuil.

22 GADREY Jean (2019), « Macron a tout faux sur les chômeurs et les soi-disant ˝assistés˝ », Debout !, Les blogs d’Alternatives économiques [en ligne].

23 MOLÉNAT Xavier (2015), « Entre culpabilisation et compassion. Rencontre avec Serge Paugam », dans Xavier Molénat (sous la dir. de), L’Individu contemporain. Regards sociologiques, Auxerre, Éditions Sciences humaines.

24 Produit intérieur brut.

25 Les taux de croissance économique et de chômage étaient respectivement de 1,1% et d’un peu plus de 10% en 2015, de 2,3% et d’environ 9,5% en 2017, de 1,9% et de 9% en 2018 (source : statista.com).

26 PAUGAM Serge, COUSIN Bruno, GIORGETTI Camila, NAUDET Jules (2017), Ce que les riches pensent des pauvres, Paris, Seuil, pp. 219-245.

27 PAUGAM Serge (2017), « Les Pauvres sont jugés victimes d’injustice sociale ou bien paresseux », dans

Actualités sociales hebdomadaires, n°3027, septembre, p. 32.

28 Il est historien, épistémologue, des sciences biologiques et humaines.

Si l’évolution naturelle de l’homme consiste, d’une part, en la sélection de variations corporelles

29 TORT Patrick (2022), « La Théorie de l’évolution de Darwin », dans À Gauche, YouTube [en ligne].

30 Voir le Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes (1755).

31 Voir Le Capital, Livre 1 (1867), l’Idéologie allemande (1932), les Manuscrits de 1844 (1932).

32 BIHR Alain, PFEFFERKORN Alain (2008), Le Système des inégalités, Paris, La Découverte.

33 Ibid., p. 91.

34 PASCUAL Julia (2024), « Les sans-domicile, une population qui a plus que doublé ces dix dernières années » , Le Monde [en ligne].

35 INSEE (2024), L’essentiel sur … la pauvreté, insee.fr [en ligne].

36 Eu égard à un seuil de pauvreté correspondant à 60 % du revenu médian (source : statista.com).

37 Furtos Jean (2009), De la précarité à l’auto-exclusion, Paris, Éditions Rue d’Ulm, p. 28.

38 Ibid., p. 33.

39 Ibid., p. 30.

40 BIHR Alain (2012), Les Rapports sociaux de classes, Lausanne, Éditions Page deux.

41 BIHR Alain, PFEFFERKORN Roland (2008), « Les inégalités sociales de santé », ¿ INTERROGATIONS ?, n°6, juin [en ligne].

42 BIHR, PFEFFERKORN, Ibid.

43 BIHR, PFEFFERKORN, Ibid.

 
 
 
 
 
 



 
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